A quelques heures de Noël, difficile d’échapper aux sacro-saints Contes de Dickens qui sentent bon le pudding et le feu qui crépite dans la cheminée. En 2000, le réalisateur Brett Ratner, fort du récent succès de Rush Hour (1998), ne résiste pas à ces bonnes odeurs et s’intéresse de près à une adaptation moderne de ces histoires « racontées à hauteur d’enfant » avec son deuxième film : Family Man. L’histoire est simple : un esprit offre à un trader newyorkais sympathique mais solitaire (Nicolas Cage) une chance de vivre une vie de couple rêvée avec son amour de jeunesse (Téa Leoni), dans une petite banlieue modeste du New Jersey. Dans un esprit très « american dream », Family Man n’évite en aucun cas les clichés du genre, les scénaristes David Diamond et David Weissman s’assurant bien de brosser le portrait de l’univers riche et égoïste de Manhattan et son contrepoint, une banlieue modeste et solidaire.

LE RUSH DE NOËL : DE JACKIE CHAN À NICOLAS CAGE

A l’origine de Family Man, il y a Marc Abraham, un producteur hollywoodien qui aligne sur son CV deux succès des années 90 : Air Force One (1997) de Wolfgang Petersen et Hurricane Carter (1999) de Norman Jewison. A ses côtés, le cinéaste Curtis Hanson, auréolé du triomphe de L.A. Confidential (1997), se lasse très vite d’une histoire sans doute un peu trop mièvre pour lui et s’en va tourner une comédie plus « dramatique », Wonder Boys, avec Michael Douglas et Tobey Maguire, ouvrant par miracle la voie au « jeune » réalisateur, Brett Ratner, alors occupé à devoir choisir entre une vingtaine de blockbusters plus musclés à réaliser. Contre toute attente, le scénario de Family Man parvient à lui tirer des larmes. Car oui, Brett Ratner est un sensible, surtout en cette fin de décennie si chaotique à l’échelle de sa vie privée. Le réalisateur vient de mettre fin à une relation longue de 13 ans et se retrouve à devoir faire des choix aussi compliqués que ceux du personnage dont il a l’histoire sous les yeux. Une chose est sûre, néanmoins : il doit faire ce film. Family Man fonctionne surtout grâce à la sobriété de sa mise en scène et à ses choix judicieux de casting, Nicolas Cage et Téa Leoni formant un couple parfait à l’écran. Cette comédie dramatique légère débute comme une petite sucrerie fantastique décalée, à l’image d’un épisode de Code Quantum, avant de s’aventurer hors-piste chez Dickens et Capra. Nicolas Cage réendosse le costume du George Bailey de La Vie est belle (1946) pour incarner un petit soldat capitaliste dont la réussite professionnelle est inversement proportionnelle à l’échec de sa vie privée. Family Man ne trompe pas son monde à sa sortie dans les salles américaines, le 22 décembre 2000 : si l’ombre du Scrooge de Dickens plane bien évidemment sur le film, impossible de ne pas penser aux récentes élections américaines qui ont sacré le triomphe du républicain George Bush Jr., un autre fervent défenseur de l’Amérique puritaine, lui bel et bien réel.

