Outrages (Casualties of War) est une expérience douloureuse à bien des égards. Brian De Palma, d’ordinaire pudique, ne peut l’évoquer sans fondre en larmes. A l’origine du film qui lui tient particulièrement à cœur, « l’incident de la colline 192 », ou le rapt et le viol prémédités suivis de l’assassinat d’une adolescente vietnamienne par quatre soldats américain en 1966. Outrages touche également une corde sensible chez Nathan Réra, maître de conférences en histoire de l’art contemporain à l’université de Poitiers, qui propose une passionnante enquête à rebours sur le film et le « fait divers » dont il s’inspire dans un livre disponible aux éditions Rouge Profond. Une soirée VHS à ses côtés s’imposait. *

HISTOIRE D’UNE OBSESSION

Je garde un souvenir très vif de ma découverte d’Outrages, à la fin de mon adolescence : je me revois encore acheter la toute première édition du film en DVD, pour étoffer ma collection des œuvres de De Palma… Nous étions alors au tout début des années 2000. J’étais intrigué par ce film, dont je ne connaissais que quelques images ; je supposais qu’il devait s’inscrire dans la lignée des « grands » films sur la guerre du Viêt-Nam, aux côtés d’Apocalypse Now, de Voyage au bout de l’enfer, de Platoon ou de Full Metal Jacket, des films que j’avais vus durant mon adolescence et qui m’avaient marqué, chacun à leur manière. Cependant, le visionnage du film de De Palma a éveillé en moi des sentiments que je n’avais éprouvés pour aucun autre film de guerre. J’en suis ressorti profondément ébranlé. J’ai rapidement compris qu’Outrages n’était pas un énième film de guerre – ni d’ailleurs complètement un film sur le Viêt-Nam… – mais un film sur le viol comme arme de guerre. L’impact que le long métrage a eu sur moi doit beaucoup à l’interprétation déchirante de Thuy Thu Le et de Michael J. Fox, aux performances terrifiantes de Sean Penn et de Don Harvey, à l’écriture ciselée de David Rabe ainsi qu’à la musique bouleversante d’Ennio Morricone (à mes yeux, peut-être sa plus belle partition…). Depuis ce premier visionnage, Outrages ne m’a plus lâché ; je l’ai revu à de nombreuses reprises. Entre le jeune cinéphile que j’étais lorsque je l’ai découvert et le chercheur confirmé que je suis devenu, spécialiste des représentations visuelles des violences de masse et des génocides, j’ai évidemment beaucoup cheminé. À titre d’exemple, un film comme La Liste de Schindler, qui a attisé l’intérêt que j’ai développé pour les représentations de la destruction des Juifs d’Europe, m’a confronté à des problèmes esthétiques, éthiques et moraux de premier ordre ; à tel point qu’aujourd’hui, mon regard sur ce film, d’un cinéaste que j’admire par ailleurs, est beaucoup plus nuancé qu’il ne l’était vingt ans auparavant. Tout le contraire d’Outrages : à chaque visionnage, l’impression de force et de justesse que dégage le film de Brian De Palma demeurent intactes.

