Dune, c’est l’histoire d’un projet tentaculaire, et sans doute un peu maudit. À l’origine, c’est un roman de Franck Herbert publié en 1965, premier volume du Cycle de Dune. Dans les années 1970, plusieurs projets d’adaptation sont lancés, le plus célèbre étant celui d’Alejandro Jodorowksy, qui fera finalement l’objet du documentaire Jodorowsky’s Dune sorti en France en 2016. Mais rien ne fonctionne. Même si à l’origine, la science-fiction, ce n’est pas franchement la « tasse de café » de David Lynch, c’est finalement lui qui ira au bout, non sans mal, sous la houlette de Dino De Laurentiis et sous l’impulsion de la fille du producteur, Raffaella, qui avait été impressionnée par Elephant Man.

Après de multiples versions du scénario, un an de tournage apocalyptique au Mexique, trois versions du montage, une introduction tournée avec une nouvelle actrice, le film sort finalement aux États-Unis en 1984 et est assassiné par la presse. Roger Ebert, l’un des plus célèbres critiques de cinéma américain écrit dans le Chicago-Sun Times : « Ce film est un véritable désordre, une excursion incompréhensible, laide, déstructurée et inutile dans les royaumes plus sombres d’un des scénarios les plus déroutants de tous les temps. »

LYNCH AU ROYAUME DU KITCH

En juillet 2020, Dune est sorti en version restaurée et en Blu-Ray chez ESC. Alors, 36 ans plus tard, Dune, ça donne quoi ? Globalement, ça donne 2h20 de souffrance, d’énervement et de rire gêné. On pourrait facilement se dire que ce space opera est la définition même du film qui a mal vieilli. Même si on essaie de se dire que le film a 36 ans, que les effets spéciaux ont énormément évolué depuis, etc… Rien ne va ! Le problème, c’est que même pour l’époque déjà, rien n’allait. En comparaison, Le Retour du Jedi (R. Marquand) sorti un an plus tôt a bien mieux vieilli. Film que David Lynch avait d’ailleurs refusé de réaliser ! On a beau savoir qu’on n’est pas devant une parodie de série B, c’est clairement l’effet que ça fait. L’ensemble déborde de kitch, de couleurs criardes typiques des eighties. Les vaisseaux qui explosent dans l’espace ressemblent à des maquettes de Lego. Les surimpressions de flammes sont d’une laideur inqualifiable. Les yeux bleus des personnages, rajoutés à la peinture sur la pellicule car les comédiens ne supportaient pas leurs lentilles colorées, sont hypnotisants de mauvais goût. Les effets spéciaux ont été bâclés faute de budget suffisant. S’il faut vraiment sauver quelque chose, sauvons tout de même certains costumes, dont l’improbable slip de Sting, conçu à la va-vite car Universal a refusé que le chanteur apparaisse nu et en full frontal. Quant à l’histoire des plus alambiquées, elle n’arrange évidemment rien. L’intrigue se déroule en l’An 10191 après la Guilde. Dans l’univers, il existe une puissance et convoitée substance : l’Épice, qui permet de voyager dans l’espace, et ne se retrouve que sur une seule planète : Dune. Trois dynasties s’opposent : celle du duc Leto Atréides, de l’Empereur et du Baron Harkonnen. Bien vite, le peuple Atréides sur Dune est décimé. Parmi les seuls survivants : Dame Jessica, la femme du duc, et leur fils Paul (Kyle MacLachlan). Est-il le messie que tous attendent et qui pourrait sauver l’univers ? On aurait presque envie de prendre un carnet et un stylo pour prendre des notes et tenter de comprendre l’ensemble. Et surtout, on se dit que clairement, un film de 2h20 ce n’était pas suffisant pour raconter cette histoire tentaculaire, comme l’a rappelé Kyle MacLachlan dans une interview à The Playlist en 2020 : « C’est stupéfiant par bien des aspects. En tant qu’histoire, essayer de recréer cette histoire, c’est quasiment impossible. J’aurais milité pour trois films ou plus. Dans mon imagination, j’ai toujours pensé que ça aurait été super de l’aborder sur le modèle de Game of Thrones, où vous avez plusieurs saisons, ou au moins 10 ou 12 épisodes. Là on pourrait vraiment aller du début à la fin. »

© George Whitear

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LA DOUBLE MORT DE DAVID LYNCH

