C’est l’histoire d’un type bâti comme une armoire à glace que personne n’a jamais vraiment pris au sérieux. Et comment pourrait-il en être autrement avec sa gueule de travers, ses yeux de basset mi-clos et son élocution douteuse ? Lui-même le reconnaît volontiers : il n’a pas du tout l’air d’un gars intelligent. Ses rêves de théâtre, de peinture et pourquoi pas de cinéma, ce grand dadais doit d’abord les mettre d’abord au placard, le temps de gagner sa croûte en vendant des burgers ou en garant des voitures, voire même en nettoyant la cage des lions au zoo.

LE LOUBARD DE PHILADELPHIE

S’il a tout misé sur son physique, n’allez pas croire cependant que le jeune homme manque de caboche. Monsieur a fait ses classes au lycée de Philadelphie avant de s’envoler à l’American College of Switzerland où il se prend de passion pour l’art dramatique. Cette nouvelle lubie lui ouvre ensuite les portes de l’université de Miami, qu’il quitte avant d’obtenir son diplôme, sans doute trop pressé de déclamer sur les planches. Mais là encore, ça ne colle pas. En Californie, on lui réserve une place toute chaude sur le sable à Santa Monica, terrain de jeu des culturistes. Lui préfère traînasser dans les bibliothèques à s’extasier devant la prose d’Edgar Allan Poe. Il passe ainsi cinq longues années à cachetonner à droite à gauche chez des grands du métier (Roger Corman, Woody Allen et Alan J. Pakula notamment). Le succès n’est toujours pas au rendez-vous. Allez donc le distinguer dans ces arrière-plans de foule sur grand écran ! Sans le sou, on l’expulse de son taudis. C’est alors qu’il accepte de tourner dans un porno fauchéproduit par de richissimes avocats. Peu importe : son salaire de 200$ lui épargne une énième nuit à l’air libre sous le parapet d’une station de bus. Quelques galères et un mariage plus tard, notre aspirant acteur s’apprête cette fois à devenir père… Avec à peine une centaine de dollars sur son compte en banque. Le spectre de la rue revient de nouveau le hanter. Son job de voiturier ne rapporte pas assez. Comble de l’ironie, il vend sa voiture moyennant une poignée de dollars et réserve le même sort, la larme à l’œil, à son chien, un Bullmastiff du nom de Butkus. Vient le temps de passer en revue toutes les possibilités qui s’offrent à lui. 

Woody Allen aux prises avec un jeune loubard plein d’avenir dans Bananas, sorti en 1971 © Jack Stager

Le pataud mais fidèle Butkus et son maître sur un célèbre escalier qui surplombe Philadelphie © Elliott Marks

Réciter un monologue et barbouiller des toiles n’ont jamais permis d’arrondir correctement les fins de mois. C’est pourtant ce qu’il sait ou croit savoir faire. Gratter du papier, en revanche, peut lui permettre de se vendre auprès d’un studio, à condition d’avoir une bonne idée en tête. Son histoire a déjà pris un tournant décisif quelques mois auparavant, lors de ce fameux match de boxe auquel il a assisté au Madison Square Garden. Un certain Chuck Wepner, donné perdant d’avance, a surpris l’assistance en tenant dignement la distance face à un concurrent de taille, le plus grand champion du monde des poids-lourds, Mohamed Ali. L’image reste imprégnée dans toutes les mémoires. Et donc dans celle de l’aspirant scénariste qui pond dans la foulée une histoire de boxeur mi-clochard mi-loubard qui s’attire la sympathie de toute l’Amérique (et de Philadelphie, sa ville d’origine) en refusant d’aller au tapis face au champion des poids lourds, un type arrogant et revanchard. Son idée, il en dessine d’abord le canevas puis la taille au tournevis, histoire d’en tirer une trame cohérente sur le papier. Deux types bien placés à Hollywood, mais aussi très sûrement fêlés, acceptent d’acheter le scénario d’un débutant pour en faire un film. Le contrat en poche, on montre la sortie au petit bleu pour laisser les grands faire leur tambouille. Ce dernier refuse de prendre la porte et se propose pour le rôle principal. 265 000 € ne le font pas plus lâcher prise, même quand on lui annonce que John Boorman est prêt à s’engager derrière la caméra, à condition de choisir sa vedette. Pourquoi laisser sa place aux Redord, Reynolds et autres belles gueules ? Son scénario est taillé sur mesure pour lui. Les producteurs baissent les bras, sans se douter que leur nouveau talent va leur rapporter gros, très gros : une pluie de dollars, une ribambelle de récompenses et une franchise à succès pendant près de quarante ans.

L’Étalon italien face à Mohamed Ali sur la scène des Oscars, le soir du 28 mars 1977© Getty Images

Le boxeur devenu le nouveau héros de la classe ouvrière devant la caméra de Norman Jewison dans F.I.S.T., en 1978 © Morgan Renard

