Une silhouette familière en tartan jaune a fait son apparition cet automne dans les nouveautés du catalogue Netflix. D’un simple clic, on redécouvre avec un plaisir, certes coupable, la vie adolescente des années Walkman et VHS. Clueless, relecture d’un classique de Jane Austen perdue entre une minicassette des Spice Girls et un verre de Sironimo, est la pierre angulaire du teen movie dont il redéfinit l’esthétique en plein milieu des années 90 grâce à ses tenues excentriques et sa critique acerbe de la jeunesse dorée de Beverly Hills. 

CLUELESS, HIER ET AUJOURD’HUI

2014. Iggy Azalea, rappeuse australienne au succès éphémère, fait sensation avec son tube « Fancy » , en collaboration avec la britannique Charli XCX. « Fancy » est un véritable raz-de-marée et caracole dans les charts à travers l’Occident. A défaut de pouvoir être écoutée sur un bon vieux ghettoblaster, le clip de la chanson enflamme la vidéosphère et rappelle un ancien succès des années Game Boy. La vidéo propose une relecture des teen movies, à commencer par l’incontournable Clueless d’Amy Heckerling, sorti en 1995. Vêtements, coupes de cheveux, accessoires, scènes clés du film reproduites à l’identique : le revival musical de trois minutes et vingt-cinq secondes fourmille de détails inspirés. Iggy se paie la garde-robes – dont le fameux tartan jaune – de Cher Horowitz la plus célèbre des fashionistas de Beverly Hills. Charli XCX, elle, reprend le rôle Tai Frasier, sa nouvelle protégée à la Bronson Alcott High School. Le clip de « Fancy » n’est rien d’autre qu’une petite capsule temporelle qui nous propulse droit dans une époque que même les stylistes contemporains n’ont pas fini de revisiter. A l’heure où Netflix fournit massivement son audience en productions consacrées à la vie adolescente sous forme de long-métrages – Booksmart (O. Wilde, 2019) ou A tous les garçons que j’ai aimés (S. Johnson, 2018) – et de séries, dont Elite (D. Madrona, C. Montero, 2018-2020) ou Grand Army (K. Cappiello, 2020), la résurgence improbable du teen movie sur le mode nostalgique nous confirme que le genre si codifié n’est plus seulement l’apanage d’une décennie pas encore passée de mode. Si les productions canoniques de John Hughes – à commencer par The Breakfast Club (1985) – surent capter les désirs de la jeunesse américaine engluée dans la présidence conservatrice de Ronald Reagan, c’est bien Clueless, sorti au milieu des années 90, qui initia une vague d’adaptations « libres » de classiques de la littérature anglo-saxonne transposés dans l’Amérique du pager, de Windows 95 et du rock alternatif.

© Virgin EMI Records

© François Duhamel

JANE AUSTEN À BEVERLY HILLS

Cher Horowitz, interprétée par Alicia Silverstone – dont vous vous souvenez sûrement mais douloureusement sous le masque de Batgirl dans l’accident cinématographique Batman & Robin (J. Schumacher, 1997) – règne en maîtresse sur le lycée huppé de Beverly Hills. La gente masculine pré-pubère succombe à son charme ; leurs camarades féminines s’inspirent de ses tenues pour lui ressembler. Archétype de l’adolescente « pourrie gâtée », Cher joue parfaitement de ses atouts afin d’obtenir tout ce qu’elle souhaite : que ce soit pour améliorer les notes sur bulletin scolaire ou pour soutirer de l’argent à son père. Seul Josh, campé par l’éternel Paul Rudd – qu’on soupçonne d’être un highlander à force ne prendre aucune ride – se permet allègrement de la renvoyer dans les cordes en s’attaquant à son attitude superficielle. Afin le de contredire, Cher décide de prendre sous son aile, la jeune nouvelle un peu gauche Tai Fraiser, interprétée par la regrettée Brittany Murphy. Par-delà sa routine huilée à la perfection, Clueless bénéficie de l’expérience de sa réalisatrice, Amy Heckerling, qui a auparavant affûté son talent dans une poignée de teen movies et de comédies familiales au cours des années 80. Heckerling frappe en effet très fort avec son premier long-métrage, le cultissime Ça chauffe au lycée Ridgemont (1982), inspiré d’un roman de Cameron Crowe mais surtout porté par une pléiade de jeunes comédiens prometteurs (Sean Penn, Phoebe Cates, Jennifer Jason Leigh, Forest Whitaker et Nicolas Cage), dont elle supervise d’ailleurs l’adaptation en sitcom pour la télévision.    

