Val Kilmer. Ce nom tout droit sorti des limbes ressurgit par surprise dans les librairies américaines en plein confinement et en e-book dans sa version originale, à la Fnac et sur Amazon (désolé pour nos amis libraires, mais les éditeurs français ne se décident toujours pas à faire profiter les lecteurs d’une bonne partie de la production littéraire hollywoodienne). Val Kilmer, donc. L’ex belle-gueule des années 90 vient de publier le mois dernier ses mémoires, I’m Your Huckleberry (éd. Simon & Schuster). Le titre (« Je suis votre homme » en français) s’inspire de sa réplique iconique dans un western aujourd’hui un peu trop oublié, Tombstone (G. P. Cosmatos, 1993), dans lequel l’acteur prête ses traits à Doc Holliday, le dentiste le plus colérique de l’Ouest. L’exercice autobiographique donne l’occasion à Kilmer de redonner de la voix – il a quasiment perdu la sienne suite à une trachéotomie – de payer son tribut à ses très nombreuses muses, à Mark Twain, à la Science Chrétienne. Bref à ses anges. « Bienvenue dans le flipper de [son] esprit »…

LE CRÉPUSCULE D’UNE IDOLE

Iceman, Madmartigan, Jim Morrison, Batman, Le Saint : Val Kilmer aura su nous donner l’impression de se sentir toujours à l’aise dans son impressionnante garde-robe de costumes inoubliables. Difficile pourtant de prendre encore bien au sérieux ces fanfreluches d’une époque parfois bénie des dieux, souvent ringarde et surestimée, dont Hollywood surfe aujourd’hui sur la nostalgie pour renflouer ses caisses. Trentenaires et quadragénaires rient jaune devant l’affiche de la suite de Top Gun, pendant que dans les bureaux de la Paramount, Chris Pine négocie le rôle du Saint dans un remake mis en scène par Dexter Fletcher (Rocketman, 2019). Le « rebond de la double décennie » profite également à ses icônes bientôt sexagénaires, Tom Cruise en tête du cortège. Maverick s’est en effet trouvé une nouvelle jeunesse depuis dix ans environ en enchaînant les rôles musclés dans des productions interchangeables censées asseoir l’héritage de ce Jean-Paul Belmondo bigger than life. De son co-pilote Val Kilmer ne restent que des instantanés jaunis dans un album qu’on feuillette pour se rassurer d’avoir passé le cap du millénaire sans trop de névroses. Un bref coup d’œil à la filmographie « récente » permet de détecter un bug à partir de l’an 2000. Après une première décennie en demi-teinte chez Oliver Stone (Alexandre, 2004), Shane Black (Kiss Kiss Bang Bang, 2005) et Wernez Herzog (Bad Lieutenant : Escale à La Nouvelle-Orléans, 2009), l’acteur disparaît dans le royaume des ombres du Direct-To-Video entre deux ou trois fulgurances sur grand écran, chez Francis Ford Coppola (Twixt, 2011) et Terrence Malick (Song to Song, 2017). Kevin Smith, un autre miraculé, sera peut-être le seul à avoir su raconter ces égarements en lui proposant d’interpréter un personnage de super-héros « rebooté » dans l’ultime épisode de sa trilogie Jay & Bob sorti l’an dernier aux États-Unis. L’apparition mutique de Val Kilmer à l’écran – son personnage s’exprime grâce aux emoji de son portable – ravive des souvenirs de jeunesse douloureux non seulement pour les spectateurs jamais tout-à-fait remis de Batman Forever (J. Schumacher, 1995) mais aussi et surtout pour le principal intéressé qui se décide à lever le voile sur sa première vraie sortie de route artistique. A l’en croire, Kilmer s’est laissé facilement séduire par l’opportunité d’incarner un héros américain populaire et adulé de la jeunesse lorsqu’il signe pour un contrat de trois films avec la Warner. Ce qui l’intéresse aussi à l’époque, c’est l’idée de pouvoir investir l’âme torturée de Bruce Wayne, comme il a toujours rêvé de pouvoir « trouver son Hamlet »… Dans un film calibré pour écouler des stocks de jouets dans les Happy Meals ! Le reste appartient à l’histoire…