LE HÉROS DE LA CLASSE OUVRIÈRE

Hollywood se prend soudainement de passion pour un écervelé suffisamment dégourdi pour écrire un film avec des gros gants de boxe, des litres de larmes et de sueur, et surtout beaucoup de cœur. Loi du talion oblige, ce succès porte la marque de son douloureux passé. Son porno ressort sous un autre titre pour capitaliser sur le pseudonyme de l’étoile montante : L’Étalon italien. Le poulain ne se laisse pas désarçonner et poursuit sa course folle sur les collines de Hollywood. A l’écran, il enchaîne les rôles de loubard, de footballeur et triomphe grâce à un autre personnage devenu emblématique : un vétéran du Viêtnam rejeté par son pays qui en a fait une redoutable machine à tuer pour servir les intérêts nationaux. Son fan le plus célèbre s’appelle d’ailleurs Ronald Reagan, un président ricain fou furieux qui ne rêve que de redorer le blason de l’Amérique de la même façon qu’un certain boxeur de Philadelphie. Ce patronage du plus puissant chef d’état au monde s’avérera un cadeau empoisonné : l’image de la star en sera à jamais ternie. L’un loue le pouvoir de la victoire, de la richesse et de la célébrité, l’autre la chance à condition de la saisir au vol. L’humaniste des bas-fonds devient la cible de l’intelligentsia qui moque son phrasé approximatif, son regard vitreux pour mieux décrédibiliser un artiste belliciste à la solde de l’extrême-droit. La cible de ces attaques frauduleuses se barricade derrière une montagne de muscles cultivés à l’excès et noie son talent dans des « projets merdiques » pendant une décennie. Sa maestria, il ne la retrouvera jamais tout-à-fait, ou alors ponctuellement dans quelques coups d’éclat isolés : en flic sur le retour tabassé par la vie, en mercenaire caricatural et en boxeur cancéreux. Le succès aura réussi à intoxiquer pour de bon le combattant devenu bourgeois à cravate, plus préoccupé par ses voitures de luxe et la chaîne de restaurants dont il assure la promotion à travers le monde que l’épaisseur de ses personnages à l’écran. L’hypertrophie musculaire d’autrefois a laissé des traces sur son corps devenu objet de fascination pour les uns, de moquerie pour les autres. En France, pendant qu’une marionnette à son effigie entérine dans l’esprit des spectateurs son image de mercenaire capitaliste au rire gras et vulgaire, le ministre de la Culture le nomme au grade de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres dans un luxueux hôtel particulier de Paris. Quelques kilomètres plus au sud, le musée d’Art moderne et d’Art contemporain de Nice expose ses toiles alors que Venise célèbre la carrière du cinéaste, de l’ombre à la lumière. Au pays de l’Oncle Sam, on lui remet le Razzie Award du pire acteur du siècle, en se pressant bien vite d’oublier qu’il mérite sa place auprès d’Oson Welles et de Chaplin qui, comme lui, ont été nommés aux Oscars dans trois catégories (meilleurs acteur, scénario original et film) pour une même œuvre. Le vétéran ne « dispose plus aujourd’hui d’un million d’heures » à consacrer à la riposte. Ces dernières heures justement, il ne souhaite pas non plus les passer dans les hautes sphères de l’État où un rejeton de Reagan, Donald Trump, lui a proposé de prendre la tête du Fond National pour les Arts. 

Notre homme n’est pas un animal politique servile comme tant de pisse-copies nous l’ont laissé croire, sans doute par paresse (ou par peur) de le déshabiller. Car sous le costard défraîchi du golden boy se cache un héros de la classe ouvrière. Son nom ? Stallone. Sylvester – dit « Rocky » ou « Rambo » – Stallone, bête noire des cinéphiles pontifiants et des intellectuels étriqués. Ce sont pourtant des universitaires français qui rendent hommage cette année à leur idole de jeunesse dans trois ouvrages riches, complémentaires et essentiels édités par un seul et même homme, Jean-François Jeunet, frère du non-moins célèbre Jean-Pierre. Parce que nous pensons que rien n’est fini tant que la cloche n’a pas sonné, que seul Dieu a pitié (et pas Rambo), et que si nous avons changé, alors vous aussi, vous pouvez changer d’avis sur l’impayable Sly, nous nous sommes embarqués dans une promenade cinéphile et amoureuse à Philadelphie avec  deux auteurs de la « maison Jeunet », David Da Silva et Quentin Victory Leydier. « Dieu merci, les Français existent ! » *

© United Artists

STALLONE ET LES CLASSES POPULAIRES

Boris Szames : Quelle relation entretenez-vous avec l’œuvre de Sylvester Stallone ?

David Da Silva : J’ai grandi avec ses films, comme les Rocky. Il fait partie des acteurs, comme Schwarzenegger ou Bruce Lee, dont j’avais le poster dans ma chambre. J’ai vécu en banlieue et il y avait une grande affection pour lui dans les catégories populaires. 

Quentin Victory Leydier : Je pense que j’entretiens avec son œuvre une relation intime, je crois que c’est assez clair dans mon livre. De toute façon, il peut difficilement y avoir autre chose que de l’intimité lorsque l’on parle d’art. Il y a des choses que l’on veut partager et d’autres que l’on préfère garder pour soi parce qu’elles sont trop personnelles. Il y a des œuvres qui nous bouleversent intimement et c’est souvent très délicat de faire comprendre aux autres les raisons de ce bouleversement. C’est pourtant ce que j’essaie de faire.

Sylvester Stallone a cachetonné dans une poignée de films du Nouvel Hollywood, comme son acolyte Arnold Schwarzenegger – un « véritable » immigré au pays de l’Oncle Sam par rapport à Sly. Ses premières oeuvres, en tant qu’acteur puis réalisateur, explorent également bon nombre de thématiques qui taraudent le cinéma américain de l’époque. Et pourtant, on ne cite jamais Stallone aux côtés de Scorsese, Coppola, De Palma, etc. Pourquoi ? Quelle place occupe-t-il (ou mériterait-il) dans donc ce Nouvel Hollywood alors à son apogée lorsque Rocky dame le pion à Taxi Driver et à Network aux Oscars ?

DDS : Stallone s’est progressivement enfermé dans un créneau très limité et Il est devenu un acteur de film d’action alors qu’il avait une palette de jeu beaucoup plus large au départ. On l’a comparé à Al Pacino ou Marlon Brando à ses débuts. D’ailleurs, il est très bon dans le film F.I.S.T. de Norman Jewison en 1978. A partir de 1985, il va être en compétition avec Arnold Schwarzenegger et enchaîner des films d’action. Pourtant, le premier Rocky possède de nombreuses caractéristiques propres au Nouvel Hollywood (ce que j’explique dans le livre) et son personnage est un antihéros très seventies.

