Véritable film culte pour toute une génération, Les Goonies offre aux spectateurs un magnifique divertissement jouissif qui mêle tous les ingrédients spécifiques aux très célèbres productions d’Amblin sous l’égide de Steven Spielberg. Mené à un rythme effréné avec des personnages attachants et une mise en scène signée Richard Donner, le long-métrage ne souffre d’aucun temps mort et nous propose des péripéties hilarantes et envolées mêlant adrénaline, humour et frissons pour un spectacle garanti.  Mieux : Les Goonies n’a toujours pas pris une ride ! Qui n’a donc jamais rêvé de faire partie de cette bande de casse-cous unis jusqu’à la mort, de les suivre dans leurs aventures afin de trouver le légendaire trésor de Willy Le Borgne et d’affronter le clan des « méchants » Fratelli ? Les Goonies synthétise parfaitement le cinéma familial américain des années 80, lui-même personnifié par le wonderboy Steven Spielberg.

LES RECETTES D’AMBLIN

Les Goonies, c’est avant tout une production Amblin Entertainment, société fondée par Spielberg juste après le succès planétaire d’E.T (1982). Le réalisateur s’associe alors avec Kathleen Kennedy et Frank Marshall pour donner naissance à sa propre maison de production, nommée d’après l’un de ses premiers courts-métrages tourné en 1968 avec le jeune Allen Daviau, appelé à devenir le chef opérateur de… E.T. (mais aussi de Rencontres du troisième type, Indiana Jones et le Temple maudit puis La Couleur pourpre et Empire du soleil). Suite au succès de Gremlins (J. Dante, 1984), le trio se décide à poursuivre sur sa lancée en proposant au public des productions familiales de genre, calibrées pour tous les âges. Car en effet chez Amblin, on pratique la même recette depuis des lustres : de l’aventure, du suspense, du mystère, de l’amitié, de l’amour et surtout du rire. Ces éléments s’intègrent la plupart du temps dans les banlieues des classes moyennes, souvent WASP, où végètent des adolescents qui ne rêvent rien d’autre que d’équipées sauvages. Avec Amblin donc, Spielberg entend étendre l’empire de son imagination en chargeant ses émissaires de le donner à voir sur grand écran. L’entreprise occultera ainsi souvent le nom du metteur en scène au profit de son producteur. Spielberg est partout : aux génériques de Bigfoot (réalisé en 1987 par William Dear, recruté deux ans plus tôt sur le tournage des Histoires fantastiques), de Miracle sur la 8rue (tourné en 1986 par son camarade de longue date Matthew Robbins, scénariste de Sugarland Express quelques dix ans plus tôt) ou encore du Secret de la pyramide (un film du non moins célèbre Barry Levinson, scénarisé par Chris Columbus, l’homme derrière la machine à écrire sur la production des Gremlins).

Steven Spielberg, Tobe Hooper face aux acteurs James Karen et Craig T. Nelson sur le tournage de Poltergeist, en 1982 © MGM/Getty Images

Robert Zemeckis, Bob Gale, Michael J. Fox et Steven Spielberg sur le tournage de Retour vers le futur, en 1985 © Universal Pictures

Ce népotisme affiché dans la jungle hollywoodienne n’épargne cependant pas son lot de déconvenues  au roi de l’entertainment. La production chaotique de Poltergeist (1984) cristallise sans doute le mieux à elle seule ce malaise « relatif » en coulisses. On se chamaille ainsi encore aujourd’hui pour savoir qui de Spielberg ou de Tom Hooper, réalisateur officiel du métrage, a véritablement assuré la mise en scène du film. Spielberg aborde au contraire Les Goonies beaucoup plus sereinement. Son scénariste, Chris Columbus, est un auteur de la maison. Derrière la caméra, le quinquagénaire Richard Donner se retrouve sous les ordres de celui qu’il a aidé à ses débuts dans l’industrie en acceptant de le laisser assister aux tournages des épisodes de séries télévisées qu’il tournait sur les plateaux d’Universal vingt ans plus tôt. C’est peut-être Frank Marshall qui aura fait le plus beau compliment au réalisateur. Le producteur lui révélera plus tard ne jamais dormir sans tirer les rideaux depuis la diffusion du mythique épisode horrifique Cauchemar à 20 000 pieds que Donner réalisa en 1963 pour la série La Quatrième dimension. Spielberg peut bel et bien se vanter d’avoir choisi l’homme de la situation pour diriger d’une main de maître sa petite colonie. Le cinéaste fait partie de ces hommes au physique imposant, un poil bourru, loin d’être dépourvu d’une profonde gentillesse. Richard Donner est, de plus, un véritable couteau suisse dans son domaine, aussi bien à l’aise dans le fantastique (Superman, 1978) que l’horreur (La Malédiction, 1976) et l’action (Ladyhawke, 1985), un genre qu’il explorera par-delà les années 80 avec sa quadrilogie L’Arme fatale (1987-1998).

