« Toi, jeune amateur de minous, bienvenu au Titty Twister ! Ici, on écrase les prix sur les chattes » … Voilà l’accueil que réserve un saloon crasseux de l’autre côté de la frontière américaine, du moins en apparence. Parce qu’il faut compter sur la malice des enfants terribles du cinéma, Docteur Robert Desperado et Mister Quentin Pulp Fictionpour nous concocter le plus « twisted » des films de gangsters. C’était le menu que nous nous proposait Une nuit en enfer en 1996, ou comment une simple cavale se transformait en combat contre les forces du mal.

LA GÉNÉRATION VHS, DE LA CALIFORNIE AU MEXIQUE

1984, Californie. Un jeune cinéphile érudit est embauché chez Video Archives, une célèbre boutique de location de VHS à Hermosa Beach, Los Angeles. Là-bas, il se perd dans les arcanes du cinéma bis mais en profite aussi pour cultiver son irrésistible passion pour les productions asiatiques de la Shaw Brothers. Ce jeune homme, un certain Quentin Tarantino, finit par vivre dans ce magasin entouré de milliers de films. Craig Hamann, un collègue, se passionne pour la création de films et se lance dans l’écriture d’une histoire de deux amis en quête de salut après une rupture amoureuse. Quentin, intrigué, lui propose son aide pour réécrire le script et mettre la main sur une caméra. Le projet mis en boîte trois ans plus tard est décevant. Le film disparaitra dans les flammes d’un incendie malheureux. Jugeant l’expérience enrichissante, Quentin trouve un autre scénariste associé en la personne de Roger Avary. Ensemble, ils réarticulent deux scripts finalement vendus à deux réalisateurs bien installés dans la profession, Oliver Stone (Tueurs nés, 1994) et Tony Scott (True Romance, 1993). Déçu de ne pouvoir mettre en scène ses deux idées originales, le scénariste californien élabore un nouveau scénario qu’il entend écrire en solo. Tarantino rumine depuis quelques temps l’histoire d’un casse qui tourne mal. La vente de ses deux précédents scénarii lui permettent de récolter l’argent nécessaire à la mise en chantier de son projet. Avec un budget extrêmement serré, le jeune réalisateur s’attèle au tournage de ce qui deviendra Reservoir Dogs (1992)… Jusqu’à ce que la célèbre scène de l’oreille coupée ne lui pose problème. L’effet spécial, complètement hors budget, met Tarantino dans la panade. C’est ainsi que ce dernier fait la rencontre de Robert Kurtzman, un maquilleur et technicien des effets spéciaux au CV déjà bien rempli. Kurtzman a en effet déjà montré l’étendu de son talent sur des séries B d’horreur à grand succès comme Predator (J. McTiernan, 1987) et Evil Dead 2 (S. Raimi, 1987). Celui-ci propose un deal au jeune réalisateur : l’effet spécial de l’oreille coupée contre son aide pour mettre sur papier son idée de film de vampires. Tarantino accepte directement et obtient même un chèque de 1500 dollars en complément de son appendice tranché. Cette rencontre scellera un fructueux partenariat entre les deux hommes. L’histoire de Kurtzman se concentre sur le combat contre des vampires dans un saloon mexicain. Tarantino décide d’y ajouter une exposition pour étoffer le coeur de son intrigue et mélanger les genres sans transition entre les deux grandes séquences. Travaillant le scénario pendant plusieurs années sans jamais réussir à monter le projet [Universal proposera un temps de le produire dans l’idée d’en faire une suite du Cavalier du Diable (E.R. Dickerson, 1995), premier long-métrage inspiré des Contes de la Crypte. Le second opus de la franchise sera finalement La Reine des vampires (G. Adler, 1996) dont l’intrigue se concentre autour d’une maison close peuplée de goules, ndlr], Tarantino privilégie ses propres réalisations. Reservoir Dogs est enfin mis en boîte et distribué à l’automne 1992 après un passage très remarqué à Cannes, hors-compétition, au mois de mai. Le succès retentissant de cette première oeuvre permet à Quentin Tarantino et ses distributeurs iconoclastes, les frères Weinstein, de se payer la tournée des festivals un peu partout dans le monde. Le réalisateur profite de son passage au Festival International du Film de Toronto (TIFF) pour découvrir la première production d’un jeune texan, El Mariachi, ou la sombre histoire d’un joueur de guitare qui affronte malgré lui un cartel mexicain. Pendant la projection, Tarantino se retrouve alors par hasard assis à coté d’un spectateur équipé pour filmer. Cet homme à la caméra, c’est justement le réalisateur du film qu’on projette à l’écran, Robert Rodriguez, alors occupé à enregistrer l’événement pour juger du ressenti de son public. Seule la voix de Quentin sera audible sur la bande : ce dernier a passé son temps à commenter le film et discuter avec le caméraman. Rodriguez apprend que ce jeune spectateur est lui aussi metteur en scène, en promotion pour son premier film… Que lui-même adore ! C’est le début d’une longue camaraderie cinéphile entre deux jeunes movie brats réunis autour d’un même fervent amour pour le cinéma bis. 

