Si vous étiez enfant ou adolescent dans les années 90, il y a peu de chances que vous ayez pu échapper à Barry Sonnenfeld. La Famille Addams ? C’est lui. Men In Black ? Lui aussi. Wild Wild West ? Touché ! Le réalisateur peut en effet se vanter d’avoir réalisé trois véritables piliers de la culture populaire d’une seule et même décennie. Restent aujourd’hui les souvenirs des farces macabres de Mercredi Addams, des « surboums » au son d’un vieux ghetto-blaster qui crache le groove de l’agent J et des longues heures passées à décrypter le « wickey wild, wicky wicky wild wild wild west » de Will Smith sur un CD rayé.

MÉMOIRES D’UN RÉALISATEUR NÉVROSÉ

Voir le nom de Barry Sonnenfeld sur une couverture de livre en 2020 ne tient pourtant rien d’autre que du miracle. A croire qu’un flash de neurolaser avait suffi à l’effacer de nos mémoires. Du moins, ses trois derniers films s’en seront chargés. Après le deuxième volet laborieux de MIB en 2002, on eut peine à retrouver l’humour transgressif de Sonnenfeld dans deux immondes comédies poussives. Son Camping Car (2006), véhicule pour un Robin Williams à bout de souffle, a fait fausse route. Neuf vies de chat ne lui suffiront pas à remonter la pente. Où est donc passé « Ba » ? Quelque part dans les montagnes du Colorado, une « vodka bien secouée » en main, à raconter des anecdotes truculentes à son voisin Jerry Seinfeld. Entre ses débuts folkloriques dans le porno et les déconvenues familiales, la séance de stand-up improvisée est désormais couchée sur papier dans ses mémoires, Call Your Mother, disponibles pour l’heure en version originale aux éditions Hachette, sans doute trop débordées par les égarements d’un seul réalisateur névrosé pour se payer aussi Woody Allen.

Au commencent était Sonnenfeld, la mère, Irene dite « Kelly », une parfaite yiddish mame surprotectrice dont le fils ne parviendra jamais vraiment à se débarrasser. Call Your Mother : le titre fait référence à une première anecdote croustilllante en préambule du livre. Sonnenfeld junior assiste à un festival pour la paix au Madison Square Garden à l’hiver 70. Les têtes d’affiche s’appellent Harry Belafonte, Dave Brubeck et Jimi Hendrix. Le guitariste épaulé par sa bande de « gypsies » a déjà quitté la scène une première fois, incapable de sortir la moindre note de sa Stratocaster. Le voici donc de retour, prêt à offrir un peu de sa vieille magie vaudou à un public électrisé. « Barry Sonnenfeld, appelle ta mère » crachent soudain les haut-parleurs de la salle. La main de Hendrix suspend son vol. Kelly a réussi son coup : interrompre une dernière performance historique et faire de son fils la risée d’une bande de hippies. Le garçon n’a pas assez donné de ses nouvelles à son hypocondriaque de mère toujours fourrée dans son lit avec une serviette humide sur le visage.

Jimi Hendrix et sa petite amie Devon Wilson dans les coulisses du Madison Square Garden, le 28 janvier 1970 © Fred W. McDarrah/Getty Images

L’anecdote, improbable, donne le « la » au récit sans queue ni tête de la vie d’un futur compétiteur de Larry David au titre de champion mondial des névrosés, toutes catégories confondues. Barry Sonnenfeld enchaîne les bons mots en suivant une routine bien huilée au terme de laquelle s’esquisse une vision globale de la carrière du réalisateur. Il y a d’abord « Ba », l’enfant juif new-yorkais qui collectionne dans sa chambre les cannettes de Coca vides comme Joel Glicker, le flirt asthmatique de Vendredi Addams, se passionne pour les tueurs en série. La verve sans concession du cinéaste n’épargne rien ni personne, pas même ses propres parents, des « gens biens » mais « épouvantables ». Père et mère ne le prédestinent pas à l’une de ces professions prestigieuses traditionnellement prisées des familles juives. Bien. Barry Sonnenfeld s’est coltiné jusqu’à l’adolescence un cousin germain « érudit, aussi charmant que violent, menteur et pédophile ». Épouvantable. Le trait fuse à la manière d’une punchline de Louis C.K. Notre mâchoire grince à mesure que la langue devient crue, le ton irrévérencieux . « Je pensais seulement qu’il jouait avec ton pénis » se souviendra plus tard Sonny, le père alcoolique qui paiera les factures de la famille avec l’argent de la Bar Mitzvah de son fils. Des bonnes actions dans ce genre, « Ba » en a fait les frais toute sa vie. Mieux : ses mémoires se lisent comme le récit d’un survivant qui a survécu à l’haleine fétide de sa mère, à d’exécrables plateaux repas surgelés, à des calculs rénaux à répétition, mais surtout à pas moins de deux accidents de voiture et un crash d’avion. Un mauvais tour de la physique quantique ? La science est impuissante à expliquer le cas Sonnenfeld. Son père, un professionnel de l’éclairage scénique, n’a pas lui-même la lumière à tous les étages. « Une femme ne peut tomber enceinte que pendant ses règles ». Verdict du fils : « J’ai soudain compris pourquoi j’étais enfant unique. »