© Merrick Morton

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Mais au fait, Family Man, qu’est-ce que ça raconte (si tant est que vous l’ayez oublié ou malencontreusement évité jusqu’ici dans votre grille des programmes de Noël) ? Un soir de décembre, Jack Campbell, golden boy newyorkais, bascule « de l’autre côté » de la réalité pour découvrir un aperçu de ce qu’aurait pu être sa propre vie s’il n’avait préféré à Kate, son ex-petite amie, un poste de directeur général d’un cabinet de conseil en affaires à Wall Street. Dans cette « quatrième dimension », Jack est un père de famille heureux, marié à sa promise et non plus à son travail. Il vend désormais des pneus avec son beau-père attifé comme un cow-boy et passe son temps avec ses amis et leurs affreux pulls de Noël à jouer au bowling le week-end quand il ne chante pas les incontournables « Christmas carols » avec sa famille. Le regard gentiment cynique de Jack Campbell, auquel on s’’identifie bien évidemment avec peine, se teinte de mélancolie. Le trader tombe la veste et se prend d’affection pour sa nouvelle vie pleine de tendresse. Comédie familiale oblige, le scénario de Family Man se concentre sur l’importance de la famille et l’acceptation de soi à travers une histoire « folle » (si, si !)  où l’on ne s’ennuie jamais. Parce que oui, en dépit de thématiques mille fois utilisées et de gags faciles, et n’en déplaise aux grognons, Family Man reste un long-métrage dans l’ensemble réussi, calibré aussi bien pour les enfants que les familles rassemblées autour d’un écran de télévision. Ratner prouve avec sa deuxième réalisation un certain talent pour cultiver l’imagerie colorée de Noël, bien loin des « rushs » en tous genre : de la frénésie commerciale des fêtes aux courses-poursuites effrénées de son précédent film. Quelque part entre La Vie est belle de Capra et Le Noël de Mickey (B. Mattinson, 1983), le film réussit encore à faire rire et rêver grâce à ses envolées fantaisistes sans manquer de louer les traditionnelles valeurs familiales, si chères aux américains surtout à l’approche des fêtes de fin d’année. Bref, Family Man est un feel-good movie réussi qui fait du bien, surtout en ces temps aussi sombres et incertains…

© Merrick Morton

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UNE COMÉDIE DE NOËL DE GRANDE CLASSE

Quand Family Man apparaît sur les écrans, sa star, Nicolas Cage, vient d’enchaîner une série de gros blockbusters tout droit sortis de l’école (Jerry) Bruckheimer : de Rock (M. Bay, 1996) aux Ailes de l’enfer (S. West, 1997) en passant par Volte/Face (J. Woo, 1997) ou encore 60 secondes chrono (D. Senna, 2000). Au terme d’une carrière « prolifique » dans un filon pour le moins discutable, Cage souhaite revenir à ses premières amours, la comédie, genre qui lui a permis, ne l’oublions pas, de faire ses armes au cinéma. Comment oublier en effet son personnage de malfrat azimuté dans Arizona Junior (E. et J. Coen, 1986) ou le petit ami de Kathleen Turner et sa coupe rockabilly dans Peggy Sue s’est mariée (F.F. Coppola, 1986) ? L’acteur se retrouve ainsi attaché au projet en même temps que Curtis Hanson et le délaisse d’ailleurs au départ de son camarade. Brett Ratner devra le travailler au corps pendant des semaines pour le ramener à bord du navire. Les producteurs approchent dans leur coin Tom Cruise et John Travolta. Deux nouveaux échecs. Ratner se résigne à son tour. Pourquoi pas envisager George Clooney ou Hugh Grant ? Mais à quelques heures du tournage, le réalisateur s’en va frapper une dernière fois à la porte de Nicolas Cage. « Nic’, le public t’adore dans des rôles romantiques. Tu peux toujours faire un autre Con Air (Les Ailes de l’Enfer). Pourquoi est-ce tu as peur de tourner un truc comme Éclair de Lune [une romcom à succès de Norman Jewison sortie en 1987 dans laquelle Nicolas Cage partage l’affiche avec Cher, N.D.L.R.] ? » L’enthousiasme communicatif de Brett Rater convainc Nicolas Cage qui s’engage de nouveau dans le projet. Sa nouvelle partenaire à l’écran s’appelle Téa Leoni. Le public américain de l’époque la connaît sous les traits de Nora Wilde, une photojournaliste ambitieuse perdue dans la rédaction d’un tabloïd cheap dans la sitcom Une fille à scandales (1995-1998), mais surtout dans trois rôles sur grand écran qui ont changé sa vie : le témoin d’un règlement de comptes entre affreux dans Bad Boys (M. Bay, 1995), une psy hystérique aux côtés de Ben Stiller et Patricia Arquette dans Flirter avec les embrouilles (D. O. Russell, 1996) et plus récemment en journaliste parano dans Deep Impact (1998), grand succès commercial signé par – fait rare, soulignons-le – une réalisatrice à Hollywood : Mimi Leder. Léoni parvient à obtenir le rôle de Kate après s’être absentée quelques temps depuis la naissance de son enfant, qui causera d’ailleurs quelques problèmes à la production lorsque ce dernier contractera une double pneumonie, forçant ainsi le tournage à s’interrompre. Léoni, éprouvée par l’un des événements « les plus bouleversants de [sa] vie sur le plan émotionnel et physique », délivre ici sa meilleure performance à ce jour. La distribution de Family Man comprend également l’excellent Don Cheadle (Hors d’atteinte, Mission to Mars), ici en ange gardien, et une poignée de seconds rôles remarquables. L’équipe technique n’est pas en reste. Derrière la caméra, on retrouve le chef opérateur italien, Dante Spinotti, fraîchement oscarisé pour L.A. Confidential  et Révélations (1999) de Michael Man ; au montage, Mark Helfrich,qui s’est auparavant fait la main sur Rambo 2 (G. P. Cosmatos, 1985), Predator (J. Mc T., 1987), Showgirls (P. Verhoeven, 1995) mais aussi Rush Hour, signant là le début d’une longue amitié avec Ratner. 