Celle que nous raconte Val Kilmer oscille entre le pathétique et le sublime dans sa capacité à insinuer le doute chez son lecteur, surpris à la fois par sa démonstration pleine de spontanéité, de mysticisme de pacotille et de mythomanie galopante. « Un livre de Val Kilmer, ça existe vraiment ? ». La question mérite d’être posée tant la pratique littéraire – sous toutes ses formes d’ailleurs – semble inconciliable avec les fantasmes que charrie un tel personnage. Val Kilmer se révèle pourtant être un lecteur compulsif : de poésie (il cite pêle-mêle Shakespeare, Yeats ou encore Baudelaire) et de fictions, surtout celles de Mark Twain, son grand héros, son inspiration et le sujet central du one-man show avec lequel il a tourné pendant 5 ans : Citizen Twain. Les choses commencent à se gâter lorsqu’il ponctue ses chapitres de poèmes et de haïkus que lui ont inspiré ses voyages aux quatre coins du globe. L’acteur se prend tour-à-tour pour Hemingway en évoquant son premier safari en Afrique, pour Kerouac dans sa tentative avortée de sillonner les routes américaines à 20 ans, et pour un incurable romantique en lisant du Yeats à haute voix du haut d’une falaise en Irlande.

Val Kilmer grimé Mark Twain, en 2007 © Lewis Jacobs

On finirait presque par s’amuser de le voir se chercher des atavismes un peu partout (jusque dans un délicieux curry) au nom de « l’Amour », comprenez : la présence de Dieu. Au chapitre de la religion justement, l’ardeur de sa foi n’a d’égale que celle investie par Travolta dans le nanar de propagande Battlefield Earth (R. Christian, 2000), adaptation d’un roman du père fondateur de la Scientologie, Ron L. Hubbard. I’m Your Huckleberry pourrait en effet se lire comme un hommage zélé à Mary Baker-Eddy et sa secte pseudo-Biblique, la Science chrétienne, dont Kilmer a failli devenir ordonnateur au moment où s’offrait à lui la possibilité de suivre les enseignements de Tadashi Suzuki, « le Stanislavski japonais » (il s’en ira finalement rejoindre Cher à Las Vegas). En bon zélote, Val Kilmer se décrit comme « un homme en mission » dans l’enfer de Dante depuis qu’un ange noir comme un « Dark Vador sans casque » lui a extirpé le cœur de sa poitrine pour le remplacer par un nouveau modèle qui tourne sur lui-même. Sa prose bat au rythme de « l’énergie de l’Amour éternel » comme lui-même a « chanté et dansé avec les anges » à l’hôpital pour venir à bout de son cancer du larynx. L’acteur se fantasme même en Moïse, un rôle qu’il estime avoir approché par trois fois : en lui prêtant d’abord sa voix (Le Prince d’Égypte, 1998), puis ses traits dans une comédie musicale (Les Dix Commandements, 2004) et enfin dans son one-man show sur Mark Twain qu’il considère comme un prophète de l’Americana. Val Kilmer se sent bien vivant et il a l’intention de nous le faire savoir. Sa béatitude prête souvent à sourire, (« je suis un esclave de l’Amour »). Ses considérations artistiques et philosophiques, à provoquer le malaise, notamment au sujet de l’écriture poétique (Kilmer s’émerveille de pouvoir faire rimer « love » avec « dove »), du hip-hop (il compare Kanye West et Kendrick Lamar à de merveilleux « conteurs mélancoliques »), du consumérisme ambiant (on frise la discussion de comptoir) et des femmes (l’acteur les compare à des « papillons » et les hommes à des « gros éléphants lourdauds »). Val Kilmer en pince pour tout le monde, et particulièrement pour le sexe féminin. Ses muses s’appellent Cher, Cindy Crawford, Carly Simon, Angelina Jolie et Darryl Hannah. Comment leur rend-il hommage ? En s’imaginant nettoyer les rues de New York pour elles et tout plaquer pour les emmener sous le soleil africain. Ses souvenirs, Val Kilmer les égrène aussi en interview d’une voix de pirate. L’effet ne manque pas de tragi-comique. Le conteur dépossédé de son instrument met désormais son mysticisme béat au service d’une œuvre de charité. Née d’une fureur créative pendant sa convalescence, sa TwainMania Foundation se donne pour mission d’ouvrir la pratique littéraire et théâtrale à la jeunesse issue de milieux défavorisés grâce à des programmes d’intervention dans des établissement scolaires et à l’ouverture d’un tiers-lieu à la gloire de l’acteur (on ne se refait pas). Cette « enclave » ouverte aux « bohémiens » et  aux « amoureux », Kilmer la rêve depuis l’enfance : une Villa Médicis au cœur du Nouveau-Mexique sous la forme d’un ranch habité par la faune de l’arche de Noé, traversé d’innombrables ruisseaux, où les futurs Giacometti et Basquiat pourraient « faire ensemble de grandes choses ». Le projet, pharaonique, provoque d’abord la ruine du mécène à l’aube de la crise financière de 2008, puis voit enfin le jour dix ans plus tard au cœur de Hollywood grâce au cachet dont on le gratifie pour ses bons et loyaux services dans Top Gun : Maverick (J. Kosinski, 2020). 

