Nightfall – Poursuites dans la nuit n’est sûrement pas le meilleur film de Jacques Tourneur. Et le cinéphile insomniaque trouvera peut-être plus de rebondissements dans un documentaire québécois consacré à la saison du rut chez l’orignal, que dans cette série B d’apparence assez ordinaire. Le cinéphile passionné par l’histoire des thrillers sur grand écran, en revanche, y trouvera largement son compte. Car Nightfall est une espèce de film carrefour, un incontournable qui renvoie à Nicholas Ray, François Truffaut, Alfred Hitchcock et les frères Coen.

UN ROMAN DE DAVID GOODIS

Nightfall est tout d’abord un roman de David Goodis paru en 1947 [sous le titre La Nuit tombe en France, N.D.L.R.] Goodis, dont Les Passagers de la nuit venait d’être mis en scène par Delmer Daves avec Bogart et Bacall pour vedettes, avait alors le vent en poupe chez les producteurs d’Hollywood ; la Warner Bros lui proposa un mirifique contrat, qu’il s’empressa de signer. Il écrivit plusieurs romans sous le soleil de Los Angeles mais hélas, aucun ne fut adapté. Dépité, Goodis quitta Hollywood en 1950 pour rejoindre sa Philadelphie natale. C’est Jacques Tourneur qui finira par porter à l’écran Nightfall en 1957, dix ans après sa parution. Le texte, hélas, ne brille pas par son originalité. Nous avons donc un roman très moyen qui a engendré un film pas tout à fait inoubliable, enfin bref, rien de très engageant là-dedans, vite ! vite ! rejoignons l’orignal en rut ! Et pourtant… Il suffit de s’attarder un peu sur cette bobine pour lui trouver d’incontournables qualités. Car Tourneur et son scénariste, bien conscients que le matériau de base n’était pas extraordinaire, apportèrent quelques modifications cruciales au roman dont voici l’argument réduit à l’extrême (No Spoilers Inside!) : un homme, poursuivi à la fois par des gangsters et la police, doit prouver son innocence auprès des deux parties et, accessoirement, tenter de rester vivant. Chez Goodis, toute l’action se passe à New York dans une atmosphère classique de roman noir : la nuit, la chaleur, la pluie, la belle inconnue, les espaces confinés, l’ombre, la lumière tranchante des réverbères… Jacques Tourneur et son scénariste – Stirling Silliphant, qui écrira plus tard les scénarios de Dans la chaleur de la nuit, L’Aventure du Poséidon, La Tour infernale, etc. – situèrent l’action en deux lieux radicalement opposés : Los Angeles et les montagnes enneigées du Wyoming. Le film noir, et sa cohorte de clichés visuels admirablement filmés par Tourneur (le début du film est de toute beauté), se trouvait ainsi propulsé, à coups de flashbacks successifs, dans un univers blanc, lumineux et infini. C’est là aussi que se terminera l’histoire, dans une scène qui inspirera plus tard d’autres réalisateurs… On peut se demander comment Tourneur et son scénariste ont eu l’idée de transposer la moitié du film dans un tel paysage.

© Columbia Pictures

UN FILM CARREFOUR 

Pour trouver la réponse, il suffit de se pencher sur la bibliographie de Goodis : en 1956, soit un an avant que sorte Nightfall – le film – l’écrivain publiait Tirez sur le pianiste. L’action se passait à Philadelphie, puis quelque part en plein hiver au fin fond du New Jersey. Peut-être Goodis s’inspira-t-il de La Maison dans l’ombre de Nicholas Ray (1951), dont un tiers se passe dans une ville non précisée, et les deux autres tiers dans un paysage de montagnes enneigées. Cette opposition opérée par Nicholas Ray est très artificielle en ce sens que le film nous raconte deux histoires bien distinctes, celle d’un flic trop violent en ville, et celle du même flic qui va trouver l’amour à la campagne. Chez Goodis, au contraire, il s’agit bien de la même histoire se déroulant en deux espaces différents. François Truffaut respectera ces deux types de lieux dans son adaptation de Tirez sur le pianiste, qui sortira sur les écrans en 1960. Cette idée de l’écrivain consistant à déplacer le thriller éminemment urbain vers un espace blanc, uniforme à perte de vue, est absolument splendide, et les réalisateurs l’ont bien compris : Jacques Tourneur, François Truffaut, mais aussi Alfred Hitchcock !

Dans La Mort aux trousses, en effet (1959), Hitchcock transpose à son tour les invariants du roman noir et cela nous donne la fameuse scène où Roger Thornhill attend quelqu’un au bord d’une route de campagne. C’est ainsi qu’à la nuit, Hitchcock oppose le jour ; à la pluie, le plein soleil ; aux espaces confinés, l’infini des champs de maïs ; à la foule des villes, la solitude absolue ; au bruit incessant, le silence jusqu’à ce que surgisse un avion épandant du DDT, on connaît la suite. Et les frères Coen, dans tout ça ? Qu’est-ce qui les relie à Nightfall ? La réponse est : Fargo. Les deux frères reprennent en effet plusieurs éléments et non des moindres : les deux gangsters dont l’un est psychopathe, le paysage enneigé, la déchiqueteuse, et enfin le magot perdu dans la neige. Nightfall – Poursuites dans la nuit n’est pas un chef-d’œuvre, certes. Ce n’est qu’une série B, un petit film de genre en seconde partie de programme. Mais les films de genre sont aussi importants que les films dits d’auteurs. Lesquels puisent à leur source, s’en imprègnent. Que seraient La Mort aux trousses et Fargo sans Nightfall ?

Poursuites dans la nuit (Nightfall, 1956 – États-Unis) ; Réalisation : Jacques Tourneur. Scénario : Stirling Silliphant d’après l’oeuvre de David Goodis. Avec : Aldo Ray, Brian Keith, Anne Bancroft, Jocelyn Brando, James Gregory, Frank Albertson, Rudy Bond, Arline Anderson, Monty Ash, Orlando Beltran, Robert Cherry, George Cisar, Bess Flowers, Annabelle George, Gene Roth et Maya Van Horn. Chef opérateur : Burnett Guffey. Musique : George Duning. Production : Ted Richmond – Copa Productions. Format : 1.85:1. Durée : 79 minutes.

En salle le 2 mars 1957 aux États-Unis / Disponible en version restaurée DVD et Blu-ray chez Rimini Éditions à partir du 19 août 2020. *

* Le bonus contenu dans le DVD de Rimini Éditions se borne à raconter le film, il est à éviter soigneusement.

Copyright illustration en couverture : Pond5/Gone Hollywood.

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