Mais la cerise sur le gâteau, c’est bel et bien la bande originale composée de la main de Danny Elfman, seul capable d’apporter une touche de fantastique inspirée à la partition du film, à cheval entre la comédie et le fantastique. Sa musique douce et mélancolique plane tel un flocon de neige qui voltige furieusement au-dessus d’un tapis de neige, balayant ainsi la moindre mauvaise pensée. Bref, Danny Elfman nous émeut à un niveau jamais atteint depuis Edward aux mains d’argent (T. Burton, 1990). Family Man n’a pas à rougir de sa photographie resplendissante, ou encore de sa musique inspirée et de son casting élégant. De même, la sobriété de sa mise en scène fait oublier aussi vite son monde un peu carton-pâte (mais qu’importe…). Brett Ratner a-t-il réussi à panser ses plaies avec le genre de film de Noël qu’on aime dévorer, hier et aujourdhui ? Ce conte poétique, dont on aimerait pouvoir tourner les pages bien plus souvent, fut un succès au box-office engendrant plus de 120 millions de dollars à travers le monde, soit le double de son budget de production. Quant à nous, il est plus que jamais temps de continuer à  « croire » non seulement à la magie de Noël, et surtout à un probable changement pour assurer un avenir meilleur, ou du moins en accord avec notre cœur. 

Family Man (The Family Man, 2000 – États-Unis) ; Réalisation : Brett Ratner. Scénario : David Weissman et David Diamond. Avec : Nicolas Cage, Téa Leoni, Makenzie Vega, Jake Milkovich, Don Cheadle, Jeremy Piven, Robert Downey Sr., Saul Rubinek, Josef Sommer, Lisa Thornhill, Harve Presnell, Mary Beth Hurt, Amber Valletta, Francine York, Kate Walsh, Philippe Bergeron, Ken Leung, Daniel Whitner, Irene Roseen, Tanya Newbould, Nina Barry, Christopher Breslin, Lisa Guzman, Maggi-Meg Reed, John O’Donahue, Mak Fait, Ray Valentine, Mary Civiello, Thomas James Foster, Tom McGowan, Gianni Russo, Ruth Williamson, Joel McKinnon Miller, Ryan Milkovich et Troy Hall. Chef opérateur : Dante Spinotti. Musique : Danny Elfman. Production : Marc Abraham, Tony Ludwig, Alan Riche, Howard Rosenman, Jeff Levine et James M. Freitag  – Saturn Films, Beacon Communications, Howard Rosenman Productions et Riche-Ludwig Productions. Format : 2.39:1. Durée : 125 minutes.

En salle le 20 décembre en France, puis le 22 décembre 2000 aux États-Unis.

Disponible en VHS depuis 2001.

Copyright illustration en couverture : Merrick Morton/William Joel/The Verge. 

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