QVL : Je pense qu’il y a plusieurs choses. On pourrait parler de rendez-vous manqué mais c’est une expression un peu éculée. Je n’ai pas de réponse au sens strict mais une hypothèse : Stallone est devenu trop vite un mythe. Il devait être difficile de l’envisager dans des rôles de type « actors studio ». Malgré lui, il a créé une légende et cela l’a peut-être empêché d’entrer dans ce Nouvel Hollywood, que l’on pourrait d’ailleurs percevoir comme assez clanique quand on y réfléchit. C’est un groupe un peu sélect de réalisateurs ayant appris dans les écoles et d’acteurs sortant de la formation Stanislavski / Strasberg. Après, je ne veux pas procéder à un classement, ce n’est pas mon rôle. Pour ce qui est des Oscars, je crois que Rocky avait quelque chose de doux, de plus enthousiasmant que les films virulents et acides de Scorsese et Lumet, cela peut expliquer son succès lors d’une cérémonie consensuelle qui n’est pas réputée pour son engagement politique !

Les premières œuvres de Stallone assument l’héritage du cinéma social et humaniste de Frank Capra, une influence d’ailleurs ouvertement revendiquée par Stallone en interview. Leur de cible, le public « populaire », ne répondra pourtant pas à l’appel. Comment expliquez-vous cet échec ?

DDS : Son héros le plus capresque est Rocky Balboa (Capra lui-même était fan de la saga), sans doute ses films qui ont le plus de succès dans sa filmographie. Les autres films capresques de Stallone étaient peut-être moins commerciaux, notamment F.I.S.T. dans lequel son personnage collabore avec la Mafia. Le succès gigantesque de Rocky a fait que le public l’a énormément associé à un seul personnage (avant l’arrivée de Rambo). 

Sly à l’arrière-plan du procès de Capone, dans le film éponyme de Steve Carver sorti en 1975 © 20th Century Fox

Sly en tête de cortège des ouvriers dans le méconnu F.I.S.T. de Norman Jewison, sorti en 1978 © Morgan Renard

Au cours des années 70, Stallone incarne tour-à-tour un gangster reconverti en pilote automobile (La Course à la mort de l’an 2000), un modeste boxeur (Rocky), un manutentionnaire syndiqué (F.I.S.T.), un escroc à la petite semaine (Paradise Alley), avant d’endosser dix ans plus tard le costume d’un flic newyorkais à la poursuite d’un terroriste (Nighthawk), d’un vétéran du Viêtnam à la musculature hypertrophiée (Rambo) et d’un justicier hyper violent caricatural (Cobra). Comment passe-t-on donc du héros de la classe ouvrière au symbole de l’impérialisme américain ?

DDS : Le box-office car les films sociaux n’avaient plus vraiment la côte à Hollywood dans les années 80. Il a trouvé un filon lucratif avec le film d’action et il s’est enfermé dans le genre en transformant notamment son physique pour s’adapté aux exigences de l’époque. Cela a été payant car Rambo II et Rocky VI sont parmi ses plus gros succès. Il est revenu à des films plus sociaux avec Haute sécurité par exemple mais cela a été un échec commercial (mais j’aime beaucoup ce film !)

QVL : Je ne crois pas qu’il faille voir les choses de cette façon. Dire que Stallone passe d’un type de personnage politique à un autre, c’est déjà le classer et le faire taire. Il est acteur, il interprète des personnages qui ne racontent pas tous la même chose. C’est évident mais il faut visiblement le rappeler. En ce qui me concerne, je ne résume pas Stallone aux personnages qu’il a interprétés. De la part des producteurs, il y a certainement eu ce qu’on pourrait appeler une récupération de ce que semblait représenter Stallone mais rien ne dit qu’il correspondait forcément aux rôles joués. Ça serait ici faire une erreur grossière que de confondre acteur et personnage. 

Stallone reste à n’en pas douter un héros de la classe ouvrière. Mais est-il également à ce titre un héros « ordinaire » ?

DDS : Les deux sont liés, le prolo est un héros ordinaire : c’est tout le charme du personnage de Rocky dans les deux premiers films par exemple. Le héros ordinaire et ouvrier qui trouve en lui une force extraordinaire pour se transcender face aux obstacles de la vie.

QVL : Cela dépend vraiment des films. Je crois que c’est son espoir et son souhait lorsqu’il fait un film. Mais il est forcément difficile de comparer Rocky avec le chemin pris par les Rambo ou avec d’autres films d’action pure. Et en même temps que veut dire un « héros ordinaire » ? Le héros peut n’être que le personnage principal sans accomplir d’actes héroïques. Et « ordinaire », personne n’est vraiment ordinaire, c’est un terme presque aussi affreux que « normal » ! Beaucoup de ses personnages ont quelque chose qui nous ressemble, cela, je peux le dire. On se reconnaît souvent donc on pourrait dire qu’il fait figure de héros ordinaire mais le plus souvent, c’est son destin qui ne l’est pas.

Ted Kotcheff, réalisateur du premier Rambo, a régulièrement rendu hommage au « très bon sens populaire » de Stallone. Qu’entend-il par-là plus exactement selon vous ?

DDS : Il indique que Stallone sait instinctivement ce qui plaira au public. C’est ce qui lui a permis d’être une star parmi les plus populaires du monde dans les années 80.

QVL : Pour faire simple, c’est un homme qui a une forme d’humilité profonde qui fait que l’identification se fait facilement ou si ce n’est l’identification à son personnage, c’est en tout cas une affection assez facile à avoir pour lui (il doit y avoir des exceptions pour certains rôles). Ce qui me touche chez Stallone c’est sa fragilité. Mais on pourrait aussi dire que c’est un homme de métier : il sait assez bien ce qu’il doit faire pour faire plaisir ou contenter le public, je pense qu’il est très à l’écoute et qu’il se donne beaucoup de mal.