Quentin Tarantino prépare le tournage de son premier long-métrage, Reservoir Dogs, au Sundance Institute Screenwriters Lab., en juin 1991 © Sandy Miller

Robert Rodriguez dirige Carlo Gallardo sur le tournage mexicain du Mariachi, son premier long-métrage, à l’été 1991 © Columbia Pictures

VAMPIRES, TEQUILA ET SATANISME

Grâce à leurs succès respectifs, Quentin Tarantino et Robert Rodriguez jouissent d’une célébrité à même d’attirer les sociétés de production hollywoodiennes à l’affût de nouveaux talents. Fort de la réussite de Reservoir Dogs, le premier s’attaque d’abord à un autre projet, une histoire déclinée en chapitres se concentrant sur des petits malfrats de Los Angeles. Le second, lui, a un tout autre dessein : donner une suite à son Mariachi. Les studios américains sont désormais prêts à lui offrir un budget bien plus confortable que celui dont il a disposé pour son premier opus. Desperado (1995) sera ainsi réalisé avec l’aide de pas moins de 7 000 000 de dollars, somme rondelette à laquelle Columbia Pictures acceptera de contribuer. Le film signe surtout la première collaboration entre les deux nouveaux enfants terribles : Robert réserve à son ami Quentin un cameo savoureux dans l’épopée vengeresse du mariachi campé par le « caliente » Antonio Banderas. En 1994, Tarantino explose pour de bon tous les compteurs et raffle la mise grâce à à un gangster movie pop, trash et furieusement cinéphile, l’illustre et iconique Pulp Fiction. Miramax, distributeur et producteur derrière le succès du film, donne désormais carte blanche à sa nouvelle poule aux oeufs d’or. Tarantino se souvient alors de son vieux projet de film de vampires abandonné dans un tiroir, jadis refusé par toutes les sociétés de production. L’envie de réaliser ce projet illustrant la difficulté de son entrée dans le monde du cinéma l’emplit d’une grande joie, d’autant plus que les frères Weinstein lui accordent un budget très confortable. Une telle aubaine pour mettre en scène son scénario maudit n’empêche pas Tarantino de se poser quelques questions cruciales. Et en effet, l’histoire doit être, selon lui, retravaillée avant même d’envisager de la porter à l’écran. Tarantino ne souhaite pas non plus assumer la triple casquette de réalisateur-scénariste-acteur… Le travail à abattre finit par avoir raison de son enthousiasme mais certainement pas de son discernement : le réalisateur préfère laisser le poste de réalisateur à quelqu’un d’autre pour mieux se focaliser sur l’écriture et sa propre performance d’acteur [Quentin Tarantino a suivi des cours de théâtre dans sa jeunesse, ndlr]. Quel cinéaste suffisamment doux dingue accepterait un projet peu orthodoxe où les genres cinématographiques se télescopent et l’ambiance mexicaine déborde de tous les côtés ? Si Renny Harlin et Tony Scott manifestent vaguement leur intérêt, Tarantino, lui, estime qu’une seule et unique personne pourrait se montrer à la hauteur de son midnight movie arrosé à la tequila : son illustre camarade du cinéma bis, Robert Rodriguez. L’expérience d’El Mariachi, sa mise en scène bricolée et ses racines latines font de lui le choix évident pour une oeuvre aussi conceptuelle que délirante. Une fois associé au film, Robert Rodriguez souhaite apporter sa patte à l’histoire fantasque de vampires mexicains sortie en partie de l’imagination de son ami Quentin. Une nouvelle écriture du script s’impose, avec le soutien de producteurs déjantés. L’histoire se retrouve donc passablement rallongée et la Rodriguez touch se marie à merveille avec les délires tarantiniens. Le scénario se déroule cette fois dans l’ordre chronologique – une grande première pour Tarantino, plutôt adepte du chapitrage et des allers-retours dans le temps. Plusieurs genres s’entremêlent jusqu’à un twist abrupte en plein milieu du film. Et pour cause…

