Quand on pense à Billy Wilder, ce n’est pas le tardif Spéciale Première (1974) qui vient aussitôt à l’esprit mais plutôt Sept ans de réflexion (1955) ou Certains l’aiment chaud (1959). Spéciale Première est toutefois un classique de la comédie burlesque, une pièce de Ben Hecht et Charles MacArthur qui enflamma les planches de Broadway à partir de 1928.

SCREWBALL COMEDY ET PISSE-COPIES

Maintes fois reprise par la radio et la télévision, The Front Page (c’est le titre original) connut quatre versions cinématographiques : celle de Wilder et celle de Lewis Milestone en 1931 sous le même titre, La Dame du vendredi par Howard Hawks en 1940, et enfin Scoop par Ted Kotcheff [réalisateur du premier Rambo en 1982, N.D.L.R.] en 1988. Spéciale Première est ce qu’on appelle une screwball comedy. C’est-à-dire une comédie de mœurs centrée autour du thème général mariage-tromperie-divorce-remariage dans laquelle se rencontrent deux personnes de niveau social différent. Le tout est pimenté de dialogues très rapides pouvant aller jusqu’à se chevaucher, devenir partiellement incompréhensibles (Billy Wilder conservera la rapidité des répliques, en évitant toutefois qu’elles se chevauchent). Les screwball comedies firent florès dans les années 30 et 40, et l’on considère que le New York Miami de Frank Capra est un modèle du genre. Indiscrétions de George Cukor (1940) qui, tout comme Spéciale Première, met en scène une aristo et un journaliste, en est un autre. Ce n’est pas par hasard, puisque les deux co-auteurs de la pièce, Ben Hecht et Charles MacArthur, furent journalistes dans différents journaux de Chicago avant de devenir de prolifiques scénaristes à Hollywood. Ben Hecht collabora à l’écriture de sept films de Hitchcock, travailla pour Hawks, Vidor, Wyler, etc. Il écrivit en outre plusieurs romans dont Je hais les acteurs qui décrit les studios d’Hollywood – Gérard Krawczyk en fit une adaptation en 1986. Charles MacArthur, quant à lui, écrivit pour Fleming, Hawks, Curtiz et Wyler. Que du beau monde. 

Spéciale Première, dont l’action se situe en 1929, raconte l’histoire d’une bande de pisse-copies désœuvrés qui jouent au poker dans la salle de presse du tribunal de Chicago en attendant la pendaison d’un homme supposé communiste coupable d’avoir tué un policier. Tous travaillent dans la presse dite populaire, et l’on reconnaît là une satire des jounaux appartenant à William Randolph Hearst (modèle pour le Citizen Kane d’Orson Welles). Walter Burns (Walter Matthau) est d’ailleurs une caricature à peine déguisée de l’un des rédacteurs en chef de Hearst, Walter Howey. Aux côtés dudit Burns se tient son journaliste préféré, Hildy Johnson (Jack Lemmon). Lequel devrait couvrir la pendaison du condamné, sauf qu’il a décidé de quitter la profession pour épouser une certaine Peggy Grant (Susan Sarandon), pianiste de son état issue de la bonne société. Burns ne l’entend pas de cette oreille, et va tout faire pour que ce mariage contre nature avorte. On n’en dira pas plus ici, il suffit juste de savoir que l’histoire est pleine de rebondissements, d’entrées et de sorties par la fenêtre, de condamné caché dans un bureau à cylindre, de coups de feu et de montre à gousset plus ou moins volée.

© Universal Pictures

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RHAPSODY IN RED

À travers la trame innocente de cette sympathique comédie tressautante se tissent deux thèmes plus sérieux, la peur du communisme et l’homosexualité. Quand on pense au Chicago des années 20, c’est Al Capone, la Prohibition et les Incorruptibles qui viennent aussitôt à l’esprit. On oublie que c’est aussi l’époque de la Première Peur rouge engendrée par la révolution russe d’Octobre, et celle des grandes luttes syndicales. Le gouvernement américain s’inquiète, la peur du Rouge s’installe, et en 1919, alors que le pays compte quatre millions de grévistes, les Palmer Raids (du nom du procureur général des États-Unis Alexander Mitchell Palmer) entraînent l’expulsion de centaines d’étrangers membres du Parti communiste des USA, de l’Union of Russian Workers, voire simplement réputés gauchistes ou anarchistes. Dans la foulée, et en 1920, a lieu le procès et la condamnation à la peine capitale de Sacco et Vanzetti, anarchistes italiens injustement soupçonnés de deux braquages mortels. Le condamné à mort de Spéciale Première est un jeune gauchiste un peu benêt qui tentait de monter une espèce de syndicat des prostituées de Chicago et qui avait glissé dans les fortune cookies d’un restaurant chinois des messages réclamant la libération de Sacco et Vanzetti. La Grande Peur rouge, la paranoïa anti-communiste, tel est le fond politique de l’histoire qui transparaît tout au long du film. Et comme ce n’est pas suffisant, Wilder ajoute un shérif et un maire corrompus, tous deux rabatteurs pour le bordel de Madame Chow ; lequel maire espère bien profiter de la pendaison du soi-disant « tigre bolchevique » lors des élections prochaines. Le papier de Hildy racontant la destinée du jeune condamné à mort s’intitulera Rhapsody in Red, clin d’œil à Gershwin.