Sylvester Stallone et George P. Cosmatos sur le tournage de Rambo II : La Mission, en 1984 © Dave Friedman

Stallone campe Frank Leone, un détenu exemplaire dans Haute Sécurité de John Flynn, sorti en 1989 © Dave Friedman

M. SYLVESTRE, LE TRANSFUGE DE CLASSE

Stallone n’a cessé dans sa vie et son œuvre de manifester une certaine défiance envers la bourgeoisie. S’agit-il selon vous, et au titre de héros de la classe populaire, d’un réflexe de classe ?

DDS : Pas forcément, Stallone a aussi grandi dans une famille bourgeoise, il ne faut pas l’oublier. Il est né dans la pauvreté mais, ensuite, sa famille s’est enrichie et Stallone a même fait des études en Suisse. Disons qu’il est fidèle à une certaine idéologie populiste américaine : on se méfie des héritiers mais pas forcément des self made men qui se sont construits seuls. Dans ses films, l’argent corrompt souvent moralement ou pervertit le fameux œil du tigre si important dans sa philosophie. 

QVL : Et pourtant, il en est clairement un. Stallone est une superpuissance financière, il est clairement du côté de la bourgeoisie par son statut et son monde de vie. Mais il y a en effet quelque chose du transfuge pas tout à fait digéré. C’est ce qui est magnifiquement montré dans Rocky. Oui, il y a un malaise avec l’argent car il corrompt (Huysmans a écrit des choses assez fortes à ce sujet), c’est surtout ça la crainte centrale, la crainte que l’argent fasse oublier d’où on vient, c’est en cela qu’on peut dire qu’il y a une méfiance envers la bourgeoisie. Je ne sais pas comment Stallone concilie son éthique avec sa vie, et je dois dire que ça ne me regarde pas et ne m’intéresse pas. J’essaie d’analyser son œuvre, Rocky en particulier, pas sa vie.

Impossible d’évoquer le Stallone des années 80 sans aborder le concept de cinéma reaganien dont on accuse l’acteur d’en incarner l’archétype. Vos livres déconstruisent au contraire le mythe pour démontrer une profonde méprise à ce sujet. Comment et pourquoi cette étiquette a-t-elle collé (et continue-t-elle d’ailleurs de coller) à la peau de Stallone ?

DDS : La critique pensait que tout ce qui était américain portait un discours pro-américain, alors que même dans Rocky IV, qu’on présente comme le film reaganien absolu, il y a une critique de l’Amérique de Reagan. Et, pendant longtemps, le grand public pensait surtout à Rambo II et III ou Rocky IV quand on lui parle de Stallone. Des films dans lesquels il affrontait des adversaires soviétiques.

QVL : C’est du prêt-à-penser insupportable. Nous ne sommes d’ailleurs pas toujours d’accord avec David Da Silva à ce sujet (dans ce qui est écrit dans nos livres). La plupart des commentateurs utilisent cette étiquette sans aller chercher la source, c’est de la commodité, pas de la réflexion, j’en parle suffisamment dans mon livre pour ne pas trop m’étendre ici. Mais on sait que c’est bien plutôt Reagan qui s’est servi de Stallone que l’inverse. Cela a dû laisser des traces dans l’opinion et puis en ce qui concerne la France, Les Guignols de l’info ont une lourde responsabilité. Stallone a été choisi pour représenter l’impérialisme américain, c’est de la caricature, c’est le but recherché mais peut-être que les spectateurs ont pris cela trop au sérieux et au bout d’un moment la caricature de M. Sylvestre a pris le pas sur la vérité de l’artiste.

Pour en finir avec le sujet, Hollywood vous semble-t-il revenu pour de bon du cinéma reaganien ? En porte-t-il encore les stigmates ?

DDS : Oui, le cinéma trumpien, d’une certaine façon, aurait dû prendre la suite du cinéma reaganien. Thématiquement, ils peuvent être très proches. Je travaille sur le sujet actuellement et on peut se rendre compte que le cinéma trumpien est assez faible à Hollywood, à part quelques films. J’expliquerai beaucoup plus en détails dans mon analyse pourquoi il en est ainsi. 

QVL : Personnellement, je laisse Hollywood se débrouiller avec ses affaires. Mais je crois que le cinéma hollywoodien tarde de façon générale à s’adapter aux évolutions du monde. Il fonctionne encore en grande partie sur le divertissement consensuel. Il reste édulcoré pour froisser le moins de gens possible. A mon sens, le cinéma du héros quasi invincible a encore de belles années devant lui. Mais à la limite, ce n’est pas tellement dérangeant. On sait le plus souvent à quoi s’attendre. Je pense que plutôt que de continuer à s’interroger sempiternellement sur ce genre d’étiquette creuse, il serait bon de questionner un cinéma qui colporte une pensée réactionnaire, rétrograde, moralisatrice, et ça Hollywood, mais pas seulement, le fait encore. Le danger, c’est que c’est souvent plus insidieux. Il suffit de voir comment les figures féminines peuvent régulièrement être traitées dans des films ou des séries, sur le sujet, il faut lire, par exemple, le livre passionnant de Maud Desmet, Confessions du cadavre.

Le photographe américain Alfred Gescheidt donne une certaine idée du cinéma reaganien en 1985 avec Ronbo, rejeton avorté de Reagan et de Rambo © Alfred Gescheidt

STALLONE, BOURDIEU ET LE MÉPRIS DE CLASSE

Comment expliquez-vous la défiance des élites intellectuelles (d’ailleurs toujours d’actualité), et particulièrement françaises, à l’égard de Stallone ?