LES GOON KIDS

Spielberg a l’idée d’un film dans lequel des gamins s’ennuieraient par un dimanche nuageux et chercheraient une aventure à vivre pour pallier à cette monotonie. De ce concept naîtra Les Goonies, initialement baptisé The Goon Kids (un « goony »  désignant tout simplement « un abruti ».) L’histoire est un hommage aux films d’aventures et de pirates que Spielberg idolâtrait dans son enfance. Aussi le monstrueux Sinok regarde-t-il à la télévision Captain Blood (M. Curtiz, 1935), œuvre emblématique du genre avec Errol Flynn. Pour sauver leur maison d’un promoteur immobilier qui souhaite construire un club de Golf sur leur terrain, un groupe de pré-ados part à la recherche du trésor de Willy Le Borgne dissimulé dans une grotte de l’Oregon. Ainsi commencent les mésaventures des « goon kids » confrontés aux Fratelli, des taulards échappés de prison sous les ordres de leur impitoyable « Mama ».

Errol Flynn est le Capitaine Peter Blood dans le film de Michael Curtiz, en 1935 © Warner Bros.

Spielberg a tiré la leçon des Gremlins et de Poltergeist : il n’est absolument pas question d’effrayer les enfants avec de monstrueuses créatures. L’horreur se cantonnera aux méchants « idiots », les Fratelli – des gangsters inspirés par la fratrie de Ma Barker, spécialisée dans le rapt et le braquage de banques pendant la Grande Dépression – et particulièrement à Sinok (Sloth, en version originale), enfant déformé et brebis galeuse de la famille accueillie chaleureusement par les adolescents. L’extraction sociale modeste des Goonies facilite l’identification des spectateurs à cette bande de potes archétypale : Mikey, le leader asthmatique (incarné par l’excellent Sean « Gamegie » Astin), la grande gueule Bagou (sous les traits de Corey Feldman, étoile filante des années 80 qu’on retrouve notamment chez Joe Dante, Joel Schumacher et Rob Reiner tout au long de la décennie), Choco le « gros » gourmand (Jeff Cohen) et Data, le mini-James Bond asiatique aux multiples gadgets (campé par Jonathan Ke Quan, éternel Demi-Lune dans Indiana Jones et le Temple maudit). La distribution se compose également de Josh Brolin qui fait ici sa première apparition au cinéma dans le rôle de Brand, le grand frère de Mikey, ainsi que de deux jeunes comédiennes : Martha Plimpton (petite-fille du grand John Carradine) et Kerri Green (que Spielberg remarque au cours d’un casting à l’été 84). Face à eux, la production recrute ses Fratelli du côté du petit écran : Robert Davi (qu’on retrouvera plus tard dans Piège de Cristal puis dans d’obscures séries B), Joe Pantoliano (que Spielberg recrutera sur son Empire du soleil) et Anne Ramsey (une actrice tardive avec laquelle Richard Donner retravaillera sur son mésestimé Fantômes en fête trois ans plus tard). Le rôle de Sinok revient enfin à John Matuszak, un célèbre footballer des Raiders d’Oakland qui brûla la chandelle par les deux bouts tout au long de sa courte vie (il meurt prématurément d’un arrêt cardiaque en 1989 à l’âge de 38 ans).