SYNOPSIS *

Après avoir braqué une banque à Abilene et laissé derrière eux quelques cadavres dans une petite épicerie au fin fond du Texas, Seth Gecko et son frère Richard, psychopathe et violeur, prennent la direction du Mexique en compagnie d’un otage. Le tandem décide de s’arrêter en route dans un motel de seconde zone. Pendant ce temps, l’ancien pasteur Jacob Fuller part en vacances avec sa fille Kate et son fils adoptif Scott dans un camping-car. Jacob a perdu la foi après la mort de sa femme bien-aimée dans un accident de voiture et a quitté son poste de pasteur de sa communauté. La petite famille s’arrête par hasard dans le même motel où sont logés Seth et Richard. Lorsqu’il découvre son camping-car sur le parking, Seth enlève Jacob et ses enfants pour l’aider à passer la frontière mexicaine avec Richie – qui a violé et tué leur précédent otage – et promet aux Fuller de les libérer le lendemain matin. De l’autre côté de la frontière, les Gecko font une halte dans un mystérieux bar de routiers, le Titty Twister, où Seth doit rencontrer son partenaire Carlos à l’aube. Alors qu’ils assistent au spectacle de la danseuse Santanico Pandemonium, Seth et Richard finissent par se battre avec le personnel de l’établissement. Les frères Gecko découvrent que le tripot sert de lieu de réunion à des vampires et qu’ils doivent donc se battre jusqu’à l’aube dans l’espoir d’en sortir vivants…