DDS : A l’époque s’exerçait un fort anti-américanisme, on était en pleine Guerre Froide, le reaganisme avait de mauvaises vues, deux empires s’affrontaient… Et, progressivement, Stallone est devenu l’idole des prolos, donc du « beauf » pour l’intellectuel parisien. Il était donc de bon ton de se moquer de Stallone et, par extension, de son public. Le sketch « Rambo II » d’Albert Dupontel, très populaire dans les années 90, a aussi fait du mal ensuite à Stallone et son public en France.

QVL : La condescendance. Il ne faut pas aller chercher plus loin. Le monde universitaire reste encore assez frileux sur pas mal de points (les études de genres, par exemple). On sait que certains départements sont cadenassés par des enseignants qui font régner une quasi-terreur. On me confiait récemment que certains chercheurs publiaient des textes sous pseudo pour ne pas risquer de voir un poste leur passer sous le nez. Il semblerait que l’Université française cherche à se reconstruire en se repliant sur une forme de scolastique. Mais au-delà de cela, il y a vraiment quelque chose qui me dérange, c’est le mépris de classe. Le bon goût de certains serait une norme et tout ce qui n’y correspond pas pourrait passer à la poubelle. Je ne veux pas paraître ronchon ou revanchard mais il suffit de voir comme il est difficile de publier des ouvrages comme ceux-là (et je n’en remercierai jamais assez Jean-François Jeunet) mais aussi de les diffuser. Il y a quantité de librairies qui repoussent mon livre avec dédain ! Excusez-moi de ne pas écrire un millième livre sur Kubrick (que j’adore par ailleurs) ! Notre éditeur le sait, certains libraires qui habituellement prennent ses livres ne veulent pas ceux sur Stallone ! Il y a le snobisme des ces gens et puis aussi, peut-être, une forme de chauvinisme : avoir un livre sur Stallone dans sa bibliothèque est une honte car il ressemble à l’antéchrist du cinéma pur mais consacrer une expo à De Funès à la Cinémathèque ne choque personne. Et je n’ai rien du tout contre cet acteur ! Il y a beaucoup de condescendance, c’est cela qui me choque. Des gens savent ce qui est bien et mal et ceux-là, grâce à un pouvoir magique, n’ont même pas besoin d’aller vérifier, ils ont forcément raison. Face à cela, je sais bien que je ne fais pas le poids du tout ! 

Vos livres respectifs soulignent également la pertinence du concept de populisme, trop souvent malmené par les universitaires pour liquider la « question Stallone ». Pourriez-vous en donner une définition plus précise dans le cadre de votre étude ?

DDS : J’étudie le populisme américain, qui est très spécifique. J’ai consacré ma thèse de doctorat au sujet, qui a ensuite été retravaillée pour être publiée pour le grand public. Selon l’idéologie populiste, le peuple a toujours représenté les producteurs du pays opposé aux : « non-producteurs abusant de leur puissance dans un milieu en changement rapide. » On pourrait définir les « producteurs » comme les fermiers, les artisans, les petits marchands ou encore les ouvriers. Ceux qui travaillent dur « à la sueur de leur front » face aux parasites qui « trouvent leurs moyens d’existence sans travailler à la sueur de leur front. » Le fermier jeffersonien et auteur, William Manning, a d’ailleurs résumé cela de manière très succincte au dix-huitième siècle. Selon lui, la nouvelle nation américaine est divisée entre : « Ceux qui travaillent pour vivre et ceux qui vivent sans travail physique.» Cette vision sociale, où la majorité est souvent désigné d’un point de vue économique (classe moyenne et populaire) et lutte contre une petite élite de privilégiés. Toutefois, d’un point de vue sociétal, l’idéologie populiste est conservatrice, proche des valeurs chrétiennes.

« On a le sentiment aujourd’hui qu’il fallait faire dire à cette œuvre ce qu’on voulait qu’elle dise mais qu’on n’écoutait pas ce qu’elle avait réellement à nous dire. » peut-on lire dans votre ouvrage (Quentin). Sylvester Stallone n’incarnerait-il pas un bouc-émissaire bien utile et nécessaire pour les élites intellectuelles ? Est-ce qu’au fond le véritable ennemi invisible de Rocky, Rambo et Stallone ne serait pas tout simplement le mépris de classe ?

DDS : Oui, comme expliqué précédemment, Stallone est aimé des classes populaires, donc des « beaufs » et des « incultes » selon le mépris de classe habituel. La distinction bourdieusienne devait se faire par une détestation affichée du travail de cet acteur populaire.

QVL : C’est ce que je disais plus haut, en effet, il me semble clair qu’il y a un mépris de classe. Il y a trop de caricatures de certaines œuvres qui empêchent la réflexion ou l’interdisent même. Je ne sais pas pour les autres pays mais il semblerait que la France reste encore assez puritaine. Il y a des objets d’étude qui ne paraissent pas sérieux. Les préjugés ont la vie dure. Pas mal de gens m’ont regardé un peu de travers il y a quelques années quand je disais vouloir travailler sur Rocky. Je suis tout à fait pour la discussion. On a parfaitement le droit de détester Stallone mais le plus souvent il n’y a pas de discussion ou d’arguments, il y a empilement de lieux communs sur le sujet. C’est cela que je trouve malheureux. Je le dis avec toute l’honnêteté possible : j’ai écrit ce livre parce qu’il n’existait pas et cela m’a paru incompréhensible. J’espère franchement lire prochainement des ouvrages sur ce sujet qui iront bien plus loin que ce que j’ai entrepris.

Ronald Reagan envoie son idole John Rambo s’occuper de l’Amérique Centrale sous la plume du dessinateur WEHK pour le magazine MAD, en 1985 © MAD

DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE

Est-il possible d’établir une typologie claire et nette du héros stallonien ?