Dune est le troisième film de David Lynch, après Eraserhead et Elephant Man. C’est aussi son premier film en couleurs et sa première collaboration avec celui qui deviendra sa muse, Kyle MacLachlan, dont c’est ici le premier rôle. C’est surtout le seul film « de commande » de David Lynch sur lequel il n’a pas eu le final cut. Dune occupe donc une place tout à fait à part dans l’œuvre du réalisateur. En 2011, dans une interview aux Inrocks, il déclarait : « J’aime à dire que mes films sont mes enfants et qu’il est hors de question que je les mette en rang pour choisir celui que je préfère. Je peux vous dire en revanche que l’un d’eux me cause beaucoup de souci : Dune. C’est celui qui me tourmente le plus ! Je n’avais pas le final cut et le film ne correspond pas à celui que je voulais faire, que je devais faire. Ça a été une grande leçon. Le plus troublant, c’était que j’étais persuadé dès le départ que cette superproduction me laisserait un goût amer, mais j’ai voulu vérifier et en effet j’ai vu. J’ai vu que désormais je n’accepterai plus que des projets où je garderai le contrôle de tout, que plus jamais je ne me laisserai traiter comme une pauvre marionnette. » En 2018, dans une interview à Deadline, il est allé encore plus loin en avouant être « mort deux fois » à cause de Dune, parce qu’il n’a pas eu le final cut et parce que le film a été un échec commercial. Produit pour un budget de 45 millions de dollars, il a à peine rapporté plus de 30 millions de dollars au box-office américain. Plus tard, David Lynch ira même jusqu’à faire retirer son nom du générique, remplacé par le pseudonyme Alan Smithee, lorsque le film sera diffusé en deux parties d’1h30 à la télévision américaine.

© George Whitear

© George Whitear

À LA RECHERCHE DE DAVID LYNCH

Malgré tout cela, en tant que fan de l’œuvre de David Lynch, on peut malgré tout tenter de trouver des traces de son cinéma dans Dune. Il y a Kyle MacLachlan, évidemment, âgé alors de 25 ans, dont le visage doux et le regard candide illuminent l’écran et préfigurent déjà son personnage de Jeffrey Beaumont dans Blue Velvet (1986). Tout comme les scènes de rêve de Paul Atreides évoquent celles de Dale Cooper dans Twin Peaks (1990-2017). L’acteur, devenu ami de David Lynch, est quant à lui plus doux que le réalisateur lorsqu’il évoque le film, toujours dans l’interview pour The Playlist en août 2020 : « Mes sentiments ont évolué avec le temps. Je le considère comme une pierre précieuse qui a des défauts. »  Si on regarde attentivement le casting, on aperçoit également Jack Nance dans le rôle d’Iakin Nefud.

L’acteur accompagne le réalisateur depuis ses débuts : c’est lui incarnait le rôle principal d’Eraserhead. On le retrouvera ensuite dans quasiment tous les projets de David Lynch jusqu’à sa mort en 1996, avec évidemment une mention spéciale pour son rôle de Pete Martell dans Twin Peaks. Si l’on reste à Twin Peaks, on retrouve également Everett McGill qui passera du rôle du sidekick Fremen Stilgar à celui de l’amoureux transi Ed Hurley. Du côté des obsessions de David Lynch, on retrouve tout de même ces liquides visqueux, ces gros plans sur de la chair en décomposition ou des corps mutilés. On se prend à relier le plan sur l’oreille découpée et recousue d’un médecin du Baron à l’oreille coupée trouvée dans l’herbe par Jeffrey Beaumont au début de Blue Velvet. L’histoire entre Dino De Laurentiis et David Lynch aurait pu s’arrêter là. Mais contractuellement, ils étaient encore liés pour deux projets supplémentaires : une suite de Dune qui n’a jamais dépassé le stade du scénario, mais surtout Blue Velvet. Sorti en 1986 avec Kyle MacLachlan et Laura Dern, il s’agit d’un film beaucoup plus personnel pour le réalisateur, fondateur d’une nouvelle ère de son cinéma et qui, lui, n’a pas pris une ride.

Dune (1984 – États-Unis et Mexique) ; Réalisation et scénario : David Lynch d’après l’oeuvre de J. Herbert Frank. Avec : Kyle MacLachlan, Jürgen Prochnow, Francesca Annis, Everett McGill, Sting, Kenneth McMillan, Max von Sydow, Brad Dourif, Dean Stockwell, Patrick Stewart, David Lynch, Sean Young, Virginia Madsen, José Ferrer, Linda Hunt, Freddie Jones, Richard Jordan, Silvana Mangano, Jack Lance, Siân Philiips, Alicia Witt, Paul Smith, Leonardo Cimino et Paul L. Smith. Chef opérateur : Freddie Francis. Musique : Brian Eno. Production : Dinos et Raffaella De Laurentiis et José Lopez Rodero  – Dino De Laurentiis Company et Studios Churubusco Azteca S.A. Format : 2.35:1. Durée : 137 minutes.

En salle le 14 décembre 1984 aux États-Unis, puis le 6 février 1985 en France.

Disponible en VHS depuis le 1er mars 1992 / En édition restaurée DVD et Blu-ray chez ESC depuis le 8 juillet 2020.

Copyright illustration en couverture : George Whitear/Angelo Fernandes/Gone Hollywood. 

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