Je voulais travailler sur le film pour tenter de comprendre pourquoi il m’obsédait tant, un peu à la manière d’Eriksson qui ne peut oublier le visage d’Oanh. Cette recherche a d’abord été une quête personnelle, intime. À l’origine, mon projet était d’écrire un ouvrage exclusivement centré sur le film de De Palma, qui aurait retracé son histoire, de sa genèse à sa sortie en salles. À cet effet, j’ai d’abord pris contact avec le cinéaste et le scénariste, David Rabe, pour savoir s’ils seraient disposés à s’entretenir avec moi. Ils ont tous deux répondu par l’affirmative. Il a fallu plusieurs mois pour qu’une rencontre avec De Palma puisse avoir lieu ; en revanche, j’ai très vite débuté une longue correspondance avec David Rabe. Nos échanges m’ont persuadé de l’intérêt de donner la parole à tous ceux qui avaient participé au film, pas uniquement les plus illustres…  Bien entendu, je savais que le film de De Palma était basé sur un texte du journaliste américain Daniel Lang originellement publié dans le New Yorker. J’avais acquis l’excellente traduction française parue aux éditions Allia en 2018, mais j’étais désireux d’en savoir plus sur la fabrique du reportage et les intentions du journaliste. L’enquête sur le film de De Palma s’est alors doublée d’une enquête sur le travail de Lang, que j’ai pu mener avec l’accord de ses filles, qui m’ont permis d’avoir accès à ses archives. J’ai en parallèle mis la main sur les archives des procès en cour martiale ; j’ai pu localiser plusieurs fonds relatifs aux premiers projets d’adaptation de Casualties of War, bien antérieurs à celui de De Palma ; et je me suis aussi entretenu avec Michael Verhoeven, l’auteur de o. k., le premier film inspiré par l’enquête de Lang, connu pour avoir interrompu prématurément le Festival international du film de Berlin en 1970. Mes recherches ont ainsi pris une envergure que j’étais loin de soupçonner au départ ! Je résume ici en quelques lignes près de trois années de travail intensif, émaillées de périodes de doutes, de fausses pistes, de tâtonnements… J’avais parfois l’impression de jeter des bouteilles à la mer ! Mais ma persévérance a fini par payer. Il était capital de brasser large pour reconstituer l’histoire de Casualties of War dans le temps long, de 1966 (date des faits réels) à 1989 (date de sortie du long métrage de De Palma).

© Roland Neveu/Columbia Pictures
© Roland Neveu/Columbia Pictures

CASUALTIES OF WAR AVANT OUTRAGES

Plusieurs paramètres ont rendu possible la réalisation d’Outrages, que la Warner avait mis en chantier dès 1970 sans parvenir à mener le projet à terme. De Palma réactive le projet dans la foulée de la sortie des Incorruptibles (en 1987), qui est à l’époque son plus franc succès commercial ; la collaboration avec son producteur, Art Linson, est au beau fixe. Lorsque ce dernier lui demande sur quel projet il souhaite désormais travailler, De Palma lui envoie le texte de Lang, qu’il rêvait de porter à l’écran depuis 1969. Il avait d’ailleurs tenté de le réaliser en 1979-1980, à une époque où il travaillait déjà avec David Rabe sur un projet intitulé Prince of the City (que réalisera finalement Sidney Lumet). Coïncidence : Rabe, lui aussi, rêvait d’écrire depuis plusieurs années une adaptation de Casualties of War pour le grand écran ! Le scénariste a approché Lang à l’époque, peu de temps avant la mort du journaliste, mais les négociations n’ont pas été bien loin, et De Palma s’est finalement lancé dans la réalisation de Pulsions. Sept ou huit ans plus tard, la donne a changé : après le succès des Incorruptibles, De Palma a les grands studios à ses pieds et peut se payer le luxe de choisir ses projets. Pour autant, il faut rappeler que le choix d’adapter Casualties of War est périlleux : la guerre du Viêt-Nam reste à l’époque un sujet sensible, sur les plans politique et moral, en dépit des grands succès cinématographiques qui se sont succédés tout au long de la décennie… C’est d’ailleurs pour cette raison que la Paramount, qui devait initialement produire le film, a finalement jeté l’éponge, avant que la Columbia ne décide de lui octroyer son « feu vert ».