DDS : Le héros stallonien est celui qui obtient une victoire morale dans l’échec. Stallone a mis en place cette notion dès le premier Rocky où le personnage estime que sa défaite face à Apollo Creed est une victoire. Peu importe le résultat, l’important est de réussir l’objectif que l’on s’est fixé. L’échec permet de se révéler à soi-même.

QVL : Certainement. On retrouve beaucoup de choses dans de nombreux films : la chute, le rachat, le pardon, la filiation… Les personnages incarnés par Stallone doivent souvent se racheter pour une erreur ou ce qu’ils considèrent comme tel. Il y a très souvent une souffrance, des remords qu’il faut combattre. J’aime beaucoup cette persistance thématique. On pourrait dire que le héros stallonien est celui qui doit se relever.

Loin du héros populaire que vous célébrez dans vos livres respectifs, Stallone se voit souvent accusé de révisionnisme, voire de racisme en France comme aux États-Unis. Selon vous, a-t-il conscience de flirter dangereusement avec ces idéologies dans une approche « grossière » de son œuvre – on pense à la représentation des Noirs dans Rocky, à l’unilatéralisme qui sous-tend « en apparence » la saga Rambo, etc. ? Cette lecture du « mâle blanc menacé dans sa virilité » contre « l’homme noir castrateur » (spécialement dans la saga Rocky) vous semble-t-elle d’ailleurs pertinente ? Stallone a en effet poursuivi sa saga en faisant du fils d’Apollo Creed le personnage principal. Est-ce là une simple manœuvre opportuniste de sa part, alors qu’Hollywood se met à l’heure des Cultural Studies ?

DDS : C’est un débat interminable car nous sommes dans l’exégèse et, finalement, on peut faire dire n’importe quoi à un film selon des détails. Selon moi, le grand public est beaucoup moins sensible à un drapeau américain dans un coin du cadre qu’aux messages véhiculés par les personnages de Stallone : se dépasser, se prouver quelque chose à soi-même, même si à la fin on perd. De plus, la lecture raciste de Rocky ne tient pas vraiment la route avec Creed, réalisé par l’Afro-Américain Ryan Coogler en hommage à son père. Ils regardaient ensemble la saga car ils l’adoraient (très étrange pour un film qualifié de « raciste »). Je pense qu’ils s’identifiaient seulement à un individu pauvre (peu importe sa couleur) qui voulait se prouver à lui-même qu’il n’était pas un loser.

QVL : Je pense qu’il y a là aussi méprise. J’essaie de démontrer dans mon livre que cette question du racisme (je ne parle pas de révisionnisme) n’est pas très juste. Je n’y parviens peut-être pas ! Mais je crois que pour Rocky, ce n’est pas tenable. Pas quand on sait la place centrale qu’occupe Apollo. Je veux bien croire à la rigueur à une forme de manichéisme pratique mais pas au racisme. C’est pareil dans Rambo, il y a des gentils et des très méchants. Mais ce n’est pas une question de « race », d’ailleurs c’est amusant de voir là aussi comme on sélectionne : on parle beaucoup moins de la critique adressée à l’Amérique. Rambo est rejeté par les siens dans le premier film et maltraité par les représentants de l’autorité. Rambo II dénonce les manipulations des politiciens ou des dirigeants de l’ombre. Plus les films avancent, moins il semble y avoir des relents de patriotisme, certes il va y avoir une boucherie jubilatoire dans John Rambo mais finalement, il n’avait pas tellement envie d’y aller. A la limite, il faut y voir notre addiction à la vengeance, cela est rendu encore plus nettement dans le tout dernier Rambo qui n’a rien à voir avec Rambo d’ailleurs ! On aime qu’un héros fasse ce qui n’arrive pas dans la vraie vie. On aime que ce que l’on considère comme le bien triomphe sur le mal. Mais là je ne vous apprends rien. 

Clubber Lang (Mister T.), le castrateur noir envoyé au tapis par Rocky dans le troisième opus de la saga réalisé par Stallone en 1982 © Christine Loss

Rocky Balboa (Sly) et Adonis « Creed » Johnson réunis pour affronter l’ennemi dans Creed de Ryan Coogler, sorti en 2015 © Barry Wetcher

Quel animal politique est donc Stallone, lui qui semble être déchiré entre le progressisme social dans ses films et une certaine forme de conservatisme moral ?

DDS : C’est l’ambivalence du populisme américain, dont est proche idéologiquement Stallone et Clint Eastwood (le libertarisme n’en est qu’une extension).

QVL : Je ne sais pas. J’aimerais que Stallone corresponde à ce qu’il dit dans ses films, comme je voulais étant enfant que les couples de certains films soient aussi en couple dans la vie (dans Loïs et Clark en particulier !) mais là non plus, ça ne peut pas prendre le pas, en ce qui me concerne, sur l’œuvre. Stallone est libre de penser ce qu’il veut et de voter pour qui il veut. Si j’apprends qu’il a voté pour Trump, ça me décevra et même ça brisera sans doute un peu mon petit cœur, mais je ne veux pas tomber dans le biographisme, ce qui m’intéresse, dans ma démarche d’analyse, c’est ce que les films racontent.

L’œuvre de Stallone, et notamment la saga Rambo (dont le personnage a des origines indiennes), recèle à ce titre une richesse culturelle insoupçonnée. Nous aurions aimé avoir votre sentiment sur le sujet…

DDS : Stallone est arrivé à une époque où il incarnait à l’écran une minorité : les Italo-américains (comme Al Pacino et Robert De Niro). Il fallait des acteurs pour représenter cette minorité à l’écran. Aujourd’hui, c’est plus flou avec la notion très large de Blancs non-hispaniques. Cela s’inscrit donc dans un contexte où Stallone incarnait des minorités (à l’époque) à l’écran : un Italo-américain (Rocky) ou un Hongrois catholique (F.I.S.T.). 

