Il est communément admis que le XXIe siècle a commencé le 11 septembre 2001, dans un grand feu d’artifice de poussière et de gravas. Nul doute qu’à revoir ces images avec deux décennies de recul, on décèle une indéniable prophétie dans ces tours d’acier qui s’écroulaient comme plus tard les icebergs, dans cette volonté farouche de l’Homme d’être le propre instrument de son anéantissement. Il y avait là le fil rouge sur lequel s’écrit depuis notre actualité. Dans les salles obscures, en revanche, le XXIe siècle était déjà lancé, puisqu’on peut dater son inauguration au 15 octobre 1999. Ce jour-là, Fight Club de David Fincher sortait au cinéma. Malgré un résultat décevant au box-office, l’adaptation du roman de Chuck Palahniuk s’apprêtait à devenir une bible nihiliste et anticonsumériste pour les adolescents du tournant du millénaire, un petit précis de désespoir digne de Requiem for a Dream. Aujourd’hui, pourtant, il est nécessaire de revoir Fight Club pour ce qu’il est : un appel à une humanité détachée des idoles, libre et agissante. Et si, malgré sa réputation, le film culte de Fincher était finalement un manuel de survie pour l’époque moderne ? Brisons la règle : let’s talk about Fight Club.   

 

Bob : On reste des hommes, tout de même.

Jack : On est des hommes, même que c’est tout ce qu’on est. 

Quelques minutes à peine après le début de film et tout est (déjà) dit ; on peut reprocher de nombreuses choses à Fight Club, mais sûrement pas de minauder. Qu’est-ce qu’un homme ? Pendant les deux heures qui vont suivre, il va s’agir de trouver une définition et d’en tirer toutes les conséquences, même les plus radicales. A sa problématique, David Fincher répond en trois temps, à l’image d’une démonstration philosophique.

ON EST UN HOMME LORSQU’ON N’EST PAS UNE FEMME

Quoi de plus naturel, en somme ? David Fincher balaie cette évidence dès la première scène du récit de Jack (E. Norton), en plaçant ce dernier au contact de congénères en prise avec un cancer des testicules. Malgré sa corpulence enfantine, Jack se sent dans ce cercle de parole comme au sommet de sa condition. Garni de couilles, dépourvu de seins, privé de larmes, il est l’image même de l’homme. De quoi donner du grain à moudre à quelques critiques grincheux qui ont vu dans le film de Fincher une œuvre sexiste, fasciste même en ce qu’elle paraît louer la force, inviter à la loi du plus fort, justifier la domination masculine par la dureté du monde. Le Fight Club du titre, ses membres dévêtus réunis pour glorifier le corps masculin, seraient les descendants directs du modèle spartiate si cher à certains régimes totalitaires. De fait, la virilité du protagoniste est rappelée à plusieurs reprises au cours du film. « Ça aurait pu être pire, on aurait pu te couper la bite », lui assène ainsi un Tyler Durden (B. Pitt) rigolard après l’incendie de son appartement. Défilé d’abdominaux luisants de sueur et de sang, multiplication des pubs de sous-vêtements en arrière-plan, condamnation de la faiblesse… Soit. Mais avec un tel propos, comment expliquer que le réalisateur soit passé entre les mailles du filet #MeToo ? C’est que le spectateur de bonne foi ne peut résumer Fight Club à cette lecture, dans lesquels s’imbriquent mal la variété des corps montrés, l’ironie à l’endroit de la publicité et, surtout, la robustesse incarnée par Marla (H. Boham Carter), l’unique protagoniste féminine. D’ailleurs, Jack lui-même illustre les limites de cette interprétation. Sa présence au sein du groupe d’émasculés, il la doit précisément à un sentiment de mal-être, d’incomplétude. Malgré son intégrité physique, son joli appartement et les cravates qu’il porte au bureau, il ne sent pas intégralement, intrinsèquement, homme. D’où la nécessaire poursuite de la réflexion.