© Universal Pictures

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NOBODY’S PERFECT

L’autre aspect sérieux de Spéciale Première est son traitement de l’homosexualité. L’un des journaliste, nommé Bensinger, est dans la pièce originale un homme méticuleux et aigri qui se rêvait un grand destin et subit les railleries de ses collègues. Chez Wilder il est un homosexuel caricatural précieux à l’extrême dont se moquent sans cesse la tablée de journalistes désœuvrés qui, le reste du temps, ne cessent de se traiter entre eux de pédé et autres qualificatifs homophobes. On peut se demander pourquoi Billy Wilder et I.A.L. Diamond, son scénariste, ont modifié les caractéristiques de ce personnage secondaire qui, semble-t-il, ne semble pas destiné à jouer un grand rôle dans l’histoire. Erreur fatale ! Car on s’en rendra compte plus tard, l’homosexualité affichée de Bensinger est là pour mettre en lumière celle de Walter Burns et de son poulain en journalisme, Hildy Johnson. Dans la scène clé du film, en effet, où s’affronteront le rédacteur en chef et la fiancée du héros, Burns reproduira envers ce dernier un geste que Bensinger avait adressé plus tôt à un journaliste en herbe. Un geste, une cigarette, un regard assassin vers la fiancée désormais oubliée, et tout sera dit sans un mot échangé. 

Billy Wilder avait déjà traité par le passé le thème de l’homosexualité dans Certains l’aiment chaud (1959) et dans La vie privée de Sherlock Holmes (1970) qui nous montre le détective opiomane et le docteur Watson habitant sous le même toit, Holmes prétendant, pour se débarrasser d’une admiratrice, qu’il vit en couple avec Watson. (Plus tard, dans la série Sherlock, les deux n’auront de cesse de répéter qu’ils ne sont pas gays même s’ils habitent sous le même toit ; et jamais leur logeuse n’en sera définitivement persuadée.) Spéciale Première est une espèce d’ovni dans le flot des films américains parus dans les années 70 ; son petit goût assurément suranné détonne avec Chinatown (R. Polanski), Conversation secrète (F. F. Coppola), Massacre à la tronçonneuse (T. Hooper), Le Parrain 2 (F. F. Coppola), La Tour infernale (J. Guillermin) ou encore Zardoz (J. Boorman), tous sortis en 1974. Mais on appréciera son rythme trépidant, ses acteurs qui semblent former un corps de ballet tant leurs mouvements sont impeccablement coordonnés, ses répliques pour peu qu’on maîtrise la langue de Groucho Marx (les sous-titres sont minimaux dans l’édition de Rimini), et le couple Jack Lemon/Walter Matthau qui se retrouvait là pour la troisième fois, ils tourneront dix films ensemble.

Spéciale Première (The Front Page, 1974 – États-Unis) ; Réalisation : Billy Wilder. Scénario : Billy Wilder et I.A.L. Diamond d’après l’oeuvre de Ben Hecht et Charles MacArthur. Avec : Jack Lemmon, Walter Matthau, Susan Sarandon, Vincent Gardenia, David Wayne, Allen Garfield, Austin Pendleton, Charles Durning, Herb Edelman, Martin Gabel, Harold Gould, Cliff Osmond, Dick O’Neill, Jon Korkes, Lou Frise, Paul Benedict, Doro Merande, Noam Pitlik, Joshua Shelley, Allen Jenkins, John Furlong, Biff Elliot, Barbara Davis, Leonard Bremen et Carol Burnett. Chef opérateur : Billy May. Musique : John Carpenter et Alan Howarth. Production : Jennings Lang et Paul Monash – Universal Pictures. Format : 2.39:1. Durée : 105 minutes.

Sortie originale le 18 décembre 1974 aux États-Unis, puis le 26 mars 1975 en France.

Copyright illustration de couverture : Smash Khaled/Universal Pictures.

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