QVL : Je pense d’abord qu’il serait préférable de parler d’origines amérindiennes et non indiennes. Par ailleurs, comme mon livre l’indique, je n’étudie pas Rambo pour autant il me semble que les films ne soulignent pas particulièrement cette origine du personnage (comme le fait en revanche le roman). Et puis, « richesses culturelles » ? Oui, sans doute, Rambo voyage beaucoup !

Au terme d’une carrière longue d’un demi-siècle, Stallone ne semble pas avoir développé une conscience politique accrue – même s’il a voulu attirer l’attention du grand public sur la junte birmane et les cartels mexicains dans les deux derniers opus de Rambo, sans compter un opus de la saga jamais réalisé qu’il souhaitait consacrer à l’écologie. Ses déclarations récentes laissent plutôt deviner une sorte de « coming out mystique ». Sly avoue en effet s’être « perdu en chemin », parle régulièrement de « sacrifice » à propos de Rocky et Rambo, sans compter devoir s’en remettre directement à Dieu. Nous aurions souhaité avoir votre avis sur cette étrange évolution…

DDS : Stallone est catholique pratiquant et il a même expliqué que l’écriture du premier Rocky était comme une inspiration divine. Cela n’est pas une rupture dans sa carrière, ni sa vie personnelle. Rappelons que le premier Rocky débute par un plan du Christ ou que le second est baigné dans une ambiance très religieuse. Toutefois, avec l’âge, sa foi a pris une place très importante dans sa vie, un peu comme son ami Mel Gibson d’ailleurs.

QVL : Pour ce qui est d’une faible conscience politique, cette analyse n’engage que vous. Je ne crois pas qu’il faille faire automatiquement des films « politiques » pour être engagé. Et puis surtout, je ne crois pas non plus que l’engagement politique doive forcément recouvrir et étouffer l’œuvre. Par ailleurs, quel lien faites-vous entre conscience politique et croyance ? La foi a une place évidemment importante chez nombre de ses personnages, à commencer par Rocky. Il y a deux choses : le rôle culturel de la religion pour identifier un personnage et son appartenance et puis les thèmes religieux qui sont inscrits dans ce que fait le personnage, une référence sous-jacente pourrait-on dire. Mais pour moi qui ai travaillé longtemps sur Huysmans, un coming out mystique, c’est une conversion et le départ dans une trappe ! Donc forcément, Stallone n’en est pas là, il me semble !

Le réalisateur Sylvester Stallone, caméra en main, dirige un match de boxe dans Rocky IV, sorti en 1985 © Dave Friedman

Le vrai bras de fer musclé d’Over the top de Menahem Golan, sorti en 1987, se jouait entre deux prises © Dave Friedman

DANS LE CERVEAU DE STALLONE

On propose le plus souvent une lecture très autobiographique de la saga Rocky. Mais ne prend-elle pas plutôt tout son sens en la confrontant à l’autre grande saga de Stallone, Rambo ?

DDS : Oui évidemment il y a un parallèle entre les deux personnages. Le Rocky Balboa et le John Rambo deux premiers films se ressemblent beaucoup : un loser poussé à bout va se révéler être un adversaire beaucoup plus coriace que prévu. Idem pour Rambo II et Rocky IV dans lequel les deux personnages se ressemblent finalement.

QVL : Il y a probablement des ramifications mais je ne crois pas que cela soit majeur ni surtout un point de comparaison efficace, pour une raison simple, c’est que Stallone n’est pas l’auteur de Rambo. Cela dit, dans les années 2000, la proximité entre le Rocky et le Rambo pouvait faire réfléchir, là, il y avait sans doute une ressemblance forte entre ces deux héros : on vient les chercher, ils livrent un dernier combat qui semble en quelque sorte les guérir…

Est-il possible de « lire » Sylvester Stallone à travers ses transformations physiques depuis le loubard des années 70 au vétéran botoxé sur le retour ? 

DDS : Oui, il a clairement voulu représenter à l’écran la force mentale de ses personnages à travers son corps. Par exemple, il s’est sculpté un physique très impressionnant pour la saga Rocky. Plus l’adversaire du boxeur italo-américain était difficile et plus le corps de Rocky Balboa était musclé. Les années 80 étaient aussi celle du culte du corps, du bodybuilding… Les corps musclés de Stallone ou Schwarzenegger étaient vraiment impressionnants à l’époque. Il s’est adapté au marché : de l’antihéros des seventies au baraqué des années 80…

QVL : Probablement. Même si sa masse musculaire n’est pas toujours mise en avant, il y a vraisemblablement le souci pour lui d’être toujours à la hauteur des attentes. Je pense que ce corps est là pour montrer qu’il peut encore relever des défis et par conséquent ses personnages aussi. Et tout cela sans sombrer dans le ridicule, à mon avis. J’aimerais avoir sa forme à son âge ! 

Quelle place occupe aujourd’hui Sylvester Stallone dans l’Amérique de Donald Trump d’un point de vue social, politique et cinématographique ?

DDS : Une petite partie de grandes stars d’Hollywood ont choisi de soutenir Trump. Clint Eastwood ou Sylvester Stallone n’ont pas critiqué le milliardaire durant la campagne présidentielle. Cela n’est pas anodin car l’un et l’autre sont des comédiens très appréciés par « l’Amérique du milieu » (là où se trouve la grande partie de l’électorat de Trump). L’Américain moyen s’est toujours beaucoup identifié aux valeurs prônées par ces deux acteurs emblématiques de l’esprit républicain américain et du « working class hero ». Clint Eastwood a avoué qu’il allait voter Donald Trump avant de fustiger, comme le milliardaire dans ses discours, le politiquement correct. Stallone a même tourné un film très trumpien, mêlant politiquement incorrect et problème des trafiquants mexicains, avec Rambo 5.

