Alors que vient l’été, soleil et baignade sont au rendez-vous pour les plus chanceux des juillettistes et des aoûtiens (chacun son école !) Les laissés-pour-compte se consoleront au bord d’une toute autre piscine, un monument du cinéma français, un quasi huis-clos ensoleillé où se mêlent amour, corps bronzés et jalousie. A l’opposé des aventures de Patrick Chirac et son slip de bain qui claque, le couple formé par Alain Delon et Romy Schneider dans La Piscine de Jacques Deray offre une autre vision des vacances sous le soleil. 

LE GUÉPARD ET SISSI EN MAILLOT DE BAIN

2009.  Dior donne le coup d’envoi d’une nouvelle campagne publicitaire pour son produit phare : Eau Sauvage. Le flacon mythique aux odeurs de jasmin frais représente la marque depuis 1966. En hommage à une époque révolue, l’équipe marketing décide qu’un acteur iconique de l’âge d’or doit assurer la nouvelle promotion de son produit. Le choix s’arrête assez vite sur Alain Delon, incarnation magnifique de la nouvelle virilité des années gaullistes, loin de l’idéal hippie alors en vogue. La publicité reprend quelques dizaines de secondes du film La Piscine, sorti en 1969 : Delon allongé au bord de l’eau, le regard félin dissimulé derrière ses lunettes de soleil, se fait asperger d’eau par un « baigneur » hors-champ. Mais La Piscine est bien plus qu’un simple spot publicitaire : le film met en exergue la fragilité des relations amoureuses quand ressurgissent le passé et ses tentations. La jalousie s’infiltre tel un poison dans un foyer en apparence uni par la passion et la complicité. En effet, le couple idéal que forment Jean-Paul et Marianne dans leur villa sur les hauteurs de Saint-Tropez est mis à rude épreuve à l’arrivée de Harry (Maurice Ronet), qui a troqué le cœur de Marianne contre le bras de Pénélope (Jane Birkin), sa fille au regard de braise.

1968. L’aura d’Alain Delon brille de mille feux par-dessus le cinéma français et ne cesse de s’étendre à mesure que l’acteur enchaîne les succès. Cette année-là justement, on lui propose le scénario de La Piscine, co-écrit par le génial Jean-Claude Carrière, dont le CV aligne quelques grands noms du 7art parmi lesquels ceux de Buñuel, Pierre Étaix ou encore Louis Malle. Delon accepte rapidement de rejoindre le projet avant même que le choix de sa partenaire à l’écran ne soit arrêté. Le réalisateur Jacques Deray approche plusieurs actrices. La prétendante au titre de Miss Delon doit tout aussi bien savoir porter le bikini avec grâce que maîtriser l’art subtil des embrassades sensuelles tout en ayant suffisamment de culot pour affirmer ses convictions intimes en jouant avec une large palette d’émotions. Delphine Seyrig, Jeanne Moreau, Angie Dickinson, Natalie Wood et Monica Vitti sont un temps pressenties. Mais Delon insiste : il ne veut qu’une seule et unique partenaire, son ancienne fiancée : Romy Schneider. Le réalisateur imagine assez mal Sissi enfiler un maillot de bain jusqu’à ce que son acteur ne menace de quitter le projet. Ainsi, Romy incarnera Marianne. Deray complète son casting avec une jeune actrice britannique de 22 ans alors surtout connue pour son idylle parfaite et passionnée avec une autre grande icône des années 60, Serge Gainsbourg. Elle s’appelle Jane Birkin. Les cinéphiles ont déjà pu la remarquer dans un second rôle chez Antonioni (Blow-Up, 1966) et elle incarnera donc pour Deray l’adolescente qui fera chavirer le cœur du Guépard, ce qui provoquera d’ailleurs en coulisses l’inquiétude de son compagnon resté à Paris. 