© Merrick Morton/20th Century Fox

© Merrick Morton/20th Century Fox

ON EST UN HOMME LORSQU’ON EST LIBRE

Jack est un homme moderne, c’est-à-dire un oignon, un empilement de statuts et de conventions sociales, de stéréotypes, de gestes routiniers, de normes et de lois, de bien-pensance, d’opinions prédigérées, de bon goût sur catalogue. Il meuble son temps par un planning professionnel et son appartement par la nouvelle collection Ikea. Il est un statut marital, une profession, un pouvoir d’achat ; voilà qui suffit à parler de lui, plus encore qu’un prénom dont le spectateur n’est jamais convaincu de l’exactitude. Lui-même l’affirme, son appartement est moins un empilement de babioles qu’une définition de sa personne. Qu’importe pour lui l’absence de perspectives : il a son conformisme, son assurance habitation, qui le protègent du monde. Il est l’homme satisfait qui ne se pose pas de questions. Mais voilà que le beau tableau se craquèle. « Même la Joconde subit les outrages du temps. » Jack perd son appartement, c’est-à-dire sa carte de visite au monde. Il découvre, surpris, qu’il peut survivre à la destruction de ce qu’il pensait constituer tout son être. En somme : l’incendie de son appartement est pour Jack une expérience de la contingence des choses… qui se double naturellement d’une prise de conscience de la contingence des êtres. Ainsi s’explique son addiction aux cercles de parole. Ils sont pour lui un rappel de l’imminence de la mort, un rôle que jouera par la suite sa nouvelle amie. « Marla, sa philosophie, c’est qu’elle pouvait mourir demain. » Une à une, Jack l’oignon ôte les couches qui le tenaient éloigné du monde (la possession, le travail, la méditation) pour « prendre l’exacte mesure de la réalité ». Il percute le réel. Lui qui craignait de prendre des coups va les rechercher pour gagner en conscience et progresser dans la véritable définition de l’homme. Qu’est-ce qu’un être humain, au fond, une fois dépouillé de tous les artifices de la société ? Ce que certains ont défini comme un « retour à l’état sauvage » des personnages apparaît plutôt comme une quête de l’être primordial, essentiel. « C’est quand on a tout perdu qu’on est libre de faire n’importe quoi » et de se définir, sans les entraves de la pub, de la hiérarchie, de la religion, de la peur, des idoles de tout type. Là encore, tout avait été annoncé dès la première scène : « dans un total oubli de moi-même, j’avais goûté à la liberté. Perdre tout espoir, c’était cela la liberté. » Jack devient homme en conquérant sa qualité d’être libre. Sartre, Camus ou Nietzsche n’auraient mieux dit.

© Merrick Morton/20th Century Fox

ON EST UN HOMME LORSQU’ON N’EST PLUS UN ENFANT

Lorsqu’on a toute sa vie pu s’appuyer sur des certitudes, les premiers pas en solitaire peuvent faire mal, peuvent faire peur. Le risque existe de remplacer les idoles déboulonnées par de nouvelles, d’autant plus pernicieuses qu’elles n’ont plus l’apparence d’une entrave. C’est ainsi que Jack tend subrepticement à se reposer sur Tyler Durden, qui parle en son nom, décide et agit à sa place. « In Tyler we trusted. » Sauf que – spoiler alert – Tyler et Jack sont une seule et même personne, n’est-ce pas ? Se reposer sur un double de soi n’est-il pas une autre façon d’être autonome ? Pas tout à fait, et Fincher apporte des éléments de nuance en infantilisant son protagoniste. « Je suis un gamin de 30 ans », compte ainsi parmi les rares descriptions que ce dernier nous offre de lui-même. Une fois en compagnie de Tyler et Marla, il constate même : « j’ai de nouveau six ans ». En adoptant la posture de l’enfant, Jack se dédouane. Certaines interprétations du film font de Durden une preuve de folie, de schizophrénie du narrateur. Celles-ci n’invalident pas la thèse philosophique ; elles la rejoignent même en faisant de son double un outil de déculpabilisation. Devant un tribunal, Tyler Durden serait un parfait motif de d’irresponsabilité pénale, « l’ami imaginaire que tu inventes pour te sentir bien ». 

De là la conclusion du film, splendide, logique si l’on suit la pensée des philosophes précédemment cités : être un homme, c’est accepter d’être soi-même Tyler Durden, c’est se reconnaître responsable de ses actes, c’est assumer. « Tyler m’a laissé tomber, mon père m’a laissé tomber. […] Je suis responsale de tout cela et je l’accepte. » On pouvait difficilement faire plus clair. Tyler disparu, l’homme renoue avec son humanité en même temps que celle des autres. Autrui (Bob, en l’occurrence) recouvre son nom et sa dignité. C’est en cela que revoir Fight Club peut être libérateur. Loin du cynisme et du nihilisme auxquels il est souvent résumé, il pose au contraire les conditions d’une humanité dans un monde débarrassé de ses colifichets religieux ou économiques. Qui l’eût cru : c’est l’humain qui est au centre du film, et l’humain non pas dans ce qui serait sa noirceur ou sa violence intrinsèques, mais dans la découverte de sa liberté fondamentale. Une quête effrayante, violente souvent, mortelle toujours, mais la seule qui soit porteuse de sens. Et Jack de conclure : « I’m ok, everything is going to be fine. »

Fight Club (1999 – États-Unis et Allemagne) ; Réalisation : David Fincher. Scénario : Jim Uhls d’après l’oeuvre de Chuck Palahniuk. Avec : Brad Pitt, Edward Norton, Helena Bonham Carter, Meat Loaf, Jared Leto, Zach Grenier, Thom Gossom Jr et Andi Carnick. Chef opérateur : Jeff Cronenweth. Musique : The Dust Brothers. Production : Ross Grayson Bell, Cean Chaffin, Art Linson, Arnon Milchan et John S. Dorsey – Fox 2000 Pictures, Atman Entertainment, Knickerbocker Films, Art Linson Productions, Regency Enterprises et Taurus Films. Pictures. Format : 2.39:1. Durée : 139 minutes.

En salle le 15 octobre aux États-Unis, puis le 10 novembre 1999 en France.

Disponible en VHS le 31 octobre 2000.

Copyright illustration en couverture : Angelo Fernandes/20th Century Fox.