Scénario réécrit et finement peaufiné, Rodriguez et Tarantino peuvent passer à l’étape suivante et indispensable : la recherche des acteurs et actrices capables d’incarner une brochette de personnages haut en couleurs. Quentin Tarantino se réserve le rôle du cadet des frères Gecko, Richie, un psychopathe à la gâchette facile. L’aîné, Seth, la matière grise des frangins mafieux, s’avère plus compliqué à trouver. D’abord proposé aux habitués des films de Tarantino  – Tim Roth, Steve Buscemi ou encore Michael Madsen ont cédé leur place au motif d’emplois du temps incompatibles, Travolta refusant, lui, d’être embringué dans un film de vampires au contraire de sa femme Kelly Preston, qui y incarner une journaliste) – le rôle échoue à un charmant acteur d’une trentaine d’années que Tarantino et Rodriguez ont découvert dans une série médicale très en vogue, George  « Ross » Clooney [le réalisateur américain est d’autant plus convaincu par le talent de l’acteur qu’il vient de le diriger dans un épisode d’Urgences. Malicieux, Tarantino se plaît à l’imaginer dans un rôle à total contre-emploi où Clooney envoie ses victimes à l’hôpital, ndlr]. Pour Jacob Fuller, le pasteur ébranlé dans sa foi, la production n’hésite pas un instant à sortir un nom de son chapeau magique : l’illustre Harvey Keitel, surnommé Mister White grâce à son rôle dans Pulp Fiction. Ce choix obligera George Clooney à muscler son jeu pour assurer son statut de mâle alpha face au charisme naturel de son prestigieux partenaire. Ambiance mexicaine oblige, Rodriguez fait appel à ses fidèles camarades de l’autre côté de la frontière. Le cousin éloigné du réalisateur, Danny Trejo, incarnera ainsi un client du Titty Twister à l’identité suspecte tandis que le chicano Cheech Marin campera à lui seul trois personnages : un garde-frontière, le concierge du Titty Twister et Carlos, le contact mexicain de Seth. Le rôle de Santanico Pandemonium, personnage baptisé Blood Death dans une première mouture du scénario avant que Tarantino ne lui donne une consonance plus latino-américaine [le sobriquet lui est inspiré par le titre d’une série Z mexicaine du même nom découverte pendant ses années chez Video Archives, ndlr], intéresse particulièrement Salma Hayek à un détail près : le personnage doit danser avec un serpent sur les épaules. L’actrice se désiste dans un premier temps, effrayée à l’idée de devoir tourner avec un reptile. Rodriguez ne masque pas son chagrin et sa déception : seule Salma Hayek peut incarner selon lui la danseuse diabolique. Le réalisateur parvient à la piquer dans son orgueil en lui révélant que Madonna est en passe de reprendre le rôle. L’actrice américano-mexicaine se ravise. Elle passera les deux prochains mois chez un psychologue afin de vaincre sa phobie. Monument du cinéma de genre, le légendaire acteur-réalisateur-maquilleur Tom Savini rejoint la distribution du film à la demande de Rodriguez, sans aucun doute fervent amateur de son travail avec George A. Romeo. D’autres visages tout droit sortis des séries B des années 70 complètent la distribution. Fred Williamson, figure de proue de la blaxploitation, incarne un vétéran du Viêtnam. John Saxon, acteur incontournable du western spaghetti et du cinéma de genre, campe quant à lui un agent du FBI. Tarantino et Rodriguez réservent également une petite apparition à un certain Michael Parks, comédien surtout célèbre pour avoir tenu le rôle principal de la série télévisée Then Came Bronson à la fin des années 60. Ce-dernier incarne au début du film le shériff Earl McGraw, rôle qu’il reprendra dans le premier Kill Bill (Q. Tarantino, 2003) puis dans le diptyque Planète Terreur/Boulevard de la Mort (2007). Derrière la caméra, Rodriguez s’entoure enfin d’une équipe locale. Celui-ci emprunte notamment à son compatriote Guillermo Del Toro le chef opérateur de Cronos (1993), Guillermo Navarro, avec lequel il vient de collaborer sur un sketch du désastreux Groom Service (1995) [Tarantino s’adjoindra ses services pour Jackie Brown en 1997, ndlr]. 

De gauche à droite  : Samuel L. Jackson, John Travolta, Harvey Keitel et Quentin Tarantino entre deux prises sur le tournage de Pulp Fiction, en 1993 © Linda Chen

De gauche à droite :  Robert Rodriguez, Allison Anders, Lawrence Bender, Alexandre Rockwell et Quentin Tarantino, réunis pour la réalisation de Groom Service, en 1995 © Miramax

