« Qu’est-ce qu’on regarde ce soir ? » La question revient inévitablement après deux lampées de soupe quelques minutes avant 21h. Si vous n’avez pas pris le temps de concocter votre propre programme un tant soit peu en avance, Netflix et consorts se feront un plaisir de vous perdre dans leurs catalogues d’une profondeur abyssale des heures durant jusqu’à venir à bout de votre dernière once de volonté.

Un regard en biais sur le calendrier (ou la partie supérieure de votre écran) aurait pourtant suffi à vous aiguiller dans cette jungle foisonnante. Quand elles ne signifient pas l’inexorable passage du temps, les dates rassurent dans leur régularité cyclique. Voici donc qu’un chiffre rythme votre soirée, débroussaille votre chemin. Or donc, aux alentours du 24 décembre, lorsque la cannelle chatouille vos narines un dimanche soir à quelques heures d’occire la sacro-sainte dinde de Noël, il n’est pas rare de s’octroyer un peu de réconfort en revisitant quelques-uns des classiques de l’animation sans doute découvert sur votre poste de télévision au cours des années 90 grâce à un sympathique journaliste tiré à quatre épingles. Ce grand monsieur « un peu désuet », c’est bien sûr Philippe Dana, l’homme qui murmurait à l’oreille des toons chaque dimanche en début de soirée et « en clair » sur Canal +. Disparu des écrans en 2008, « Monsieur Ça Cartoon » ne nous a jamais tout-à-fait quittés. Impossible de ne pas penser à lui lorsqu’on hésite à passer notre soirée devant Space Jam (J. Pytka, 1996) ou Les Looney Tunes passent à l’action (J. Dante, 2003). Car le vrai ami de la bande à Bugs, c’est bien lui, le seul capable de raconter la genèse de Porky comme de tailler une bavette avec Popeye. Sa décontraction cinéphile nous manque ce soir, au coin du feu, lorsque nous essayons de remonter la trace des Looney Tunes sur YouTube. Comment choisir entre un épisode de Tom et Jerry et une aventure de Daffy Duck ? Ne cédez pas à la panique. Fermez les yeux. Entendez-vous le grésillement du poste ? Sentez-vous ces effluves de pizza ? Installez-vous bien sur votre coussin préféré. Il est 19h30. Philippe Dana apparaît dans son labo du gag. Ça Cartoon commence… *

MOUSE IN MANHATTAN (1945)

Un des rares épisodes de la série Tom et Jerry, centré sur un seul personnage, en l’occurrence la souris. Jerry attirée par les lumières de la ville nous entraîne dans une ballade newyorkaise somptueusement mise en scène. William Hanna et Joe Barbera ont formé un tandem créatif très prolifique puisque leur collaboration s’est poursuivie après la fermeture du département animation de la MGM dans la production de dessins animés pour la télévision comme par exemple, Les Pierrafeu.

NORTHWEST HOUNDED POLICE (1946)

Un exemple parmi tant d’autres de la folie qu’impulse Tex Avery dans la production de cartoons. Après son départ de la Warner, c’est à la MGM qu’il est au sommet de son art. Dans ce cartoon, Droopy est toujours présent là où le loup ne l’attend pas, et c’est en définitive ce dernier qui s’attire la sympathie du public !

FAST AND FURRY-OUS (1949)

Premier épisode d’une série qui repose sur les tentatives du Coyote pour capturer le Road Runner (Bip Bip). Grand lecteur de Mark Twain, le réalisateur Chuck Jones s’est inspiré de cette description qu’en fait l’écrivain américain dans Roughin It : « Le coyote est toujours pauvre, malchanceux et sans amis. Les créatures les plus méchantes le méprisent. Même si ses dents exposées font semblant d’être une menace, le reste de son visage s’en excuse ».

SLICK HARE (1947)

Ce cartoon est signé Friz Freleng, réputé pour son sens du rythme et son goût pour caricaturer les stars de l’époque. Dans un restaurant huppé d’Hollywood, Elmer est un serveur prêt à satisfaire toutes les exigences de sa clientèle où l’on reconnait Gregory Peck, Frank Sinatra ou Humphrey Bogart, grand amateur de lapin rôti. Bug’s Bunny va tout faire pour éviter de passer sur le grill !

ONE FROGGY EVENING (1955)

La grenouille vedette du film avec son chapeau haut de forme et sa canne chante et danse comme une star du music-hall sur des airs de ragtime. Elle pourrait apporter la fortune à l’homme qui l’a découverte et qui veut la produire dans les théâtres, mais elle est soudainement capricieuse en présence du public. Steven Spielberg a qualifié ce cartoon signé Chuck Jones, de Citizen Kane de l’animation.

MINNIE THE MOOCHER (1932)

Betty Boop a été l’une des victimes du code Hays qui a réglementé le cinéma américain au milieu des années trente. La charte, émanation de la frange la plus conservatrice de la société américaine interdit notamment le blasphème, la représentation du sexe, de la violence, l’homosexualité, la toxicomanie ou les décolletés. Ce film est un exemple de la créativité du studio des frères Fleischer avec une femme libre qui est accompagnée par les airs de jazz de Cab Calloway. Rien à voir avec la représentation de Betty Boop après l’application du code Hays, devenue une femme au foyer accompagnée d’un petit chien.

DER FUEHRER’S FACE (1943)

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, Walt Disney réalise des cartoons de propagande destinés à soutenir le moral des troupes américaines. Dans celui-ci, qui s’inspire des Temps Modernes et du Dictateur de Charlie Chaplin, Donald Duck dénonce clairement le régime nazi. Il remporte l’Oscar du meilleur film d’animation en 1943.

YOU OUGHT TO BE IN PICTURES (1940)

Ce dessin animé réalisé par Friz Freleng place Daffy et Porky au milieu des images réelles des bureaux et des décors des studios Warner sur le principe que reprendra des années plus tard le film Roger Rabbit. Ils dialoguent même avec le producteur des cartoons, Leon Schlesinger. Le scénario marque l’évolution de la personnalité du canard qui devient plus fourbe et égocentrique.

* Sélection réalisée par Philippe Dana.