Sonny, Kelly et Barry Sonnenfeld © Barry Sonnenfeld

Barry Sonnenfeld, David Krumholtz et Julie Hal­ston dans Les Valeurs de la Famille Addams, en 1993 © Paramount

Quid du jeune cinglé de cinéma qu’on s’imagine dévorer du celluloïd avec ses camarades dans des salles obscures miteuses et enfumées ? « Ba » n’est pas un nerd comme ses aînés du Nouvel Hollywood ou ses camarades de classe à la NYU, Spike Lee et Jim Jarmusch. C’est un photographe avec un œil remarquablement aiguisé. Sa plume révèle un fin observateur des mœurs. Son style derrière la caméra abuse des aberrations optiques du grand angle, une stylisation grotesque de la réalité qu’il hérite du photographe Elliott Erwitt (dont il a également épousé la femme). Barry Sonnenfeld aime pointer du doigt là où ça fait mal. L’œil du spectateur se laisse ainsi docilement guidé au centre de ses plans, où le cinéaste positionne la plupart du temps son sujet. Est-ce la conception intrusive du regard entre plaisir et domination qui va le mener sur le plateau d’un film porno au sortir de la fac ? Le cinéaste décrit avec un réalisme cru le tournage d’une scène de sexe dans une baignoire remplie de spaghetti à la bolognaise puis une pénétration qui tourne mal. « Le Smell-O-Vision provoquerait la disparition du porno, quoique l’industrie remplacerait sûrement l’odeur de pourriture sèche et d’excrément par un horrible parfum sexy vanillé. » Cette première expérience cocasse lui donne l’occasion d’analyser a posteriori la dynamique étonnamment « progressive » dans l’industrie du X. Le cinéaste croque en effet le portrait haut en couleur d’actrices en pleine possession de leurs corps qui malmènent leurs partenaires soumis à d’incessantes injonctions performatives. Grivois, Sonnenfeld ne l’est assurément pas. Désinhibé, sans doute. Assez pour se payer la tête de sa propre mère jusque dans les colonnes du New York Times et sur le plateau de David Letterman, ou encore de se vanter auprès du président de la Paramount d’entendre le nom de son pénis au journal télévisé à chaque fois qu’on y mentionne l’ouragan Bob. « Ba » ne manque pas de « chutzpah » [« culot » en yiddish, N.D.L.R.]. Ça, non. On se surprend à éprouver un méchant plaisir à le lire dézinguer les Juifs (« des gens drôles et intelligents […] mais qui ne devraient pas se marier entre eux »), les morts (« on peut trouver beaucoup d’appartements à New York en lisant la rubrique nécrologique ») et l’industrie cinématographique.

UNE HISTOIRE D’INSIDER

Call Your Mother est une histoire d’insider, d’un « homme de l’intérieur » dont on ne lira que l’ascension (et c’est bien dommage). Sonnenfeld se risque d’ailleurs dans les années 90 à s’en prendre directement à Hollywood dans Get Shorty d’après le pulp d’Elmore Leonard, avant que Tarantino ne rende l’auteur vraiment cool grâce à Jackie Brown (1997). QT en personne est venu au secours du cinéaste pour convaincre John Travolta d’accepter le rôle du gangster Chili Palmer, cousin germain du Vincent Vega de Pulp Fiction. Au début des années 90, le « jeune » Sonnenfeld n’aligne sur son CV de réalisateur « que » deux gros succès, La Famille Addams (1991) et sa suite. Une solide réputation de chef opérateur lui colle à la peau depuis le milieu des années 80. La presse, quant à elle, ne reconnaît toujours que difficilement sa « patte », un cocktail d’humour macabre et parodique, quitte à le faire passer pour un habile faiseur qu’on appelle pour les commandes des studios. Contrairement aux idées reçues, Sonnenfeld est un vrai créatif, loin du caméléon que l’on s’imagine. Le cinéma des frères Coen n’aurait en effet jamais changé la face du monde sans l’aide de leur premier chef opérateur. Qu’on songe un peu aux lumières tranchantes de Blood Simple (1984), aux perspectives exagérées de Raising Arizona (1987) et aux chatoiements ocres du néo-noir Miller’s Crossing (1990)… Sonnenfeld exhume entre ses lignes une époque lointaine, celles des films fauchés financés sur la seule promesse d’un teaser, des tournages à l’aveugle sans le moindre retour vidéo en direct et des bon tuyaux pour courir le cacheton. Voilà à quoi ressemblait la vie des frères Coen avant Cannes et Barton Fink (1991), leur seule Palme d’Or à ce jour. Les trois premiers « vrais » films du chef op’ ouvrent à Sonnenfeld les portes de Hollywood. Il y a d’abord le tournage de Big (1988) sous la houlette de Penny Marshall. Sonnenfeld révèle de sérieux désaccords artistiques avec la réalisatrice, incapable de prendre une décision mais prompte à jouer sur tous les tableaux à la fois. « Ba » déchante. Big n’était pourtant rien d’autre qu’un avant-goût de ce qui l’attend sur le plateau de Tango & Cash (1989). Sonnenfeld s’en tire au bout deux longues journées à devoir composer avec les colères de Konchalovsky et les caprices de Stallone. 