SYNOPSIS *

Les Goonies, une bande d’amis du quartier des Goon Docks à Astoria, Oregon, doivent faire face à la saisie des maisons de leurs familles qui permettra l’expansion du Country Club de la ville. A quelques jours de l’expulsion, le moral est au plus bas, d’autant plus que Brandon, le frère aîné de Mikey a échoué à l’examen du permis de conduire, ce qui contrecarre leur plan pour passer leur dernier week-end ensemble. Alors qu’ils fouillent dans le grenier des Walsh, ils trouvent une vieille carte et une ancienne pièce d’or espagnole qui témoignent de l’existence d’un trésor de pirate dans les environs d’Astoria. Mikey essaie de convaincre ses amis de se joindre à lui pour chercher la fortune d’un certain Willy le Borgne. D’abord hésitant, le groupe décide d’échapper à la vigilance de Brandon et de s’engager dans ce qui sera la dernière aventure des Goonies.

La bande d’amis se dirige vers la côte et découvre au bord de la mer un restaurant abandonné dont l’emplacement semble correspondre aux coordonnées indiquées sur la carte. Mais les Goonies ignorent également que les Fratelli, une famille de gangsters, se servent des lieux comme d’une cachette. Choco, le gros gourmand fantaisiste de la bande, est envoyé par ses amis chercher du secours. Mais les Fratelli reviennent dans leur cachette, obligeant les Goonies à passer par une caverne sous le restaurant pour parvenir à s’échapper. Les malfrats capturent Choco et l’interrogent sans obtenir de réponse satisfaisante. Un vol de chauve-souris en provenance de la grotte leur indique la direction à prendre. Choco est alors enfermé dans une petite pièce du restaurant en compagnie de la brebis galeuse de la famille, Sinok, pendant que les autres Fratelli partent à la recherche de ses camarades.

Pendant ce temps-là, les Goonies explorent la caverne truffée de pièges mortels construits par Willy le Borgne et parviennent au cœur d’un immense lagon sous-terrain où gît le vaisseau du pirate. Pendant que ses amis remplissent leurs poches avec les richesses à bord, Mikey découvre le squelette de Willy et le désigne avec respect comme le « premier Goonie » de l’histoire. Les Fratelli rattrapent alors les Goonies et s’emparent du trésor. Choco et son nouvel ami Sinok les sauvent de leurs griffes et les aident à rejoindre le rivage. Débarrassés des enfants, les gangsters pillent le navire et déclenchent un dernier piège qui provoque l’effondrement de la caverne. Les Fratelli parviennent à leur tour à rejoindre la côte où deux policiers les repèrent et appellent du renfort pour procéder à leur arrestation. Les Goonies retrouvent leurs parents sur la plage. Choco propose à Sinok de venir vivre chez lui. Rosalita, la domestique des Walsh, découvre que Mikey a réussi à sauver du navire une poignée de bijoux. Le père du garçon estime que leur valeur permettra de sauver bien plus que les maisons du quartier. Alors que l’heure est à la fête, les Goonies et leurs familles regardent le vaisseau fantôme de Willy le Borgne voguer librement vers l’horizon.

* Source : Imdb.