QVL : Cinématographiquement, il est un mythe, difficile donc de ne pas dire qu’il occupe une place d’autant qu’il ne parvient pas à s’arrêter, comme je l’explique dans mon ouvrage. Politiquement, j’ai le sentiment qu’il ne veut pas s’associer particulièrement à quoi que ce soit mais qu’il est encore une fois instrumentalisé, cette fois par Trump avec son photomontage ridicule qui prouve encore s’il en était besoin son manque profond de culture et sa méconnaissance crasse de ce qu’est Rocky

Stallone et sa femme, Sasha Czack, à la table de Ronald Reagan à la Maison Blanche dans les années 80 © Reagan Presidential Library

Sylvester Stallone, sourire aux lèvres, prend la pose avec Donald Trump, « un grand personnage à la Dickens » selon lui, en 1997 © Davidoff Studios

Quels films méconnus ou mésestimés de Stallone conseillerez-vous de (re)découvrir ? Quels projets de Stallone auriez-vous souhaitez voir aboutir et pourquoi ?

DDS : J’adore F.I.S.T., qui conte la baisse du syndicalisme aux États-Unis. Les ouvriers et travailleurs étaient fortement représentés, le syndicat mettait à mal le gouvernement, et maintenant il est quasiment inexistant face à l’ultra-libéralisme. Ce qui est intéressant dans ce film, c’est son idéologie contraire à celle de Reagan, pour qui il n’est pas possible d’intervenir dans la vie des gens et des entreprises. Ce que disent Stallone et Norman Jewison dans F.I.S.T. c’est que si l’État n’est pas présent, les ouvriers sont à la merci de la férocité des patrons. D’ailleurs le dirigeant du film est inspiré par Henry Ford, et le personnage de Stallone par Jimmy Hoffa, notamment via les liens avec la mafia avec qui les syndicats étaient obligés de coopérer afin de pouvoir lutter contre les puissants. Sinon, son projet sur Edgar Allan Poe évidemment ! Il a écrit un scénario depuis longtemps et on en a entendu parler au début des années 2000 puisqu’il devait le faire avec Robert Downey Jr. dans le rôle-titre. Finalement ça a échoué. Il aurait aussi proposé son scénario à Kubrick dans les années 80 parait-il ! C’est dommage parce que par exemple Mel Gibson, à qui j’ai aussi consacré un ouvrage (qui vient d’être traduit en Espagne) voulait à tout prix faire un film dans sa vie : La Passion Du Christ, il l’a donc auto-produit. Il a mis son argent dedans et l’a fait. Si Stallone tenait vraiment à ce film sur Poe il pourrait le faire. On continue d’espérer voir ce projet alléchant un jour à l’écran.

QVL : Probablement Copland, de Mangold, même si j’ose espérer que ce n’est pas un film tout à fait méconnu. Ce n’est pas tant la prise de poids de Stallone qui est sidérante mais sa fragilité, sa tristesse profonde. Y a une scène où je pleure à chaque fois « pourquoi ne t’es-tu pas marié ? » « Parce que les meilleures étaient déjà prises… », quelque chose comme ça. C’est tellement beau. J’aime bien aussi un film passé inaperçu : Compte à rebours mortel ou D-Tox. De manière générale, plus Stallone est fragile, plus je l’aime.

Pour reprendre les mots de Rambo, Stallone n’a-t-il pas choisi de survivre à son époque en devenant à son tour son époque dans une série films culturellement et historiquement très « marqués » (le culte du corps dans les années 80, le phénomène disco, la guerre en Afghanistan, etc.) ?

DDS : Oui, ses films plutôt intimistes ont été des échecs au box-office. Il s’est donc adapté à son époque pour « survivre » au box-office. Il le dit lui-même, quand on est né dans la pauvreté, on a une peur profonde d’y retourner à cause de l’échec professionnel.

QVL : Je ne suis pas certain qu’il s’agisse d’une question de survie car beaucoup de ses choix ont fait des flops. Je pense qu’en effet il a épousé son époque, comme beaucoup d’artistes le font. Même s’il a parfois succombé à des effets de mode, il est resté relativement en phase avec le début, je crois. Le corps continue, même aujourd’hui, d’occuper une place importante. Il joue des codes des films des années 80 avec Expendables, il a fait un Rocky dans les années 2000 qui, malgré l’évolution technique, se rapproche de celui de 1976. Le fait de poursuivre certains personnages comme il l’a fait montre que, d’une certaine façon, il survole son époque, il prend de tout, il n’est pas coincé dans une période. Il est un tout.

Au fond, le grand drame de Stallone, ne serait-il pas de n’avoir jamais eu la gueule de l’emploi, c’est-à-dire celle d’un homme de lettres, d’un peintre, d’un metteur en scène, d’un artiste accompli, en somme ?

DDS : Oui, il a beaucoup « souffert » de cela. Il a même voulu changer de style dans Tango et Cash en arborant un look beaucoup plus intello avec des lunettes. Pourtant Sly est un homme très cultivé, passionné de peinture … Je consacre d’ailleurs une partie à son travail de peintre dans mon livre !

QVL : Si, clairement. C’est ce qu’il dit dans Rocky : tu n’as pas de cerveau, utilise tes muscles. Stallone avait un cerveau mais trop peu de monde a voulu y croire.

Stallone campe le lieutenant « bling-bling » Raymond Tango dans Tango & Cash d’Andreï Kontchalovski, sorti en 1989 © Dean Williams

* Propos recueillis par mail, en octobre 2020.

Copyright illustration en couverture : Behance.

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