Val Kilmer et sa muse, Cher, dans les années 1980 © DR

Val Kilmer dans son ranch du Nouveau Mexique, en 1998 © Robert Reck

HUCKLEBERRY, L’HOMME DE LA SITUATION

Si Val Kilmer se fantasme encore aujourd’hui en mécène beatnik sur le retour, le cinéma ne l’a jamais vraiment quitté. Le scénario de son film sur la relation entre Mark Twain et Mary Baker-Eddy traîne encore dans ses tiroirs, un contretemps dû à son accident de santé. Hollywood lui fait de l’œil depuis son enfance dans les années 60. Le jeune Val Kilmer passe ses journées entre la maison du « cowboy chantant » Roy Rogers (« Yippee-ki-yay », ça vous dit quelque chose ?) et le Spahn Ranch, l’ancien décor de western pris d’assaut par Charles Manson et sa famille. Il faut bien lui reconnaître un certain lyrisme lorsqu’il dépeint ses chevauchées fantastiques dans le désert et sa fascination pour sa grand-mère, un personnage atypique tout droit sorti d’un roman de… Mark Twain ! Ses parents prétendent qu’il a des origines suédoises et cherokee. Val Kilmer en doute : l’affabulation est une affaire de famille. Elle occupe même leurs week-ends à Disneyland où le jeune Huckleberry improvise ses premiers spectacles devant les clients d’une boutique de magie. Le récit gagne davantage en densité lorsque Val Kilmer se pique de brosser le portrait de Hollywood dans les années 70, une ville miteuse et sensationnelle peuplée des souvenirs de la génération Hendrix, de hippies vieillissants jamais redescendus de leur dernier trip à l’acide, de vagabonds, de boutiques de porno et de lingerie coquine bon marché. Le stars de la MGM ont rejoint le firmament ; Val Kilmer, lui, se laisse éblouir par les feux de Broadway. L’aspirant comédien brûle d’envie de faire carrière sur les planches au point de refuser des offres prestigieuses : The Oustsiders(1983) de Coppola senior,Blue Velvet(D. Lynch, 1986) puis Dirty Dancing(E. Ardolino, 1987). Il joue donc un temps au théâtre en compagnie de Sean Penn, Kevin Bacon et Patti LuPone. Faire l’acteur, c’est aussi un bon moyen de tomber les filles. Un exemplaire d’Ulysse de James Joyce en poche, le « rebelle sans cause » marmonne des monologues à longueur de journée sans comprendre le sens de sa diarrhée verbale. Kilmer exulte, vante l’orthodoxie de la Méthode à qui veut bien l’écouter, se rêve en Barde dégénéré, en Marlon Brando. La rencontre entre les deux acteurs était inévitable. Elle se fait sur Mulholland Drive dans les années 90. Brando n’est alors plus que l’ombre de lui-même, un colonel Kurtz perdu dans une jungle mentale dont Kilmer n’est encore qu’à la lisière. Val essaie de sauver son ami en suppliant Robert De Niro de lui donner un petit rôle dans sa première production, Cœur de tonnerre (M. Apted, 1991). Rien n’y fait : on fuit Brando comme la peste. 

Wyatt Earp (Kurt Russell) et son fidèle ami Doc Holliday (Val Kilmer) dans Tombstone de George P. Cosmatos, en 1993 © Buena Vista Pictures

Montgomery (Val Kilmer), fidèle assistant du Docteur Moreau dans le film de John Frankenheimer, en 1996 © New Line Cinema

L’apothéose vient sur le tournage de la très pitoyable et très anecdotique adaptation de L’Île du Dr. Moreau par John Frankenheimer en 1996, un tournant dans les carrières respectives des deux amis. D’ordinaire plutôt enclin à la mauvaise foi, Val Kilmer nous surprend à raconter une aventure aussi sublime que ridicule : des réécritures de scénario de dernière minute, un changement de réalisateur en plein tournage, et surtout Brando, toujours Brando. L’interprète obèse du Docteur Moreau « flotte en plateau comme Baryshnikov », divague, chante sans raison en yiddish puis en allemand, et demande à son camarade de jeu de lui lire des poèmes le soir pour apaiser son âme tourmentée par des drames familiaux à répétition. Le film est aussi douloureux à revoir pour Kilmer que pour les spectateurs. C’est le début d’une longue sortie de route pour lui aussi. Les studios ne voudront bientôt plus entendre parler de l’acteur. En cause, sa mauvaise réputation. Kilmer s’explique : le cœur n’y était tout simplement pas. On admirera un pareil degré de complaisance.