SUR LE TOURNAGE DES GOONIES

Tout droit sorti de l’esprit fécond de Steven Spielberg puis couché sur le papier par l’excellent Chris Columbus, Les Goonies se veut « LE » film d’aventures pour enfants par excellence. Le producteur se donne les moyens d’assurer le grand succès commercial escompté et fait à nouveau équipe avec ses collaborateurs réguliers. Son directeur artistique Rick Carter, en collaboration J. Michael Riva (petit-fils de Marlene Dietrich, soit dit en passant), a déjà travaillé pour le compte d’Amblin sur la série Amazing Stories – il ne cessera pas la suite de collaborer régulièrement avec Spielberg depuis la trilogie Retour vers le futur (1985-1990) de Robert Zemeckis jusqu’à Pentagon Papers en 2017. Michael Kahn, son monteur attitré depuis Rencontres du troisième type, officie comme à l’accoutumé sur sa Moviola. Le budget du film est estimé à 19 millions de dollars, une somme confortable mais raisonnable quand on la compare à d’autres productions hollywoodiennes majeures de l’époque (sorti en novembre 1985, Rocky IV de Sylvester Stallone a ainsi coûté pas moins de 30 millions de dollars). La production s’installe fin octobre 1984 dans la petite ville d’Astoria, Oregon. En plateau règne un esprit bon enfant. Les « goon kids » multiplient les farces au point de finir par agacer puis épuiser Richard Donner qui mène sa barque tant bien que mal. « Richard Donner est un type génial. J’ai fait plusieurs films avec lui et c’est un gars intègre, loyal (…) C’est un grand bonhomme costaud, qui est à l’aise avec les enfants, sachant se faire également respecter. C’est naturel chez lui » se souviendra ainsi Linda DeScenna, talentueuse décoratrice de plateau à laquelle on doit notamment les intérieurs de l’USS Enterprise (Star Trek, 1980) et les devantures futuristes des boutiques du Los Angeles de Blade Runner (R. Scott, 1982). Donner doit en effet faciliter la tâche à son équipe logée dans de très modestes mobil-homes. En plateau, les attributions des techniciens se démultiplient. Certains d’entre eux finissent même par apparaître directement dans le film. Le directeur de la photographie Nick McLean (qu’on retrouve en 1983 au générique de Stayling Alive de Stallone) incarne un plombier au début du métrage. Richard Donner, lui, campe un officier de police sur la plage à la sortie de la caverne.

Les Goonies au grand complet dans une scène coupée située au début du film © John Shannon/Amblin

Steven Spielberg et Richard Donner sur le tournage des Goonies, en 1984 © John Shannon/Amblin

La production a mis les gros moyens pour les décors. Calqué sur celui d’Errol Flynn dans L’Aigle des mers, un film de pirates réalisé par Michael Curtiz en 1940, le navire abandonné de Willy le Borgne a nécessité plus de deux mois de construction et 7000 pieds carrés de tissus sur le plus grand studio de tournage de Warner Bros à Burbank – le célèbre Stage 16 où Spielberg a tourné Rencontres du troisième type (1977) et 1941 (1979). Linda DeScenna et son équipe importent de vrais squelettes humains et de rats depuis l’Inde pour ajouter davantage de pittoresque au décor que les enfants ne découvrent qu’une fois que les caméras de Richard Donner tournent. Le gigantesque vaisseau construit pour l’occasion échouera après le tournage dans plusieurs parcs d’attraction avant de lasser le public et de partir à la casse pour de bon. De son côté, le jeune casting est plus que gâté au cours du tournage. L’éternel enfant Spielberg lui rend très régulièrement visite lorsqu’il déserte le plateau de La Couleur pourpre pour tourner des inserts, voir des séquences entières, sur celui des Goonies. Aussi ne manque-t-il aucune occasion pour amuser la galerie avec ses petits compagnons. Des amis proches de Spielberg font également quelques apparitions en plateau : le Ghostbuster Dan Aykroyd, Harrison « Indiana Jones » Ford, Pee-wee Herman et même le roi de la pop, Michael Jackson, dont la visite surprend vivement Corey Feldman. Richard Donner imprimera cette expression de franche spontanéité sur celluloïd. Lui-même dirige sa jeune troupe avec une seule et unique indication : « Big Eyes ! » Le quotidien n’est cependant pas toujours aussi rose qu’on le présume sur le tournage des Goonies. Jeff Cohen, autrefois passé par un « camp pour gros », menace d’ailleurs brandie dans le film par les Fratelli, souffre des moqueries de ses camarades à l’égard de son embonpoint. La chorégraphie du « Bouffi Bouffon », par la suite souvient copiée mais jamais égalée, oblige le jeune acteur – déjà bien complexé par son poids et une varicelle galopante – à exhiber son ventre dodu aux yeux de tous. L’interprète de Choco connaît enfin son petit Vietnam en tournant des scènes qui l’obligent à ingurgiter des barres chocolatées, de la crème fouettée, des pizzas, du Pepsi, du lait, des chips et d’autres friandises jusqu’à le rendre malade. La postérité des Goonies offrira à Jeff Cohen l’une des plus belles revanches sur l’histoire. Après des études à Berkeley où ses camarades l’ont surnommé « Choco Berkeley », le quadragénaire est aujourd’hui un avocat de renom dans l’industrie du divertissement et compte même parmi ses clients l’un des « goon kids », Jonathan Ke Quan.