Outrages est l’adaptation cinématographique d’une enquête journalistique, qui est elle-même basée sur les centaines de pages de transcription des procès en cour martiale que Lang avait consultées. David Rabe et Brian De Palma ont donc nécessairement procédé à des coupes, des simplifications ou des ajustements. Certains de leurs choix narratifs entrent d’ailleurs en contradiction avec la vision de Daniel Lang, qui s’était beaucoup impliqué dans les divers projets d’adaptation antérieurs à Outrages. Pour autant, le scénario de Rabe est globalement fidèle au texte de Lang, de même qu’à l’histoire réelle. Le portrait qu’il dresse du soldat Eriksson est très proche de celui, sensible, brossé par le journaliste, et le déroulé des faits reprend celui du livre, même si la première partie du film, qui relate le quotidien des soldats au Viêt-Nam, extrapole le témoignage du vrai Eriksson. Tout est cependant plausible, et il faut insister sur le réalisme du long métrage, qui tient à la vision de Rabe (lui-même vétéran du Viêt-Nam) autant qu’au travail des conseillers historiques ou militaires. On note bien entendu quelques différences entre le réel et sa transposition cinématographique. La principale a trait à la nature du crime : dans la réalité, il s’agissait d’un féminicide planifié. Dès le départ de la mission, il était convenu que les soldats enlèveraient la jeune femme, Phan Thi Mao, pour assouvir leurs pulsions sexuelles, et qu’ils la tueraient ensuite. Dans le film, l’enlèvement et le viol sont bien planifiés, mais le meurtre est décidé à la hâte, lorsque Meserve (Sean Penn) se met à craindre que la captive soit repérée par les hélicoptères américains qui survolent la zone où lui est ses hommes se trouvent. J’analyse dans mon livre ces différents écarts entre la réalité et le film ; il était nécessaire de ne pas les occulter, car ils sont révélateurs des tensions propres au travail d’adaptation.

© Roland Neveu/Columbia Pictures
© Roland Neveu/Columbia Pictures

VIOL DE GUERRE VS. FÉMINICIDE

Outrages s’inscrit évidemment au cœur du grand œuvre depalmien, car on y retrouve des figures et des thèmes chers au cinéaste ; mais il en constitue dans le même temps une sorte d’excroissance, faisant partie d’un petit noyau de films (avec Greetings et Redacted) qui abordent la guerre, la domination masculine et les violences faites aux femmes. Sur le plan de la mise en scène, le film a quelques moments de bravoure qui rappellent le goût de De Palma pour les mouvements de caméra complexes (en particulier la séquence du tunnel, au début du film). On sent néanmoins le réalisateur moins concerné par la performance visuelle que dans d’autres de ses films ; il cherche tout au long du récit à adapter la forme à son sujet. De ce point de vue, l’utilisation qu’il fait du Steadicam est particulièrement intéressante, car les mouvements exécutés avec l’appareil ne visent pas une virtuosité gratuite : ils prennent en charge les questions morales soulevées par le récit. Parmi les passages qui suscitent en moi une émotion à chaque fois renouvelée figure la scène du métro, qui encadre le film. Cette séquence quasi-muette, portée par la musique de Morricone, rend compte de la brisure d’Eriksson, de son incapacité à se tenir dans le présent, dans le monde des vivants, de tout simplement revivre sans penser à celle qu’il n’a pu sauver. Il semble que la fin nous laisse sur une note « positive », mais l’étude des multiples strates d’écriture du scénario révèle combien cette impression est réductrice, et ne rend pas justice aux intentions de Rabe. Le dernier regard d’Eriksson est inoubliable… Je pourrais aussi citer la séquence de l’enlèvement d’Oanh, d’une violence insoutenable, et le viol proprement dit, que De Palma filme avec une éthique remarquable. Plus largement, je trouve le travail corporel de Thuy Thu Le saisissant. Rarement une actrice n’a incarné avec autant de réalisme la victime d’un viol ; le passage où Eriksson tente de nouer le dialogue avec Oanh, alors que son corps est ravagé par de multiples plaies et contusions, ne laisse pas le spectateur indemne.