Après s’être essayée sans succès au film de gangster des années 30 sur le mode satirique – Johnny le dangereux, qu’on ne conseillera d’ailleurs qu’aux inconditionnels de Michael Keaton- la cinéaste, qui ne cache pas son amour pour James Cagney, Kafka et les « trucs stupides » aligne un deuxième blockbuster sur son CV, Bonjour les vacances 2, première des innombrables suites de la franchise National Lampoon’s Vacation initiée en 1983 par Harold Ramis et John Hughes, dont le casting improbable réunit soit dit en passant Chevy Chase et Victor Lanoux – on vous laisse le temps de digérer l’information… Le nom d’Amy Heckerling reste également indissociable d’Allô maman, ici bébé ! (1989) et de sa suite, portés par Kirstie Alley, pleine de charme, Bruce Willis qui double un nouveau-né (!), et un John Travolta pas encore complètement phagocyté par la Scientologie. Suite à ce double succès populaire, Heckerling envisage de réaliser une série sur de jeunes lycéennes et plus particulièrement une fille « très optimiste et positive ». Un temps intéressée, la 20th Century Fox Television se désolidarise du projet, craignant que des personnages exclusivement féminins ne captivent pas son audience.

Amy Heckerling chez elle, en 1995 © Con Keyes/Los Angeles Times

La cinéaste passe donc par la case cinéma pour concrétiser son idée. Amy Heckerling relit à cette époque un roman de Jane Austen qu’elle a découvert à l’université, Emma, portrait d’une entremetteuse aisée pleine de second degré et d’ironie dans l’Angleterre du début du XIXe siècle. De la période pré-victorienne, la réalisatrice-scénariste ne garde rien ou presque pour construire l’histoire de Clueless. Seuls la structure du récit et le caractère de l’héroïne infusent dans l’adaptation transposée au beau milieu des années 90. Emma devient ainsi Cher Horowitz, l’archétype de la Valley Girl, petite bourgeoise détestable à souhait. Pour l’incarner, Heckerling ne songe pas immédiatement à Alicia Silverstone, jeune blonde découverte dans le clip de « Cryin’ » d’Aerosmith. Le choix l’enchante d’ailleurs très peu. Elle lui préfère Sarah Michelle Gellar qui décline sa proposition pour rejoindre le casting d’un soap télévisé, La Force du destin. Le nom de Reese Witherspoon parvient également à ses oreilles. Cette dernière finira d’ailleurs par partager avec « Buffy » l’affiche d’une autre adaptation d’un classique de la littérature (française, cette fois) à la sauce « teen nineties », le provocateur Sexe Intentions (R. Kumble, 1999). Le casting de Clueless voit défiler d’autres talents promis à un bel avenir dans la profession, et notamment Zooey Deschanel et Jeremy Renner. Amy Heckerling souhaite proposer aux spectateurs une expérience visuelle la plus réaliste et immersive possible. Son film se tourne donc dans la vallée de San Fernando, entre Long Beach, Beverly Hills et le quartier de Van Nuys où elle pose ses caméras à la Grant High School, décor déjà immortalisé par John Hughes dans La Folle journée de Ferris Bueller (1986). A la demande de sa fidèle collaboratrice, David Kitay, en charge de l’ambiance sonore de Clueless, s’en va collecter tous les tubes de 1995 afin d’insuffler un soupçon de réalisme supplémentaire au long-métrage qui carbure donc au groove des Beastie Boys, de Radiohead, No Doubt et Coolio.