Sean Astin et Corey Feldman sur le tournage des Goonies, en 1984 © Amblin

Steven Spielberg et Sinok sur le tournage des Goonies, en 1984 © Amblin

John Matuszak donne lui aussi de sa personne en acceptant de passer chaque jour entre 4 et 5 heures entre les mains des maquilleurs, le temps nécessaire à déformer son visage et ajuster son œil gauche mécanique, plus bas que le droit, à ne surtout pas mouiller comme une flopée de Gremlins sous peine de le rendre inutilisable. Les Goonies ne manqueront pas bien sûr de désobéir à la consigne de leur réalisateur. Si Chris Columbus s’en est donné à cœur joie pour écrire des dialogues magnifiquement savoureux, devenus pour la plupart cultes, aux jeunes interprètes – « Ferme-la ! Où tu te crois ? T’as la tête dans les nuages, mais nous on a les pieds dans la merde ! », « Encore plus dingue que la fois où Michael Jackson est v’nu dans ta maison pour pisser un coup ? », « Connard ! Si Dieu nous l’avait mise comme ça on se pisserait dans la figure ! » – leur crudité relative n’est cependant pas du goût de tout le monde. La mère de Jonathan Ke Quan insiste pour que son film ne jure pas devant la caméra. Le scénario est ainsi modifié en conséquence : Data épelle les mots qu’on lui interdit de prononcer (« Holy S-H-I-T ! »)

Au terme de 5 mois d’un tournage bruyant et agité, Richard Donner ne rêve que de se reposer dans sa paisible maison hawaïenne. Ce ne sont pourtant ni le luxe, ni le calme et la volupté qui l’y attendent. A peine rentré chez lui, les Goonies lui sautent dessus et l’embrassent. Le facétieux Steven Spielberg leur a payé un aller-retour dans le plus grand secret pour arriver sur place un jour avant Donner. Impossible de douter de l’impact du film et surtout de son réalisateur sur sa petite troupe d’enfants. En salle de montage, Michael Kahn s’active pour permettre une sortie estivale aux Goonies. Quelques séquences sont rapidement écartées du film. Nombre d’entre elles font la part belle à des gadgets de Data et révèlent des détails uniquement précieux aux yeux et aux oreilles des plus fétichistes des fans. La plus célèbre implique l’attaque d’une pieuvre géante dans la caverne à la fin du film. La séquence, disponible sur les éditions DVD et Blu-ray, ne satisfait pas les exigences techniques de la production. Data y fait pourtant encore clairement allusion lorsqu’il évoque ses mésaventures dans la caverne à ses parents et à la presse : « la pieuvre était très effrayante ». D’autres petits détails attendront les lecteurs de la novélisation du film par James Kahn, l’auteur des romans inspirés de Poltergeist, d’Indiana Jones et le Temple maudit et du Retour du Jedi. On y apprend par exemple que Mikey trouve un inhalateur sur le squelette de Willy le Borgne et se considère donc comme un descendant du pirate, ou encore que les parents de Choco organisent une Bar Mitzvah pour Sinok… Kahn et Spielberg mettent également de côté quelques plans abracadabrantesques en ouverture du film. On y suivait notamment deux gorilles en goguette semer la panique à Astoria. A l’approche de l’été 85, ce sont pourtant bien les Goonies qui s’apprêtent à en mettre plein les yeux aux spectateurs. 

