Rencontrer Jackie Chan, mission impossible ? En 2017, le journaliste François Barge-Prieur se pique de retrouver son idole de jeunesse partie à la conquête de Hollywood dans les années 90. Ce périple tortueux ponctué d’improbables rencontres, il en fait aujourd’hui le récit dans une oeuvre unique en son genre sobrement intitulée Sur les traces de Jackie Chan (éd. Lettmotif). Si vous n’avez jamais osé vous aventurer dans le rayon Asie de votre vidéoclub de quartier et si vous aimez les bons vieux coups de tatane bien distingués, une mise au point s’impose. *

Tout commence par un post Facebook dans lequel François Barge-Prieur demande à ses contacts une éventuelle piste, même très éloignée, pour contacter Jackie Chan, quitte à « le traquer dans les bois s’il faut ». Remonter la trace de l’acteur sexagénaire dans l’Empire du Milieu n’est pas une sinécure. Du moins depuis l’Hexagone. Boudé par les cercles cinéphiles – bien qu’autrefois soutenu par le rédacteur en chef des sacro-saints Cahiers du cinéma, – Jackie (pour les fans et les intimes) a pris quelques rides et coups en trop, comme ses homologues américains Stallone et Schwarzenegger. Une armée de cerbères, de managers, d’attachés de presse et même d’ours en peluche protège son corps meurtri qu’il exhibe désormais dans des actionners de luxe directement sortis en vidéo dans nos contrées. Retrouver Jackie Chan demande à François Barge-Prieur non seulement de grappiller le moindre précieux indice rencontre après rencontre, mais surtout d’explorer à rebours la filmographie d’un artiste accompli un peu trop vite catalogué au rayon du cinéma-prêt-à-consommer. *

1978 : Se démarquer de Bruce Lee (Drunken Master)

© Tieh-Hung Huang/Golden Harvest

Bruce Lee est mort depuis 5 ans, et le cinéma d’arts martiaux peine à s’en remettre. Les studios lui cherchent en vain un successeur. Jackie Chan, cascadeur hors pair qui navigue sur les plateaux de tournage depuis plusieurs années, a alors 24 ans, et se trouve sous la houlette d’un producteur qui tente, à tort, de faire de lui le descendant direct de Bruce Lee. Les premiers films sont des échecs. Mais, alors qu’il est prêté à un autre studio pour un contrat de deux films, Jackie Chan tombe sur le talentueux réalisateur Yuen Woo Ping – qui deviendra le chorégraphe le plus prisé d’Hollywood en travaillant, en autres, sur les films Matrix et Tigre et Dragon. Celui-ci laisse à Jackie les coudées franches, et lui permet de chorégraphier lui-même ses combats. Leur deuxième collaboration marque l’éclosion de Jackie Chan : dans Drunken Master, il incarne le célèbre personnage de Wong Fei-Hung, et pratique, entre autres styles, la fameuse boxe de l’homme saoul. Le film s’inscrit dans la tradition historique du wu xia pian (film de sabres chinois), en réintroduisant la notion d’apprentissage des arts martiaux, à travers la formation d’un disciple par un maître – une dimension qui était totalement absente des films de Bruce Lee, qui apparaissait d’emblée, dans ses films, comme un pratiquant accompli. Mais, malgré cette continuité avec une forme traditionnelle de mise en scène (mouvements des comédiens très décomposés, bruitages des coups exagérés, usage prolifique du zoom…), on sent poindre la patte de Jackie Chan, dans le mélange permanent des deux ingrédients qui feront tout le succès de la star naissante : l’action et la comédie – la première étant bien souvent le moteur de la seconde.

1983 : La naissance d’une tête brûlée (Le Marin des Mers de Chine)

© Chan Yuk/Golden Harvest

Jackie Chan retrouve ses deux compères de l’opéra de Pékin, Yuen Biao et Sammo Hung, pour ce qui deviendra un film culte pour toute une génération : Project A (Le Marin des Mers de Chine). Il contient l’une des scènes les plus commentées au monde. Dans une séquence, qui est un clin d’oeil à une fameuse scène d’Harold Lloyd (dans Monte là-dessus !, 1923), Jackie est suspendu à la grande aiguille d’une horloge, située en haut d’une tour haute d’une bonne dizaine de mètres. Cette scène a pris des jours à tourner, pour une raison qu’on comprend aisément : l’acteur avait tout simplement la trouille de lâcher prise! C’est finalement son copain de toujours et co-réalisateur du film Sammo Hung qui finira par prendre lui-même la caméra et qui l’exhortera à sauter. Jackie ne parviendra jamais à prendre la décision, mais finira par lâcher de fatigue, exactement comme son personnage. La scène est montrée dans un ralenti absolument terrifiant, tant le choc qu’il reçoit à la tête semble violent… Et aussitôt, un second ralenti lui succède : ce procédé de montrer – d’une part au ralenti, d’autre part plusieurs fois – l’action, est classique des films de cette époque, sauf qu’on se rend compte qu’il ne s’agit pas d’images enregistrées par une seconde caméra, mais bien d’une seconde prise ! On se demande non seulement comment Jackie Chan a pu réchapper vivant de la première chute, mais surtout pourquoi il a décidé d’effectuer la cascade à nouveau! Avec cette cascade, il s’impose comme la plus grande tête brûlée du cinéma d’action mondial. Grâce à cet effort surhumain sur lui-même, et ce jeu plus que dangereux avec la mort, Jackie change de dimension : de cascadeur talentueux, il devient une légende vivante pour toute une génération. « When the legend becomes fact, print the legend ». C’est chose faite !

