« Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé », déclarait le Premier Ministre Manuel Valls à la suite des attentats du Bataclan de 2015, exaspéré par les nombreuses enquêtes cherchant à mettre en lumière les parcours des assaillants. Peut-on tenter de comprendre une trajectoire criminelle sans lui trouver de circonstances atténuantes ? Telle est la question passionnante posée par le roman culte de Truman Capote De sang-froid (1966), ainsi que par son impeccable adaptation cinématographique de 1967 par Richard Brooks. Aujourd’hui, ce film est réédité dans une splendide édition remasterisée et richement documentée dans un combo livre-Bluray-DVD chez Wild Side Vidéo. L’occasion pour nous d’en discuter avec David Vann, romancier américain présenté comme le digne héritier de Capote. Si son amour du livre le rend sévère sur son adaptation, l’auteur n’en reconnaît pas moins la grande actualité de ce film noir qui interroge la culpabilité des sociétés dans la fabrique de leurs propres démons. A voir absolument. *

DE SANG-FROID, UNE ADAPTATION RÉUSSIE ?

De sang-froid, le chef d’oeuvre de Truman Capote, est un livre très important à mes yeux. A tel point, d’ailleurs, qu’il est un des principaux ouvrages que je présente à mes élèves lorsque je leur enseigne les structures narratives. Je trouve sa construction tellement exceptionnelle que son adaptation cinématographique fait pâle figure à côté. C’est d’ailleurs précisément ce que je lui reproche : sa structure. Elle est plus resserrée. Le film se concentre pendant plus d’une heure vingt sur la traque des criminels, puis viennent les interrogatoires… Un schéma digne d’un fim d’action, ce que cette œuvre n’est pas. Seul le dernier quart d’heure, celui de l’échafaud et de sa symbolique, me paraît offrir au spectateur la même profondeur que l’oeuvre originale. Certes, le réalisateur Richard Brooks rejoint Capote dans son désir de s’attacher aux personnalités (celle de Perry en particulier) plutôt qu’aux seuls faits, mais son traitement me semble bien simpliste et romancé par rapport au livre. Puisqu’on parle de structure, il existe une différence fondamentale entre le livre De sang-froid et son adaptation : le premier s’organise chronologiquement, tandis que le film commence par le meurtre, afin sans doute d’être plus percutant pour le spectateur et dérouler son histoire autour de la question « comment en est-on arrivé là ? » J’ai moi-même dû comparer ces deux constructions lorsque j’ai écrit mon roman [voir ci-dessous, ndlr]. Vers quelle structure allais-je me tourner ? Quels sont les avantages de chacune d’entre elles ? A l’origine, je n’ai pas eu le choix. Mon éditeur chez Esquire (pour qui je rédigeais mon enquête) m’a imposé de suivre la construction tape-à-l’oeil du film : la fusillade en ouverture, pour plus de sensationnalisme. Ça me semble être un procédé un peu facile pour attirer l’attention du public. C’est pourquoi, lors de la rédaction de mon livre, j’ai changé de point de vue. Je souhaitais orienter mon propos autour de la trajectoire du tueur, Steve, et de son échec à s’intégrer à la société. La tuerie, qui est l’illustration de cet échec, n’est donc décrite qu’à la toute fin du récit. Le lecteur a alors passé plus de deux cent pages en compagnie de Steve, il le comprend mieux et peut donc faire des événements tragiques une lecture différente. La tuerie est alors perçue comme un meurtre, oui, mais avant tout comme un suicide. Preuve que la construction influe beaucoup sur l’attachement aux personnages ainsi que sur la compréhension des faits. De là ma réticence face à celle choisie par Richard Brooks.

J’ai conscience que mon avis sévère sur l’adaptation de De sang-froid n’est clairement pas partagée par le plus grand nombre. A sa sortie, le film reçut des critiques dithyrambiques, dont certaines considéraient que le long-métrage était meilleur, plus abouti que le livre. C’est absurde, évidemment. Comment un film pourrait-il, en deux heures, posséder la même densité qu’un livre de plusieurs centaines de pages ? Une adaptation doit toujours faire des compromis avec la complexité de son matériau initial. Le film présente d’ailleurs un parfait exemple de ce phénomène : le personnage de Jensen, avatar de Truman Capote au sein de l’histoire. Dans le film, il n’est que très secondaire, superficiel, presque indifférent aux événements qui se déroulent autour de lui. Il pourrait tout aussi bien ne pas apparaître du tout sans que cela ne change quoi que soit au déroulement du récit. Quelle infidélité à ce que De sang-froid a représenté pour Truman Capote ! Ce livre l’a détruit, l’a vidé de toute sa force d’écriture, ce qui se ressent dans le roman. Tout le livre tourne autour de la relation entre Perry, l’un des assassins, et l’écrivain ; le film est passé complètement à côté de ce lien crucial. Lorsque j’ai moi-même écrit à propos d’une tuerie, je me suis concentré sur le tragédie que constitue le combat de l’assassin contre lui-même, cette lutte si longue et si intense pour ne pas devenir un homme qui tue autrui. Je ne suis pas certain qu’un film puisse exprimer ce déchirement intime.