LES SUEURS FROIDES DE RODRIGUEZ ET TARANTINO

Robert Rodriguez donne le premier tour de manivelle d’Une nuit en enfer le 13 juin 1995. Au programme : les scènes du motel où la famille Fuller est prise en otage par les frères Gecko. Le tournage s’étend sur deux mois répartis entre quatre destinations différentes : l’état de Washington, le Texas, la Californie et le Mexique. Le Titty Twister est construit en plein milieu du désert californien à proximité de Barstow [Tarantino y reviendra quelques années plus tard le temps d’y tourner quelques séquences de Kill Bill: Volume 2 (2004), ndlr]. Cette « antichambre de l’enfer  » devient entre les mains de Robert Rodriguez bien plus que le simple rade imaginé à l’origine par Quentin Tarantino. Le cinéaste texan demande à son équipe de s’inspirer de la mythologie maya et de ses suceurs de sang démoniaques pour décorer le bar qu’on doit imaginer sortir d’un monde chaotique. L’intérieur du Titty Twister avec ses constructions de bois et ses pierres carrées convoque ainsi l’imagerie glauque des pyramides précolombiennes. Le tournage à l’extérieur du strip club, lui, ne sera pas de tout repos pour la production. Le décor tout entier est en effet victime d’un incendie au beau milieu de l’été. L’équipe doit alors reconstruire en toute urgence la façade du Titty Twister et prend donc du retard sur le planning de tournage initial. Vient ensuite le tournage de l’un des points culminants du film : la danse de Santanico, point pivot à partir duquel le film de gangsters flirte avec le fantastique et l’horreur. Rodriguez ne donne qu’une seule directive à son actrice : se laisser porter par le rythme de la musique [le réalisateur réutilisera cette méthode dix ans plus tard lorsqu’il tournera la danse de Nancy Callahan (Jessica Alba) dans Sin City, co-signé avec Frank Miller. Le scénario du film précisait d’ailleurs le titre de la chanson sur laquelle devait se déhancher Santanico,  « Down in Mexico  » des Coasters… Finalement utilisée par Quentin Tarantino dans Boulevard de la mort (2007), ndlr]. Le tournage n’est pas non plus de tout repos pour George Clooney, dont la présence en plateau est requise jusqu’au clap de fin. L’acteur doit non seulement adapter son double emploi du temps mais aussi dissimuler tout l’été sous la blouse du docteur Ross le tatouage massif de Seth Gecko, conçu par ses soins pour donner un peu plus de gravité à son personnage [Clooney prétend avoir été fortement influencé par les tatouages maori qu’il a découverts dans L’âme des guerriers (L. Tamahori, 1994), ndlr]. Les pratiques frauduleuses des frangins Weinstein vont également causer bien du souci à Robert Rodriguez et à son film lorsque l’Alliance internationale des employés de scène, de théâtre et de cinéma (IATSE) découvre que Miramax a employé des techniciens non-syndiqués, et donc plus malléables, pour réduire les frais de tournage à la frontière mexicaine. L’IATSE appelle donc à la grève, mettant en péril le tournage du film. Quentin Tarantino, lui, est carrément accusé de se remplir les poches sur le dos de techniciens sur-exploités et sous-payés. L’ambiance se tend de plus en plus jusqu’à ce que la production d’Une nuit en enfer ne soit momentanément interrompue. Des négociations sont alors entreprises afin de pouvoir mettre un point final au tournage et garantir aux techniciens de bénéficier d’une assurance maladie. Conscients d’imprimer sur de la pellicule des scènes de plus en plus violentes, Tarantino et Rodriguez réfléchissent à une manière pertinente de contourner la censure, et donc d’épargner au film une sortie trop restreinte. Pourquoi ne pas envisager de teindre en vert les effusions de sang ? A défaut de reproduire la vraie couleur de l’hémoglobine, l’astuce rendra très certainement les censeurs… Rouges de colère ! Le vert, cartoonesque, balaie ainsi le moindre soupçon de réalisme dans un film envisagé comme un pur divertissement. En parfaits maîtres du cool, Tarantino et Rodriguez apportent chacun une touche de leurs « extended universes  » : la marque de tabac Red Apple et le fast-food Kahuna Burger pour le premier, le Pistolet-Pénis du mariachi vengeur pour le second. Le tournage s’achève le 20 août 1995 après avoir fait exploser une supérette avec des bombes artisanales par souci de réalisme… Rodriguez dispose alors de six mois pour venir à bout de la post-production de son film dont la sortie sur les écrans américains est prévue le 19 janvier 1996. Bien qu’il ne soit officiellement crédité qu’en tant qu’acteur, Quentin Tarantino met un point d’honneur à superviser avec une extrême précision l’ambiance musicale d’un film dont il assure également la co-production. Bien que le réalisateur souhaite privilégier comme à son habitude des morceaux préexistants, Rodriguez, en véritable touche-à-tout, souhaite composer une bande originale enregistrée par ses soins. Tarantino aura finalement le dernier mot. La bande originale d’Une nuit en enfer convoque ainsi le blues rock crasseux texan des ZZ Top et des frères Vaughan et leurs riffs sensuels. A leurs côtés, le groupe fétiche de chicano rock Tito & Tarantula fait don de son tube « After Dark » pour faire danser Santanico. Déjà présents par trois fois dans la bande originale de Desperado, les musiciens font leur première apparition à l’écran dans la longue séquence du Titty Twister.