De Palma a souvent dit que l’accueil de son film aux États-Unis avait été catastrophique. Il faut, me semble-t-il, quelque peu nuancer cette impression : en épluchant les archives de la presse américaine de l’époque, on trouve aussi de bonnes (voire de très bonnes) critiques, pas seulement celle de Pauline Kael dans le New Yorker ! Mais il est vrai que de nombreuses autres se sont signalées par leur grande violence. La plus marquante reste sans aucun doute celle de Frances FitzGerald, qui avait obtenu le prix Pulitzer et le National Book Award en 1973 pour un livre portant sur le Viêt-Nam. Dans le magazine Village Voice, elle s’en est prise à De Palma, lui reprochant d’avoir réalisé un film « sado-porno » et dénonçant les soi-disant invraisemblances du récit… Elle n’avait manifestement pas lu le livre de Lang ! Les associations de vétérans sont également montées au créneau pour dénoncer la représentation de l’armée américaine, affirmant que les faits relatés dans le film étaient des « exceptions ». Je crois que la réception du film aux États-Unis est révélatrice de la profondeur de la blessure morale qu’a provoqué la guerre du Viêt-Nam dans la société américaine. Certes, Platoon avait remporté deux ans plus tôt un succès retentissant ; mais le film de Stone n’avait aucunement la portée critique du film de De Palma. La réception d’Outrages rend aussi compte, rétrospectivement, de la manière dont le viol de guerre et le féminicide étaient considérés à l’époque. Qu’une partie de la critique, soutenue par les associations de vétérans, puisse déplorer l’image que le long métrage donnait de l’armée américaine semble, dans la société d’aujourd’hui, assez invraisemblable… Alors que le véritable sujet du film était dans le même temps très largement balayé ! En France, le film a aussi eu ses détracteurs, mais globalement la critique s’est montrée bien plus réceptive, avec d’excellents articles d’analyse publiés entre autres par Laurent Vachaud ou Antoine de Baecque dans Positif et Les Cahiers du cinéma.

© Sigma III
© Magnolia Pictures

POURQUOI REVOIR OUTRAGES EST NÉCESSAIRE

De Palma ne s’est jamais vraiment remis de l’échec critique d’Outrages. Il a bien sûr renoué par la suite avec le succès, mais il n’a jamais digéré l’accueil qui fut réservé à ce film, qu’il considère à juste titre comme son œuvre la plus personnelle. Certains de ses collaborateurs, qu’il a retrouvés pour son film suivant (Le Bûcher des vanités), m’ont confié que De Palma n’est pas un cinéaste qui ressasse les échecs ; il ne s’est jamais épanché auprès d’eux. Sa réaction, après la projection du film à la Cinémathèque française en 2018, prouve cependant qu’Outrages lui tient particulièrement à cœur. Laisser transparaître une telle émotion à l’évocation d’un film réalisé trente ans plus tôt, ce n’est pas anodin ! En 2006, De Palma a d’ailleurs réalisé Redacted, qui est le décalque de l’histoire d’Outrages dans le contexte de la guerre en Irak ; un film une nouvelle fois basé sur une histoire vraie. Parmi ses récents projets, il y a en outre un film inspiré par l’affaire Weinstein… Mais je crois qu’à bien y regarder, la problématique des violences faites aux femmes et de la domination masculine hante tout l’œuvre de De Palma.

Revoir Outrages est plus que jamais nécessaire, pour au moins trois raisons. D’abord, parce que c’est un grand film, encore trop méconnu, aux enjeux complexes, l’une des œuvres les plus abouties de Brian De Palma, et sans doute le film qui a su le mieux cristalliser la faillite morale de l’Amérique au Viêt-Nam. Ensuite, parce que le viol comme arme de guerre est un sujet dont on parle encore trop peu, en dépit de l’existence de travaux remarquables d’historiens et de journalistes. Enfin, parce qu’il faut combattre cette culture du viol qui gangrène nos sociétés. On sent bien que les choses évoluent, avec les mouvements de libération de la parole, mais le chemin est encore long pour éduquer les consciences, et tout particulièrement celles des hommes. Outrages parle d’un viol commis en temps de guerre, dans un contexte où toutes les barrières morales s’effondrent ; mais il parle aussi de la constitution d’une culture du viol, qui s’épanouit bien en amont, par le biais des rituels homosociaux. Outrages est par ailleurs l’antithèse des films qui banalisent le viol, ou qui en font un spectacle. Le viol y est représenté comme une expérience d’une grande violence, dont on ne se relève pas ; ni celle qui en est la victime, ni celui qui en est le témoin. Je crois que ce film – comme le livre de Daniel Lang – peut contribuer à éduquer les consciences et le regard, car il pose la question décisive de la responsabilité individuelle. Se placer du bon (ou du mauvais) côté n’est pas une fatalité : c’est un choix.

Propos recueillis par mail, en avril 2021.

Copyright photo de couverture : Gone Hollywood.

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