© Sunset Boulevard/Corbis/Getty Images

© Sunset Boulevard/Corbis/Getty Images

UN PRODUIT DE LUXE

La Piscine se distingue dès son exposition. Jean-Paul et Marianne sont tous deux des personnages « à l’arrêt » dans leurs vies respectives. Lui est agent publicitaire et ne trouve décidément pas l’inspiration. Elle est journaliste et a mis un terme à ses travaux d’investigation. L’arrivée de leur vieil ami auréolé d’un succès tapageur et encombrant perturbe la tranquillité apparente du couple en même temps qu’elle met à jour les dysfonctionnements enfouis au plus profond de leur relation. Harry est plein aux as et conduit une magnifique voiture de sport, un style de vie tape-à-l’œil à l’opposé de celui du personnage campé par Delon. Harry est arrogant, jovial et taquin avec son ancienne compagne. Ses exubérances attisent la jalousie de Jean-Paul, lui font monter la moutarde au nez, et relèvent ainsi la mayonnaise. La Piscine tire sa grande force du nombre particulièrement réduit de dialogues d’ordinaire promis aux traditionnelles échappées lyriques du genre. Deray construit plutôt sa direction d’acteurs autour des corps de ses interprètes [avant d’embrasser une carrière de metteur en scène, Jacques Deray a fait ses classes au cours Florent, en plus de préparer le Conservatoire, N.D.L.R.] Les mots ainsi mis en retrait cèdent leur place à la multiplicité sensorielle des regards. Tantôt sensuels et provocateurs tantôt accusateurs et réprobateurs, ils cristallisent la tension la tension électrique larvée au cœur de la villa jusqu’à rendre l’érotisme latent palpable au détour d’une scène qui voit Pénélope enfiler la veste de Jean-Paul à l’occasion d’un repas. Plus de cinquante ans après sa sortie, La Piscine n’a pas pris une seule ride. Son esthétique intemporelle et sa mise en scène au cordeau assurent au film une postérité bien méritée. Affranchie de codes esthétiques datés, la beauté classique de son casting et de sa villa en arrière-plan ne cessent encore aujourd’hui d’embraser la rétine du spectateur de la première à la dernière seconde du métrage. La récente restauration 4K toute droit sortie des laboratoires Hiventy, spécialistes du dépoussiérage de celluloïd, rend justice aux efforts de l’équipe technique sous la houlette du chef op’ Jean-Jacques Tarbès, un fidèle de Deray puis de Zidi dans les années 70-80. La texture de l’image et la densité du grain sur les peaux ravivent l’érotisme à même les corps des acteurs. La méticulosité des détails participe de la virtuosité esthétique du film et réaffirme à quelques années de distance sa puissance graphique et lourde de sens… Pour promouvoir un produit de luxe ! Derrière le masque de Jean-Paul transparaît la persona d’Alain Delon, incarnation-type de la virilité bourgeoise et passionnelle concentrée en un seul regard, promesse luxurieuse. L’image n’est en effet pas si éloignée de l’homme, « le vrai », célèbre pour sa vie privée des plus trépidantes. Parce que La Piscine, c’est aussi cela : une confrontation entre deux stéréotypes masculins dont l’issue flirtera avec la morbidité. Deux virilités, donc : l’une toute en patience et regards, l’autre, exubérante, démonstrative et clinquante. Les deux faces d’une même pièce que le réalisateur s’amuse à tourmenter pour le plaisir « cupide » des spectateurs. Côte féminin, le casting se joue de ce combat de coq pour en tirer le plus grand plaisir

Loin de son rôle d’impératrice lisse, Romy Schneider revient à l’écran plus déterminée et féroce que jamais après avoir mené à contrecœur une vie de femme au foyer dans les faubourgs de Berlin. L’actrice accueille l’érotisme de son personnage à bras ouverts. Elle sexualise sa garde-robe et ses yeux bleu-gris percent à jour l’âme de ses deux partenaires dans le petit théâtre mis en scène près de Ramatuelle . Sa palette d’émotions s’élargit et l’entièreté de son talent peut enfin se déployer. Romy n’est plus Sissi « la sainte-ni-touche ». Elle conscientise ses désirs et son instinct charnel. Succès critique et publique à sa sortie en 1969, La Piscine a inspiré par deux fois des cinéastes européens décidément obsédés par les points d’eau artificiels. François Ozon proposera en 2003 une adaptation libre du film de Deray avec Charlotte Rampling (Swimming Pool) avant que l’italien Luca Guadagnino n’assume d’en réaliser un remake avec Tilda Swinton dans le rôle de Marianne douze ans plus tard (A Bigger Splash). Nul besoin donc d’interroger son éternelle contemporanéité. Et si cet été, on allait à la piscine en compagnie de deux icônes du cinéma français ? N’oubliez surtout pas vos brassards, au cas où on essayerait de s’amuser à vous y noyer !

La Piscine (1969 – France) ; Réalisation : Jacques Deray. Scénario : Jacques Deray, Jean-Emmanuel Conil et Jean-Claude Carrière. Avec : Alain Delon, Romy Schneider, Maurice Ronet, Jane Birkin, Paul Crochet, Suzie Jaspard, Steve Eckhardt, Maddly Bamy, Thierry Chabert et Stéphanie Fugain. Chef opérateur : Jean-Jacques Tarbès. Musique : Michel Legrand. Production : Gérard Beytout – SNC et Tritone Cinematografica. Format : 1.66:1. Durée : 120 minutes.

En salle le 31 janvier 1969.

Copyright illustration en couverture : Paul Llewellyn/SND.