Le cinéaste Robert Rodriguez dirige son ami Quentin Tararantino dans le décor du Titty Twister construit en plein milieu du désert, à l’été 1996 © Joyce Rudolp/Dimension Films

Quentin Tarantino, Tommy Brooklyn Bellissimo (responsable des effets spéciaux) et George Clooney sur le tournage d’Une nuit en enfer, en 1995 © Christy Sumner/Dimension Films

DÉLICE ET MALICE SUR GRAND ÉCRAN

Avec ses clins d’oeil cinéphiles et son effervescence pop cartoonesque, Une nuit en enfer est une oeuvre résolument placée sous le signe des pulp magazines et autres comic books fantasques. Robert Rodriguez assume fièrement cet héritage lorsqu’il frappe à la porte d’un artiste incontournable du genre dont il admire l’oeuvre depuis la plus tendre enfance : Frank Frazetta, illustrateur des couvertures des aventures de Tarzan, de La Princesse de Mars ou encore de Conan, mais aussi affichiste occasionnel pour Vittorio de Sica (After The Fox, 1966), Roman Polanski (Le Bal des Vampires, 1967), Clint Eastwood (L’Épreuve de force, 1977) en plus de superviser un long-métrage d’animation (Tygra, la glace et le feu, R. Bakshi, 1983). La commande passée à l’artiste est d’autant plus cohérente que le film fait directement référence à son oeuvre. La Santanico Pandemonium campée par Salma Hayek incarne en effet la femme qu’il a toujours rêvée de peindre, confesse Franzetta à Rodriguez. « Je me suis inspiré de votre travail. Moon Maid. At the Earth’s Core. C’est une femme que vous avez déjà peinte. » Santanico Pandemonium occupe donc une place centrale sur l’affiche de Franzetta qui ajoute à contrecoeur George Clooney et les autres personnages masculins dans sa partie inférieure. L’oeuvre d’art ne sortira malheureusement jamais de l’atelier du peintre. Affaibli par des crises cardiaques à répétition, Frank Frazetta ne parvient pas à rendre sa commande à l’heure. Rodriguez se console en l’intégrant à sa collection personnelle avant d’envisager quelques années plus tard la création d’un musée à la mémoire de l’artiste disparu en 2010 alors que le cinéaste souhaitait lui proposer de travailler sur un remake de Tygra… Une nuit en enfer fait sa grande première aux États-Unis le 17 janvier 1996, en présence de l’équipe du film au grand complet et du gratin hollywoodien de l’époque : Drew Barrymore, Gwyneth Paltrow, Kim Cattrall, Bridget Fonda, Chris Isaak ou encore Mira Sorvino, que Quentin Tarantino fréquentait alors assidûment… Les critiques, dans l’ensemble mitigées, soulignent la violence rebutante de certaines scènes. Le public est quant à lui plus conciliant, bien qu’il ne se précipite pas en salle comme l’auraient souhaité les frères Weinstein. Une nuit en Enfer engrangera finalement presque 60 millions de dollars au box-office mondial, soit trois fois plus que le budget total de sa production. Sa réussite financière a priori correcte ne peut se comparer cependant au précédent film réalisé par Tarantino [Pulp Fiction achèvera sa course à travers le monde avec plus de 213 millions de dollars, un record pour une production hollywoodienne indépendante, ndlr]. Salué par la critique, George Clooney passe pour de bon la porte de Hollywood, accédant ainsi à ses grosses productions pour le meilleur (La Ligne Rouge, T. Malick, 1998) et pour le pire (Batman & Robin, J. Schumacher, 1997). Après le mauvais retour critique de Groom Service, Tarantino affronte à nouveau les moqueries au sujet de sa courte carrière de comédien, qu’une nomination au Razzie Award du pire second rôle achève d’enterrer. De l’autre côté de l’Atlantique, Une nuit en enfer ne parvient pas à passer entre les mailles du comité de censure irlandais, sensible à la violence visuelle omniprésente d’une oeuvre sortie seulement quelques semaines après deux tueries de masse perpétrées en Écosse et en Australie. Suspendu tout au long de la décennie, le visa d’exploitation du film sur le territoire sera récupéré en 2004 à condition d’interdire l’accès aux salles des spectateurs de moins de 18 ans. Malgré un succès mitigé, Une nuit en enfer aura droit à une enfilade de suites plus proches du Z que de la série B jouissive. Les deux autres aventures des vampires mexicains sortiront ainsi directement en DVD, sans bénéficier du soutien de Tarantino, Rodriguez se contentant d’un poste de producteur exécutif sur ces produits de facture très discutable  [Une nuit en enfer 2 : Le Prix du sang (S. Spiegel, 1999) joue sur la surenchère en envoyant cinq braqueurs se rafraîchir au Titty Twister tandis que le troisième opus, La Fille du bourreau (P.J. Pesce, 2000), se contente d’explorer sans grande imagination les origines du tripot, ndlr]. La première collaboration entre les deux cinéastes obtient très vite un statut d’oeuvre culte grâce à une seconde vie en VHS puis en DVD quelques années plus tard. Une nuit en enfer attire les foules en masses dans les mêmes vidéoclubs si chers à Tarantino. Son public se compose en général des amoureux de séries B crasseuses, d’horreur et du travail des deux comparses. Ces mêmes fans seront d’ailleurs aux anges quand le duo décidera de créer un double film long de trois heures en hommage aux grindhouse movies des années 70 dont Une Nuit en Enfer s’était déjà fortement inspiré. Vingt après avoir porté à l’écran les aventures des frères Gecko, Robert Rodriguez décidera de donner une nouvelle vie à leur périple sanguinolent à l’occasion du lancement de sa propre chaîne câblée El Rey Network. Cette nouvelle monture, un reboot sériel, devient même son produit phare en attirant plusieurs dizaines de millions de nouveaux abonnés pour finir par être accessible sur Netflix au-delà des frontières de l’Amérique du Nord. Rodriguez, désormais showrunner, explore la mythologie des vampires mexicains et développe l’histoire des frères Gecko. La nouvelle Santanico est incarnée par la délicieuse Eiza Gonzalez, devenue la nouvelle véritable coqueluche des productions hollywoodiennes survitaminées comme le prouvent ses apparitions dans Baby Driver (E. Wright, 2017) et Hobbs & Shawn (D. Leitch, 2019), spin-off de la franchise Fast & Furious. Le voyage au pays des vampires mayas se clôt au bout de trois saisons, Rodriguez refermant ainsi les portes du Titty Twister, lieu de vice et de malice où l’on distingue difficilement clients et casse-croûtes. Piège macabre à destination de ses visiteurs de par et d’autre d’un écran de cinéma, le tripot démoniaque n’a jamais cessé de jouir d’une certaine popularité depuis sa création, l’édifice « twisted » inspirant la sexualité débridée et toutes les autres formes de débauche promises à la frontière des États-Unis dans l’inconscient collectif.