LES GOONIES À L’ASSAUT DES SALLES OBSCURES

Les Goonies sort aux États-Unis le 7 juin 1985. Son succès phénoménal laisse augurer une belle saison des blockbusters dans les salles obscures. Cet été-là en effet, on attend au tournant les Explorers de Joe Dante, Taram et son chaudron magique (T. Berman et R. Rich), la Créature de rêve de John Hughes, le Kalidor de Richard Fleischer, suite officieuse de Conan, et les dernières aventures de Mad Max sous le dôme du tonnerre (G. Miller et G. Ogilvie). La nouvelle production estampillée Spielberg rapporte à elle seule sur le sol américain plus de 60 millions de dollars. Ce record, Amblin le battra sur son propre terrain un mois plus tard avec une autre de ses productions, Retour vers le futur. En France, le film réunit plus de 1,3 millions de spectateurs. La presse hexagonale célèbre globalement la « parfaite réussite » (Libération) d’une production calibrée pour que « le jeune public [prenne] un certain plaisir aux méandres de cette abracadabrante épopée » (Télérama).

© Amblin/Warner Bros.

Les Cahiers du Cinéma considèrent sans doute un peu trop sévèrement ce monument de la pop culture comme un simple « bricolage agréable et sympathique ». La grande réussite de son long-métrage, Richard Donner la doit au dynamisme de sa mise en scène incroyablement maîtrisée mais aussi à sa narration. Chaque scène se compose et se déploie autour de son propre décor, recèle ses surprises et énigmes. En digne film de « potes », Les Goonies évoque les valeurs propres à l’amitié à travers les relations entre de jeunes « brats » (gosses) tendrement farfelus. Le succès du film ne s’arrêtera pas aux portes des salles de cinéma. La stratégie commerciale de Steven Spielberg repose sur le merchandising, une stratégie commerciale qu’il a déjà perfectionnée depuis plus de dix ans. Des jouets en passant par les affiches iconiques de Drew Struzan et John Alvin, le marché vidéo, les T-shirts à l’effigie des héros du film, la planète Terre synchronise sa montre avec celle des Goonies. Le malheureux Sinok surfe sur cette hype jusqu’à devenir le véritable emblème du film. La filiale américaine de Nestlé imprime ainsi sa trombine sur les emballages des barres chocolatées Baby Ruth dont raffolent Choco et son monstrueux camarade. La bande originale du film rencontre également un grand succès grâce à la chanson phare « The Goonies ‘R’ Good Enough » qu’interprète Cyndi Lauper. Conquis, Steven Spielberg demande à la chanteuse de superviser l’ensemble de l’album et lui propose même de faire une courte apparition dans son film. Le clip de cet emblème des années 80 est un véritable court-métrage de grande classe tourné en grande partie dans les décors originaux d’Astoria. Richard Donner en assure la réalisation et fait défiler à l’écran Cyndi Lauper, les Goonies eux-mêmes, Steven Spielberg, André le Géant et les Bangles. Loin de ces exubérances pop, la bande originale de Dave Grusin délaisse le style jazzy du compositeur au profit d’une musique symphonique plus proche des orchestrations de John Williams si chères à Spielberg.

La musique des Goonies s’inspire d’ailleurs très largement de celle des Aventures de don Juan (V. Sherman, 1948), composée par Max Steiner, père de la musique de film hollywoodienne qui exerça une très forte influence sur… John Williams ! La fièvre « gooniesque » contamine également le monde du jeu vidéo. La société Konami commercialise les aventures pixellisées des « goon kids » sur plusieurs consoles de l’époque (dont la Famicom, le MSX, le PC-98 et le Commodore 64). Les joueurs doivent aider d’autres jeunes petits « abrutis » partis à la recherche d’un trésor qui pourrait bien sauver leur maison de la destruction. En 1987, le franc succès du jeu inspire une suite aux équipes de Nintendo :  The Goonies II. L’intrigue se concentre cette fois sur Mikey chargé de sauver ses camarades retenus en otage par les Fratelli. Ces nouvelles aventures n’enthousiasmeront pas grand monde contrairement à la suite tant attendue par la génération Amblin.

