Qui sont les Hillbillies ? C’est une population isolée et paupérisée des Appalaches, ni tout à fait au Nord ni tout à fait au Sud, coupée de la côte Est mais bien loin du Far West. Ces Hillbillies ont surgi dans les médias à la faveur de l’élection de Donald Trump en 2016, accusés d’avoir grandement contribué à sa victoire par leur crédulité et leur indécrottable racisme. Deux films que tout oppose dans leur discours et leur ton nous plongent dans ce monde hors du temps.

UNE ODE AMÉRICAINE

Une ode américaine (Hillbilly Elegy) de Ron Howard est l’adaptation de l’autobiographie de J. D. Vance (2016), lequel a accompli l’exploit de s’extraire de son milieu d’origine. Quoi que l’on pense du discours sur le mérite individuel qu’il développe dans son livre, celui-ci a le mérite de tisser des liens entre l’histoire familiale et personnelle de son personnage et celle de la communauté Hillbilly dans son ensemble. Il nous explique les multiples composantes de son identité ethnique, sociale, culturelle, et comment tout cela a précipité cette population dans une ornière durable et en a fait la victime de choix de la fameuse crise des opioïdes qui ravage certaines parties du pays depuis les années 2010.  Hélas, dans son passage à l’écran, l’aventure a perdu toute sa subtilité et toute sa dimension collective, réduite à quelques photos de famille. Dans un très académique va-et-vient entre son adolescence et le moment-clé de sa vie où le jeune homme tente d’entrer dans une prestigieuse université, tout est centré sur le triangle que le héros forme avec sa mère et sa grand-mère. En concentrant les problèmes de drogue sur le personnage de la mère, Howard évacue complètement leur dimension sociale, et l’on se dit que ce malheureux ado n’a vraiment pas de chance d’être affublé d’une mère aussi foldingue. Sûr qu’Amy Adams pourra concourir aux Oscars, tant elle est métamorphosée pour le rôle. Sa concurrente directe sera sans doute Glenn Close, grimée et grimaçante dans le rôle de la grand-mère meurtrie par la vie mais toujours là au bon moment pour empêcher le héros de suivre la mauvaise pente. Quant aux mauvaises influences, elles s’incarnent ici dans un petit groupe d’amis incapables, par paresse dirait-on, de conserver le moindre petit boulot. Là encore, pas de chance d’être tombé sur une pareille bande de bras cassés. Le film nous donne à croire qu’il s’agit juste de trois abrutis alors qu’en vérité, leur incapacité profonde à réagir et à s’intégrer à la vie active est systémique. C’est toute une communauté qui est déclassée, délaissée, broyée. De la vie clanique dans les montagnes, au départ en masse vers les petites villes industrielles, puis à la crise actuelle, que reste-t-il ? Quelques plans sur la route et le panneau marquant l’entrée de Middletown (Ohio), une assez pitoyable image de synthèse de la bourgade avec l’usine en arrière-plan. Et surtout un suspense artificiel, créant de toutes pièces un contre-la-montre haletant par télescopage de deux évènements devenus concomitants. Passons charitablement sur le titre français, Une ode américaine, ou plutôt non : remarquons qu’il dénature la dimension funèbre de l’oeuvre originale et lui confère d’emblée une portée glorificatrice, là où J. D. Vance, le vrai, restait tiraillé entre nostalgie et rejet.

© Lacey Terrell/Netflix

© Lacey Terrell/Netflix

THE LAST HILLBILLY

Loin, très loin de ces deux heures de drame familial en gros plans, The Last Hillbilly * de Thomas Jenkoe et Diane-Sara Bouzgarrou donne beaucoup plus et mieux à voir et à comprendre, malgré sa petite heure et quart. En suivant leur personnage dans sa vie quotidienne, en lui laissant le temps de parler mais en s’autorisant aussi à montrer sans bavardage des lieux, des regards, des gestes. Nous sommes exactement dans la même région que le patelin d’origine de J. D. Vance, à une cinquantaine de kilomètres. On constate vite que Brian Ritchie, sa famille et ses amis ne sont pas loin de la clochardisation. Lui, très simplement, résume sobrement la dégringolade des Hillbillies en quelques décennies qui les vit transformés de fiers montagnards indépendants en mineurs puis chômeurs, une fois que les grandes compagnies eurent fini d’exploser des pans entiers du paysage et d’essorer ses habitants. Pas de drame cependant, Brian continue d’occuper le terrain, son terrain, et de s’occuper d’une tribu d’enfants, de neveux et de nièces, avec une certaine brutalité et beaucoup d’humour aussi. Dans sa dernière partie, le documentaire prête attention à sa fille pré-adolescente et à son amie, déjà préoccupées de leur avenir : elles s’ennuient ici, mais ont déjà compris qu’à la grande ville, on se moquera d’elles, de ce qu’elles sont, d’où elles viennent. Elles qui baignent dans cet environnement où l’on apprend tout jeune à se servir d’une arme à feu, où un drapeau confédéré flotte tranquillement au milieu d’un cimetière de campagne. Aucun commentaire ne nous sera assené à ces sujets, à nous spectateurs d’assembler les morceaux : ce qui est dit, ce qui est tu, ce qu’on voit, et le poids de tout ce qu’on devine seulement…

* Sortie en salle prévue le 30 décembre 2020.

Une ode américaine (Hillbilly Elegy, 2020 – États-Unis) ; Réalisation : Ron Howard. Scénario : Vanessa Taylor d’après l’oeuvre de J.D. Vance. Avec : Amy Adams, Glenn Close, Gabriel Basso, Haley Bennett, Owen Asztalos, Freida Pinto, Bo Hopkins, Sunny Mabrey, David Silverman, Sarah Hudson, William Mark McCullough, Jesse C. Boyd, Ethan Suess,  Amy Parrish, Tierney Smith, Deja Dee, David Jensen, Lucy Capri, Brett Lorenzini, Bill Winkler, Abigail Rose Cornell, Bill Kelly et Alisa Harris. Cheffe opératrice : Maryse Alberti. Musique : Hans Zimmer et Dave Fleming. Production : Ron Howard, Brian Grazer, Karen Linder, Julie Oh, J.D. Vance, Diana Pokorny et William M. Connor – Netflix et  Imagine Entertainment : 2.39:1. Durée : 116 minutes.

Disponible sur Netflix à partir du 24 novembre 2020.

Copyright illustration en couverture : Lacey Terrell/Netflix/Gone Hollywood

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