Une nuit en enfer (From Dusk Till Dawn, 1996 – États-Unis et Mexique) ; Réalisation : Robert Rodriguez. Scénario : Robert Kurtzman et Quentin Tarantino. Avec : George Clooney, Quentin Tarantino, Harvey Keitel, Juliette Lewis, Ernest Liu, Salma Hayek, Cheech Marin, Danny Trejo, Tom Savini, Fred Williamson, Michael Parks, John Saxon, Kelly Preston, Marc Lawrence, Brenda Hillhouse, John Hawkes, Tito Larriva, Peter Atanasoff, Johnny Hernandez, Aimee Graham, Heidi McNeal, Ernest M. Garcia, Greg Nicotero, Cristos, Mike Moroff, Lawrence Bender, Tia Texada, Jake McKinnon, Veena Bidasha, Walter Phelan, Janie Liszewski, Neena Bidasha et Ungela Brockman. Chef opérateur : Guillermo Navarro. Musique : Graeme Revell. Production : Gianni Nunnari, Meir Teper, Elizabeth Avellan, John Esposito, Paul Hellerman, Robert Kurtzman, Quentin Tarantino, Lawrence Bender et Robert Rodriguez – A Band Apart, Dimension Films, Los Hooligans Productions et Miramax Films. Format : 1.85:1. Durée : 108 minutes.

En salle le 19 janvier aux États-Unis, puis le 26 juin 1996 en France.   

Copyright illustration en couverture : Joyce Rudolph/Dimension Films.

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