Le Cercle Rouge – scène 1. Extérieur nuit, Marseille. Un feu tricolore passe au rouge. Une voiture surgit. À son bord, quatre hommes au visage fermé. « Tant pis pour le rouge, je passe », dit le chauffeur. Une autre voiture arrive par la gauche, la collision est évitée de justesse. Gros plan sur le commissaire Mattei (André Bourvil) qui, à l’arrière du premier véhicule, affiche une moue désapprobatrice…

MELVILLE EN ROUGE ET BLEU

Parallèlement à cette histoire du prisonnier Vogel (Gian Maria Volonté) transféré de Marseille à Paris, nous suivons celle de Corey (Alain Delon), qui vient de purger une peine de cinq ans. Accoudé au comptoir d’un bistrot, il déguste un café dans le petit matin bleuté alors que dans la rue passe un camion-poubelle bleu. Il se rend ensuite dans un immeuble avec un ascenseur, des couloirs, un appartement, uniformément bleus. Là, il est accueilli par un ami vêtu de pyjamas bleus. Au mur, une toile bleue de Nicolas de Stael qui dissimule un coffre-fort. Plus tard, Corey se rendra dans une académie de billard. En chemin, il croisera à nouveau un camion-poubelle bleu, puis un camion rouge. Il tracera sur l’extrémité d’une queue de billard un cercle de craie rouge, puis déposera deux boules blanches et une boule rouge sur la table de billard bleue. Ce cercle rouge tracé (avec une craie qui, dans la vraie vie, est bleue !) signera le début de la violence, de la vengeance. Car on ne s’affranchit pas des règles impunément. On ne grille pas un feu rouge, on ne trahit pas un ami, car dans un cas comme dans l’autre on risque sa vie. Deux discours s’entremêlent dans Le Cercle Rouge de Jean-Pierre Melville ; celui annoncé par le texte introductif qui s’affiche au tout début du film : « Bouddah se saisit d’un morceau de craie rouge, traça un cercle et dit : — Quand les hommes, même s’ils s’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents ; au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. » C’est le thème des destins qui se rejoignent. Tout est en effet joué d’avance pour les deux principaux protagonistes, il suffit de se pencher avec attention sur les premières minutes du film pour comprendre que Corey et Vogel, parfaits inconnus l’un pour l’autre, sont d’ores et déjà intimement liés. Avec, en écho, cet autre couple formé par le commissaire Mattei et Jansen (Yves Montand), ancien flic tireur d’élite reconverti dans le banditisme. Et puis, à côté de ce discours sur la fatalité, s’affiche celui des images. Lesquelles attribuent la couleur bleue à la fidélité, au code de l’honneur, et la couleur rouge à la trahison, la violence, la manipulation. Ce jeu coloré opère du début à la fin du film, puisqu’on retrouvera un billard et ses trois boules dans le château du receleur. Il faut donc comprendre Le Cercle Rouge comme un entrelacs de destins écrits depuis toujours, mais aussi comme une histoire de code respecté ou enfreint, de fidélité et de trahison, thèmes classiques plusieurs fois traités par Jean-Pierre Melville. Santi, par exemple (François Périer), ne veut balancer personne car selon lui, on ne change pas la mentalité des hommes ; a contrario,  Rico (André Ekyan) trahit Corey sans aucun état d’âme. Une histoire de morale, donc, qui, au-delà du code pénal, réunit policiers et truands pétris des mêmes valeurs. Une espèce de Bushido, de code d’honneur japonais à la française (n’oublions pas que Melville avait tourné en 1967 Le Samouraï avec Alain Delon, le début de cette bobine commençait également par une citation). Cette vision somme toutes idyllique du monde et de ses habitants est à deux reprises contredite par l’inspecteur général de la police affirmant qu’« il n’y a pas d’innocents. Les hommes sont coupables. Ils viennent au monde innocents, mais ça ne dure pas. » « Tous coupables. » 

© StudioCanal

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LE PETIT THÉÂTRE DE MELVILLE

L’image est d’une importance capitale chez Melville. Chaque plan est tracé au millimètre près, chaque mouvement de personnage ou de caméra est savamment étudié, le plus banal champ-contrechamp se pare d’une beauté irréelle et bleutée. Dans cet univers presque rêvé se déplacent des personnages parfois réduits à des silhouettes. La plus évidente est celle de l’imperturbable Corey ; sanglé dans son imperméable et armé de son flingue, il illustre l’archétype du truand. Vogel, Santi et Rico sont eux aussi issus de la mythologie du film noir américain. Seuls le commissaire Mattei et Jansen, le flic déchu, ont une psychologie affirmée. Parce que dans ses dernières années, le cinéma de Melville est ainsi : un théâtre de marionnettes se déplaçant dans un univers épuré, bien que pétri de références visuelles :  la Marseille déserte traversée à l’aube par Corey évoque le début de Quand la ville dort de John Huston (1950), le cambriolage totalement silencieux de la bijouterie de la place Vendôme rappelle à l’évidence celui mis en scène par Jules Dassin dans Du Rififi chez les hommes (1955) : même lieu, même silence absolu, Melville allant jusqu’à mettre – énorme clin d’œil – un parapluie dans la main de Jansen lors de son repérage des lieux !

Quant au Samouraï, déjà cité, il est tout simplement un remake du Tueur à gages de Frank Tuttle (1942), le chat d’Alan Ladd devenant un canari chez Delon. Et si finalement, à l’instar de certains films noirs américains (la seconde partie du Laura d’Otto Preminger, sorti en 1944), toute cette histoire n’était qu’un rêve ? Celui que fait le commissaire Mattei quand il s’endort dans le train alors qu’il emmène Vogel à Paris ? S’expliqueraient alors l’improbable hasard qui fait se rencontrer Vogel et Corey, la scène doublée quasiment à l’identique de Mattei nourrissant ses chats, les déplacements félins de Corey sur les toits de la place Vendôme, la transformation expresse de Jansen qui, d’alcoolique rongé par le delirium tremens devient en un instant un gentleman dépourvu de tremblements, et enfin le regard halluciné du commissaire à la toute fin du film, un commissaire encore englué dans un cauchemar au cours duquel il a abattu trois hommes, prisonniers d’un cercle rouge…

Le Cercle Rouge (1970 – France et Italie) ; Réalisation et scénario : Jean-Pierre Melville. Avec : Alain Delon, Bourvil, Gian Maria Volontè, Yves Montand, Paul Crochet, Paul Amiot, Pierre Collet, André Ekyan, Jean-Pierre Posier, François Périer, Yves Arcanel René Berthier, Jean-Marc Boris, Jean Champion, Yvan Chiffre, Jack Léonard, Roger Fradet, Robert Rondo, Jacques Leroy, Anna Douking, Robert Favart, Edouard Fancomme, Jean Franval, Jaques Galland, Jean-Pierre Janic, Pierre Lecomte, Jean Pignol et Stéphanie Fugain. Chef opérateur : Henri Decaë. Musique : Éric Dermarsan. Production : Robert et Jacques Dorfmann – Les Films Corona et Selenia. Format : 1.85:1. Durée : 140 minutes.

Sortie originale le 20 octobre 1970 / Reprise le 16 décembre 2020.

Copyright illustration en couverture : Pond5/StudioCanal.

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