© Bernie Abramson/Columbia Pictures

© Bernie Abramson/Columbia Pictures

UN FILM TOUJOURS D’ACTUALITÉ

Malgré tout, je pense que De sang-froid mérite réellement d’être revu aujourd’hui. J’estime même qu’il a gagné en pertinence avec les années, qu’il est peut-être plus intéressant à regarder aujourd’hui qu’à sa sortie. En effet, nous sommes aujourd’hui confrontés à une niveau de violence bien supérieur à celui des années 60, et malgré tout, nous nous montrons incapables de l’analyser, d’en comprendre les ressorts et donc de la désamorcer. C’est en 1966 (année de publication du livre de Capote et de ma naissance) que les États-Unis connurent leur première tuerie en milieu scolaire : la fusillade l’Université du Texas. Quel désastre de se retourner sur tout le chemin parcouru depuis, ponctué de fusillades, et constater notre réticence à changer les choses ! De la même façon, il est sidérant de lire Chroniques d’un enfant du pays de James Baldwin aujourd’hui et se rendre compte qu’aucun progrès n’a été fait sur la question raciale depuis les années 40. Tout comme le constat de De sang-froid, l’analyse de Baldwin devrait nous paraître dépassée aujourd’hui. Ce n’est pas le cas. Pour cette raison, je ne pense pas que De sang-froid aurait la même liberté de ton s’il était tourné aujourd’hui. Je ne suis pas certain qu’il aurait intéressé les studios, tout comme je suis convaincu que mon roman ne sera jamais porté à l’écran (même si j’aimerais être surpris sur ce point !) Les Américains aiment les films d’horreur, mais pas les drames, surtout lorsqu’ils risquent de les pointer du doigt. Les producteurs, bien entendu, se plient dans le sens du public et refusent les films qui interrogeraient certaines de nos valeurs fondamentales, comme l’armée ou la bonté américaine. Sur ces sujets, nous sommes dans un déni total, nous souhaitons tellement y croire ! Après tout, des dizaines de millions d’Américains pensent, aujourd’hui encore, que les armes à feu sauvent des vies… Mes compatriotes, les Américains, aiment donc à croire que les tueurs sont des monstres, au sens premier, et qu’ils n’ont donc rien de commun avec les « personnes normales ». Le film We Need to Talk about Kevin ne dit pas autre chose, puisqu’il pose le caractère pervers, démoniaque, du garçon dès les premières scènes. Ni ses parents ni la société dans laquelle il vit ne semblent avoir leur part de responsabilité dans son acte.

Moi, j’ai refusé de faire du tueur de mon enquête un monstre. J’ai essayé de montrer au contraire de quelle manière les tueries par arme à feu étaient des produits de la société américaine : Steve était un vétéran, par exemple, il aimait les mêmes théories conspirationnistes qui animent aujourd’hui les supporters de Donald Trump, il s’alignait avec les idées de l’extrême-droit libertarienne et s’est procuré des armes sur les mêmes sites qu’un autre auteur de fusillade avant lui. Cette volonté de comprendre, d’expliquer, je la dois à De sang-froid. Cette œuvre établit une relation longue, sincère, entre le spectateur et un tueur, Perry. Elle nous invite à essayer de regarder les événements avec les yeux de ce dernier. Elle refuse d’en faire simplement un monstre. Elle est le récit de l’assassin, et à ce titre n’estime pas nécessaire de donner une grande importance aux victimes. Ces dernières, chez Capote, chez Brooks et dans mon livre, ne sont que de malheureuses silhouettes s’étant trouvées au mauvais endroit au mauvais moment. Ma scène préférée dans le De sang-froid de Brooks est d’ailleurs celle des « presque victimes », lorsque Perry et Dick prennent en stop un petit garçon et son grand-père sur le bord d’une autoroute. Ils ont l’intention de les tuer, au début, mais finissent par ramasser tous ensemble des bouteilles de soda vides pour récolter l’argent de la consigne. Trois centimes par bouteille, qui poussent Perry à ironiser sur Le Trésor de la Sierra Madre. C’est un moment fort dans le film, le seul dans lequel ce personnage peut rire de la vacuité de ses rêves et de l’échec de son projet criminel. Cette scène est une éclaircie inattendue, une parenthèse de légèreté et de fantaisie juste avant que les deux protagonistes ne soient appréhendés par la police. Le timing est parfait et démontre un instinct remarquable de la part du réalisateur. A mes yeux, c’est vraiment la meilleure scène du film.

* Aux yeux des critiques littéraires américains, David Vann est un Capote d’aujourd’hui. A juste titre. Son roman Dernier jour sur terre (éd. Gallmaister, 2014) raconte lui aussi la trajectoire d’un criminel, celle de Steve Kazmierczak, un jeune américain de vingt-sept ans qui, en 2008, célébra la Saint-Valentin en abattant des élèves de son ancienne université au fusil de chasse. Steve était aimé par de nombreux élèves ; il avait même reçu un prix d’excellence au cours de sa scolarité. Alors, pourquoi ? A quel moment le parcours de ce jeune homme intelligent a-t-il pris le virage tragique qui le conduisit à se tirer une balle dans la bouche sur une estrade d’amphithéâtre après avoir tué six personnes et blessé 21 autres ? Avec minutie, rigueur, mais surtout un mélange délicat d’impartialité et d’humanité, David Vann livre une enquête passionnante qui interroge la part de folie individuelle et de faillite collective dans les drames de ce type.

Propos recueillis par Caroline Veron, en avril 2021.