© Elliott Marks/Paramount Pictures

© Elliott Marks/Paramount Pictures

ALICIA SILVERSTONE ET REESE WITHERSPOON, DESTINS CROISÉS

Clueless propulse deux actrices sur le devant de la scène, chacune promise à un destin tragique. La première, Brittany Murphy, enchaînera les seconds rôles « de qualité » chez Curtis Hanson – elle incarne Alex, le love interest d’Eminem dans 8 Mile en 2002, rôle qui lui vaut d’ailleurs une nomination aux Teen Choice Awards l’année suivante  – et Robert Rodriguez – pour lequel elle campe Shellie, harcelée par un ex un peu trop possessif dans Sin City (2005) – jusqu’à sa disparition brutale en 2009 à l’âge de 32 ans. L’événement tragique alimente nombre de ragots et d’interrogations que la chaîne de télévision Lifetime mettra en boîte sous la forme d’un téléfilm Brittany Murphy : La Mort suspecte d’une star (J. Menendez, 2014). La seconde, Alicia Silverstone doit également jouir aussi rapidement de son petit succès, un film « clownesque » s’empressant de briser sa carrière en 1997. Ses talents de comédiennes tués dans l’œuf finissent de se diluer dans une suite de films de seconde voire de troisième zone. La carrière de Paul Rudd, elle, se poursuivra sur le ton de la comédie pendant une bonne dizaine d’années, avant d’endosser à partir de 2015 le costume d’une fourmi super-héroïne pour les beaux yeux du mastodonte Marvel (Ant-Man , P. Reed). A sa sortie à l’été 1995, Clueless enchante timidement la critique. Le public, lui, est totalement conquis, ce qui vaut très vite au film le statut de nouveau mètre-étalon du teen movie. Les garde-robes colorées, l’attitude désinvolte de Cher et la critique ironique du matérialisme à outrance transcendent l’oeuvre et lui ouvrent les portes de la postérité. Souvent considérée depuis lors comme l’une des meilleures comédies à destination des adolescents jamais réalisée, cette libre adaptation d’Emma jouit d’un statut iconique jamais remis en question. 

Clueless sera d’abord adapté en une série déclinée en trois saisons sur la chaîne ABC avec une grande partie du casting original. Broadway se paie ensuite le luxe de reprendre en chanson les aventures de Cher le temps de quelques représentations entre 2018 et 2019. Clueless devrait revenir enfin une fois encore dans une nouvelle série disponible prochainement sur Peacock, plateforme de streaming de NBC Universal. Le phrasé de Cher Horowitz et ses réparties légendaires inspirent également la conception même de la langue de vipère guindée dont Blair Waldorf, la petite peste arriviste de Gossip Girl (J. Schwartz, 2007-2012), est la digne héritière. Blair, elle, a troqué le tartan jaune pour un uniforme haute-couture et un serre-tête iconiques. Ce condensé de pestes bourgeoises du Beverly Hills 90’s sur fond de satire du monde adolescent renvoie immanquablement le spectateur à ses propres années lycée, à croire que la mégère populaire « hyper friquée » que l’on admirait tant nous a enfin donné les clefs d’accès à son monde. La cloche a sonné. Il est l’heure d’enfiler votre baggy ou votre tartan (jaune ou de la couleur de votre choix). La superstar du lycée de Beverly Hills a quelques leçons de vie bien acérées à dispenser. 

Clueless (1995 – États-Unis) ; Réalisation et scénario : Amy Heckerling. Avec : Alicia Silverstone, Stacey Dash, Brittany Murphy, Paul Rudd, Donald Faison, Elisa Donovan, Breckin Meyer, Jeremy Sisto, Dan Hedaya, Aida Linares, Wallace Shawn, Twink Caplan, Justin Walker, Sabastian Rashidi, Herb Hall, Julie Brown, Susan Mohun, Nicole Bilderback, Ron Orbach, Sean Holland, Roger Kabler, Jace Alexander, Josh Lozoff, Carl Gottlieb, Joseph D. Reitman, Anthony Beninati, Gregg Russell, Jermaine Montell et Danielle Eckert. Chef opérateur : Bill Pope. Musique : David Kitay. Production : Barry M. Berg, Twink Caplan, Robert Lawrence, Scott Rudin et Adam Schroeder – Paramount Pictures. Format : 1.85:1. Durée : 97 minutes.

En salle le 19 juillet 1995 aux États-Unis, puis le 10 avril 1996 en France.

Disponible en VHS depuis 19 décembre 1995.

Copyright illustration en couverture : Elliott Marks/Paramount Pictures/Pond5. 

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