© Konami

L’INVASION DES GOON DOCKS

Malgré ses 90 ans, Richard Donner semble toujours caresser l’idée de rouvrir la malle au trésor des Goonies. Le réalisateur songe d’abord à une adaptation en comédie musicale dans les années 2000. « Si on considère Les Goonies comme un comic book movie, nous sommes en train de faire la suite et j’espère que tous les acteurs seront là » fanfaronne-t-il depuis en interview. Les idées ne manquent pas non plus à Steven Spielberg, mais tiennent-elles seulement la route ? Le producteur reconnaît avoir placé la barre un peu trop haut pour se satisfaire d’une simple suite. En parallèle de ces brainstormings informels, le showrunner Adam F. Goldberg (Les Goldberg) a révélé en avril 2020 avoir planché pendant neuf ans sur le scénario des Goonies 2, un simple passe-temps de fan selon lui. Cette nouvelle histoire intitulée Never Say Die lui permet d’obtenir un rendez-vous avec Richard Donner, une rencontre ajournée par la pandémie de Covid-19. En attendant, la Fox a contacté Greg Mottola, l’homme derrière SuperGrave (2007) et Paul (2011), pour lui proposer de chapeauter une série consacrée à trois étudiants d’une petite bourgade obsédés par le projet de réaliser un remake plan par plan des Goonies. Indéniablement culte, le film a marqué la fameuse génération Y qui assure désormais son héritage et sa transmission aux millennials aujourd’hui fascinés par la série Stranger Things comme le furent ses créateurs, Matt et Ross Duffer, par les aventures des Goonies. La postérité de cette petite madeleine de Proust pop et nostalgique ne se limite pas seulement à l’industrie du cinéma. Le tourisme lui aussi continue de surfer sur la vague rétro réactivée par les frères Duffer. 

La célèbre maison des Goonies à Astoria © DR

Le casting des Goonies réuni à l’occasion des 30 ans du film, en 2015 © Empire

Le cinéphile averti peut encore aujourd’hui se rendre en pèlerinage à Astoria dans l’Oregon où la municipalité célèbre chaque 7 juin le « Goonies Day ». Ce sont pas loin de 15 000 visiteurs par an qui se pressent au 368 38th St dans l’espoir de franchir le portail de la célèbre maison des Walsh fermée au public depuis 2015 par sa propriétaire, débordée par un afflux massif de goons en provenance des quatre coins du monde. Astoria mérite encore aujourd’hui le détour quand on aime l’architecture victorienne, le bord de mer, Les Goonies mais aussi d’autres célèbres productions locales parmi lesquelles Sauvez Willy (S. Wincer, 1993) et Un flic à la maternelle (I. Reitman, 1990). La petite ville portuaire propose en effet aux touristes de redécouvrir quelques-uns des décors mythiques du film en guise de cure de jouvence. Et si d’aventure l’un de vos amis se pique de connaître l’emplacement de la grotte tant convoitée, sachez que la carte au trésor originale n’est plus qu’un tas de cendres. Confié à Sean Astin à la fin du tournage, le Graal a fini très vite à la poubelle, la mère du comédien croyant trouver un vieux bout de papier dans la chambre de son fils en y faisant le ménage. Gageons, comme l’affirme Adam F. Goldberg, que « Les Goonies 2 [verront] le jour quand la vie reprendra. Promis ! » 

Les Goonies (The Goonies, 1985 – États-Unis) ; Réalisation : Richard Donner. Scénario : Chris Columbus d’après une idée de Steven Spielberg. Avec : Sean Astin, Josh Brolin, Jeff Cohen, Corey Feldman, Kerri Green, Martha Plimpton, Ke Huy Quan, John Matuszak, Robert Davi, Joe Pantoliano, Anne Ramsey, Lupe Ontiveros, Mary Ellen Trainor, Keith Walker, Curtis Hanson et Steven Antin. Chef opérateur : Nick McLean. Musique : Dave Grusin. Production : Harvey Bernhard, Richard Donner, Kathleen Kennedy, Frank Marshall et Steven Spielberg – Amblin et Warner Bros. Format : 2.39:1. Durée : 114 minutes.

En salle le 7 juin aux États-Unis, puis le 4 décembre 1985 en France.   

Copyright illustration en couverture : Kevin Wilson