Barry Sonnenfeld et les frères Coen sur le tournage d’Arizona Junior, en 1986 © Barry Sonnenfeld

Barry Sonnenfeld, Scott Rudin, Jimmy Workman et Christina Ricci sur le tournage de La Famille Addams, en 1991 © Paramount

C’est pourtant un autre colérique qui va faire de lui un réalisateur : Scott Rudin, le producteur derrière Wes Anderson et Noah Baumbach. Le « dictateur, menteur et rustre » va justement penser à Barry Sonnenfeld pour mettre en scène la première adaptation sur grand écran de La Famille Addams. Le pari n’est pas aussi risqué qu’il en a l’air. Qui d’autre pouvait à l’époque raconter dans un style visuel sans concession une telle farce macabre ? Tim Burton ? Terry Gilliam ? Les deux ont décliné la proposition de Rudin. De son côté, Sonnenfeld attribue la réussite de son passage à la réalisation à sa capacité à ne pas assumer une double casquette et à savoir déléguer la photo de son film à un collaborateur… Suffisamment compréhensif pour accepter de se fondre dans son moule. Le réalisateur évoque en quelques paragraphes une décennie créative riche en collaborations fructueuses. D’abord avec Rob Reiner puis Danny De Vito sur deux films chacun, puis Will Smith sur la trilogie Men In Black (1997-2012) et Wild Wild West. Inutile d’attendre la moindre considération sérieuse de la part du Sonnenfeld réalisateur, à moins que vous ne soyez porté sur les savoirs inutiles. Le saviez-vous ? Barry Sonnenfeld a réussi à faire pleurer des enfants sur le plateau des Valeurs de la Famille Addams (1993) en leur révélant qu’une séance de vaccination les attendait après le tournage de leur scène. Le saviez-vous ? Barry Sonnenfeld est peut-être un bon chef opérateur, mais c’est aussi un champion de « leg wrestling », une discipline populaire qu’il pratique en général avec ses collaborateurs. Le saviez-vous ? Will Smith à pitché Men in Black 3 à Barry Sonnenfeld sur le tournage du deuxième film de la saga. Et ainsi de suite…

Lire Call Your Mother nous confirme plutôt que le réalisateur a su creuser son trou au bon endroit, au bon moment. La génération Sundance s’apprêtait à envahir Hollywood. Les cadres des vieux studios historiques se faisaient moucher par les frères Weinstein. Sans cet heureux alignement des astres dans le ciel de la San Fernando Valley, point de salut pour Barry Sonnenfeld et son anarchisme décomplexé. Ses sarcasmes ne sont de toute façon pas du goût d’une industrie qui n’aime pas trop qu’on vienne fourrer son nez dans ses schmattes [« chiffons » en yiddish, N.D.L.R.]  Hollywood lui passera l’éponge tant que son humour noir renflouera suffisamment les caisses. On ne lui pardonnera pas la débandade artistique et financière des années 2000. Ses bons mots ne font désormais glousser que sur les plateaux de télévision. Les mémoires de Barry Sonnenfeld se lisent ainsi comme on parcourt les pages d’une compilation de blagues avec parfois l’impression de ne s’adresser qu’aux quelques happy fews de Hollywood. Pour le reste, « devenez ce que vous voulez et ne blâmez pas vos parents ». 

© Amanda Kain/Hachette Book Group, Inc.

Copyright photo de couverture : CAC/Boris Szames.