1991 : Mise en scène, femmes et quiproquos (Opération Condor)

© Kim-Wah Lai/Golden Harvest

Jackie, qui signe la réalisation du film, montre ici tout son talent de metteur en scène. En plus de l’ensemble des traits caractéristiques de son style (scènes d’actions époustouflantes, cascades, chorégraphies millimétrées, humour, richesse des décors, etc.), le scénario développe 3 personnages féminins, qui occasionneront pas mal de quiproquos et de jalousies – notamment à l’occasion de deux scènes très vaudevillesques. Tout y est impressionnant de maîtrise : l’enchaînement des plans, la qualité du découpage, la fluidité du montage et la précision des cadres révèlent un sens aigu de l’image et du rythme. On sent dans ces scènes tout l’héritage de l’opéra de Pékin, auquel le jeune Jackie a été formé jusqu’à ses 17 ans, avec ces jeux de miroirs, ces entrées et sorties de champ des personnages, cet usage du premier et du deuxième plan, le cloisonnement de l’espace, et ce côté très théâtral des situations. La scène où Jackie se cache chez une femme qui déambule en petite culotte dans son appartement est l’une des plus érotiques, et des plus drôles, de sa filmographie ; Jackie, rappelons-le, joue souvent un grand adolescent farceur et un peu niais, qui a toujours des relations platoniques, fleur bleue et un peu vieux jeu, avec les femmes. Ici, on ne peut s’empêcher de noter l’ironie diffuse liée au fait que le personnage semble autant effrayé à l’idée de se faire prendre, que choqué de se retrouver malgré lui dans une position de voyeurisme contraint. Plus généralement, il est à noter que Jackie Chan, comme peu de réalisateurs de films d’arts martiaux avant lui (à l’exception notable de King Hu), a beaucoup développé des rôles féminins dans ses films, et a accompagné la carrière de bon nombre de comédiennes devenues célèbres par la suite : Anita Mui, Rosamund Kwan, Shu Qi, Michelle Yeoh…

1996 : Tous contre un ! (Contre-Attaque)

© Golden Harvest

Il faut absolument revenir sur les chorégraphies des bagarres dans les films de Jackie Chan, et, à ce titre, la scène à peu près unanimement considérée comme la plus réussie est la séquence de combat dans le film Contre-Attaque. Comme souvent, Jackie est pris à parti malgré lui, et va dans un premier temps chercher à esquiver et contrer les coups, en se servant de tout élément du décor pouvant lui venir en aide. Dans ses mains, tout peut devenir un bouclier, une arme, une cachette ou une simple diversion lui permettant de gagner quelques dixièmes de seconde. C’est l’une des nombreuses innovations de Jackie par rapport aux films d’arts martiaux classiques que d’avoir élargi la palette des possibilités en se servant au maximum des objets du quotidien se trouvant dans le décor. Comme souvent, il affronte plusieurs adversaires simultanément : il est donc totalement dépassé par le nombre, et doit faire appel à toute sa dextérité, et toute son ingéniosité, pour simplement parvenir à retarder une défaite qui semble inéluctable. Il faut ici rendre un hommage appuyé à l’ensemble de son équipe de cascadeurs, la Jackie Chan Stunt Team, sans qui la réalisation de scènes comme celle-ci serait inenvisageable : quelle complicité, quelle confiance mutuelle, et évidemment quelles capacités physiques incroyables pour parvenir à orchestrer un pareil balet ! D’ailleurs, les films de Jackie Chan sont renommés pour leur générique de fin, qui voit défiler, à la manière d’un bétisier, l’ensemble des cascades ratées, des chutes et blessures lors du tournage.

2017 : Les stars éternelles vieillissent aussi (The Foreigner)

© Christopher Raphael/Metropolitan Filmexport

Beaucoup de temps s’est écoulé depuis les deux décennies (années 80 et 90) où Jackie Chan était au sommet de son art. Après les années 2000 et les quelques réussites américaines des franchises Rush Hour et Shanghaï Kid, commença pour lui une longue et lente plongée dans l’oubli. Ses films, de moins en moins bons, ont fini, à de rares exceptions près, par ne plus sortir sur les écrans français… Jusqu’à une excellente surprise : le film The Foreigner, sorti en 2017. Jackie Chan a alors 63 ans, et, pour l’une des toutes premières fois, joue un personnage de son âge dans ce polar sombre signé Martin Campbell (le réalisateur de l’excellent Casino Royale), qui parvient à tirer pleinement parti de l’âge du comédien : au lieu de chercher à compenser des capacités physiques forcément déclinantes par des effets spéciaux, des doublures ou autres trucages numériques, le réalisateur parvient à créer des scènes d’actions réalistes, où la façon de se battre de Jackie est intelligemment induite par ce qu’il est encore capable de faire. Les scènes d’action sont efficaces, brutes, dans la pure lignée des franchises James Bond (époque Daniel Craig) ou Jason Bourne. Par ailleurs, Jackie Chan, qui a toujours cherché à prouver ses talents de comédiens souvent moqués, trouve ici l’un de ses rôles les plus profonds, qu’il incarne avec brio. Ce rôle vient donc répondre en beauté à deux de ses grandes frustrations de jeunesse : ne pas être reconnu comme un comédien « sérieux » (quoi que cela puisse vouloir dire), et ne pas réussir à Hollywood (il essaya une première percée avortée au début des années 80, et dût attendre le succès de Rush Hour en 1998 pour achever son rêve de devenir une star mondiale).

* Sélection réalisée par François Barge-Prieur.

Copyright illustration en couverture : Raouf Youssef/Gone Hollywood.

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