Que reste-t-il réellement de lui ? Des films et des rôles « cool ». Mais a-t-on seulement pris le temps de les reconsidérer trente ans plus tard ? I’m Your Huckleberry a eu le mérite de titiller notre curiosité : nous avons donc replongé dans la filmographie de sa grande époque, soit de 1984 à 1997. On se rend compte très vite que Val Kilmer se prête au jeu plus qu’il ne s’affirme dans ses choix. L’acteur suit d’abord la mode des années 80. Son visage taillé à la serpe, sa large mâchoire et ses mèches blondes s’accordent parfaitement à l’esthétique masculine véhiculée par le cinéma de l’époque. Cette époque justement, c’est celle des farces potaches des ZAZ – il incarne pour eux un rocker caricatural en voyage en RDA dans Top Secret ! (1984) – et des teen comedies canonisées par John Hughes – Martha Coolidge (Valley Girl, 1983) l’utilise à contre-emploi dans Profession : Génie (1985), pastiche d’Une créature de rêve sorti la même année.Les incontournables Top Gun (T. Scott, 1986) et Willow (R. Howard, 1988) confirment ensuite l’hypothèse suivante : Val Kilmer n’est jamais aussi bon que dans un rôle secondaire. Vrai des francs-tireurs qui hantent les arrière-plans de Tombstone et  de Heat (M. Mann, 1995). Vrai du Elvis sans visage de True Romance (T. Scott, 1993). Seule exception à la règle, The Doors (O. Stone, 1991) synthétise ses obsessions mystico-poétiques dans un rôle taillé sur mesure pour lui. Val Kilmer prend très vite la grosse tête. Il envisage de prendre les mêmes risques que Brando poussant la chansonnette dans Blanches colombes et vilains messieurs (J. L. Mankiewicz, 1955) en s’impliquant dans deux lamentable franchises (Batman Forever et Le Saint). Ses partenaires à l’écran lui reprochent de se perdre trop souvent dans des considérations abstraites pour trouver des personnages relativement « simples ». Val Kilmer se ridiculise dans ses excès « brando-esques ». L’homme qu’il décrit dans ses mémoires ne manque certes pas de sincérité et de passion dans son travail. Il révèle par exemple s’être investi corps et âme pour devenir Jim Morrison, une immersion sans consommation de drogues, mais avec beaucoup d’heures de jogging et des sessions d’enregistrement avec le producteur des Doors, bluffé par sa performance. On découvre également ses deux projets de réalisation inachevés : Journey To Victory, documentaire sur l’arme atomique, et Africa, co-écrit avec Bernard Pomerance, auteur de la pièce originale The Elephant Man. Val Kilmer pêche toutefois par vanité lorsqu’il affirme avoir « satisfait des dizaines de réalisateurs » quand il ne les décevait par pure et simple méprise. Val Kilmer ne peut être imbuvable, ni même échouer. Val Kilmer honore pleinement ses rôles. 

Joel Schumacher devra se passer de ses services pour Batman & Robin (1997), à moins qu’il n’attende la fin du tournage du Saint. John Frankenheimer impute le fiasco de son film à Val Kilmer ? Réponse du principal intéressé : « Je ne [lui] reproche pas ses échecs, mais j’aurais aussi pu être son sauveur. » Val Kilmer aime se pousser du col. Tony Scott aurait ainsi été « complètement obsédé par lui » avant de l’avoir rencontré pour Top Gun (dans lequel l’acteur ne voulait d’ailleurs pas jouer). Bluffé par sa bande-démo, Stanley Kubrick en personne aurait interrompu la pré-production de l’un de ses films. Le succès du Saint aurait ouvert la voie à la franchise Mission : Impossible… Commencée un an plus tôt ! Kilmer nous donne le coup de grâce à propos de Michael Mann dont la passion confine selon lui au ridicule. La paille et le poutre… Val Kilmer n’a jamais quitté le costume inconfortable de Batman. Son souvenir du film se double d’un autoportrait plutôt correct : « [Batman Forever] est tellement mauvais qu’il en est presque bon. » Oui, Val Kilmer reste notre « Huckleberry », notre homme de la situation. S’il vit aujourd’hui sur les hauteurs de Hollywood parmi ses souvenirs, gageons qu’il s’est malencontreusement retrouvé au bon endroit, au mauvais moment.

© Simon & Schuster

Copyright photo de couverture : TriStar.