Film de « l’après-guerre », road movie et comédie romantique, Héros est un peu tout ça à la fois. S’il n’a pas manqué d’interpeller le public américain à sa sortie sur les écrans en novembre 1977, le film, réalisé par un certain Jeremy Kagan, semble n’avoir suscité qu’un intérêt beaucoup plus relatif en France où il disparaît dans l’ombre de Voyage au bout de l’enfer (M. Cimino) et d’Apocalypse Now (F. F. Coppola) deux ans plus tard. Héros mérite pourtant le détour puisqu’il ne s’agit rien de moins que l’un des premiers « Vietnam War movies » à s’intéresser au sort des vétérans bien avant que Rambo ne vienne jouer les prolongations de la guerre dans une paisible petite bourgade des Rocheuses. *

UNE HISTOIRE DE L’APRÈS VIETNAM

Qui peut aujourd’hui prétendre connaître Jeremy Paul Kagan ? Né en 1945, le cinéaste passé par Harvard et la Tisch School of the Arts appartient à la génération du Nouvel Hollywood bien qu’il n’en croisera jamais le chemin. En cause, une carrière prolifique consacrée à la télévision, médium dont il fit les riches heures pendant plus de quarante ans sans parvenir à produire une oeuvre cohérente sur grand écran. Kagan peut toutefois se féliciter d’avoir fait passer devant sa caméra une jolie ribambelle d’acteurs hollywoodiens (Peter Falk, Martin Sheen ou encore Elliott Gould) et de s’être permis d’explorer sans gêne – mais certes trop discrètement – les zones d’ombres de la politique américaine du XXe siècle (les Sept de Chicago, Roswell, etc.) bien avant ses prestigieux collègues. Premier des sept films qu’il réalisera pour le cinéma – dont on retiendra surtout L’Élu (1981), adaptation plutôt réussie d’un roman du grand Chaïm Potok -, Heroes arrive dans sa besace par l’entremise d’une vedette de télévision, Henry Winkler, le sympathique blouson noir « Fonzie » de la série Happy Days (1974-1984). Son scénario est l’œuvre d’un ex-trouffion, James Carabatsos, qui puise dans ses souvenirs encore frais pour raconter l’histoire de Jack Dunne, un sympathique doux-dingue échappé d’un hôpital militaire dans l’intention d’élever des vers pour la pêche avec l’aide de ses camarades de régiment. Son chemin croise en route celui de Carol Bell, une jeune femme partie profiter de ses dernières heures d’indépendance avant l’échéance d’un mariage qu’elle redoute. Le couple mal assorti fait d’abord une halte chez Ken Boyd, un ancien de l’armée encore hanté par le spectre de la guerre quatre ans après son retour au pays, avant de prendre la direction d’Eureka, Californie, pour y retrouver Munro, un autre vétéran embringué dans l’improbable commerce de lombrics imaginé par Jack. Le scénario de Héros ne cesse d’osciller entre le classique et le moderne. Si le schéma narratif de la screwball comedy innerve globalement son arc narratif – James et Carol se rencontrent à bord d’un bus comme Gable et Lombard dans New York – Miami (F. Capra, 1934), œuvre matricielle du genre -, son rythme un peu mollasson copie avec moins de succès celui des road movies des années 70 impulsés par le canonique Easy Rider (D. Hopper, 1969). Héros n’étonne pourtant pas la moindre minute. Du moins carbure-t-il à l’économie au point de trahir une mise en scène hésitante voire erratique quand Kagan ne parvient à se décider sur quel pied faire danser ses personnages. C’est dans son portrait nuancé d’une Amérique encore meurtrie par la chasse aux Rouges, la Ségrégation et les luttes féministes que le film trouve son véritable propos. Rappelons qu’en 1977, le président Carter vient à peine d’accorder officiellement son pardon aux « draft resisters » et autres récalcitrants à la politique belliciste des États-Unis lorsque Jack et Carol sillonnent les tréfonds d’un pays où l’armée pense encore vainement pouvoir promettre un bel avenir à la jeunesse, où l’on ne peut s’empêcher de croire qu’une femme de couleur noire qui vous ouvre la porte est une employée de maison, où des vétérans esseulés noient leur PTSD (Post Traumatic Stress Disorder) dans des rasades de Bud, où une femme ne peut espérer voyager seule sans qu’on lui affuble de force un partenaire masculin… Héros compte parmi les premiers films – s’il n’est peut-être pas le premier – à évoquer le sort des vétérans du Vietnam au terme d’une décennie chaotique dont les dernières productions cinématographiques se chargeront de dresser le bilan. L’année 1977 voit ainsi débouler sur les écrans un autre Vietnam War Movie relativement méconnu, Légitime Violence (J. Flynn), lui, beaucoup plus âpre. Il faut attendre encore quelques mois pour que Hollywood ne s’empare pour de bon d’un sujet aussi brûlant et n’en fasse une bluette sentimentale (Le Retour, H. Ashby, 1978), une épopée intimiste (Voyage au bout de l’enfer, M. Cimino, 1978), un opéra guerrier (Apocalypse Now, F. F. Coppola 1979) et plus tard un drame de chambrée (Jardins de pierre, F. Coppola, 1987) ou encore un manifeste politique (Né un 4 juillet, O. Stone, 1989). James Carabatsos creusera pour sa part cette veine dans une seconde œuvre profondément viscérale, Hamburger Hill (J. Irvin, 1987), sortie dans l’ombre de Platoon (O. Stone, 1986) et Full Metal Jacket (S. Kubrick, 1987).

© Universal Pictures

© Universal Pictures

LE PREMIER FILM DE FONZIE

De véritables héros, nous n’en croisons guère dans ce pur objet des seventies rythmé par une bande originale signée du grand Jack Nitzsche. Tout au plus des archétypes brisés dont aucune institution ne sait trop quoi faire. Ainsi de Jack, contraint de renoncer à la vie active pour soigner son « cerveau malade » dans un hôpital militaire aux côtés d’infirmes de guerre. Ou de Carol, incapable de sacrifier sa liberté à un mariage qu’on devine pourtant motivé par un sentiment amoureux. Ou encore de Ken, le seul à avoir pris littéralement racine dans sa terre natale – il vit dans une caravane installée au fond du jardin de ses grands-parents – à défaut de la cultiver –  chômeur, il passe ses week-ends dans des courses de stock-cars et trompe chaque soir son mal du Vietnam en tirant des balles à blanc avec un fusil d’assaut. Non, Héros n’appartient pas au récit triomphaliste de l’histoire américaine que John Wayne a cru bon de vendre à son public dans Les Bérets Verts (1968). Moins schizo que le Travis Bickle de Taxi Drive (M. Scorsese, 1976), plus inoffensif que le John Rambo campé par Stallone, Jack Dunne gagne d’emblée notre sympathie grâce à sa loufoquerie empreinte d’une certaine poésie. Le personnage et son interprète perdent malheureusement très vite de leur densité au profit d’une galaxie de seconds rôles servis par un prestigieux casting. Le film qui aurait dû propulser « Fonzie » en tête d’affiche s’avère être en réalité un véhicule pour deux futures grandes stars hollywoodiennes. Sally Field a principalement fait carrière sur petit écran lorsqu’on lui propose le rôle de Carol que vient par ailleurs de refuser une certaine Talia Shire. Son rôle de « sœur volante » dans la série télévisée éponyme l’a introduite dans les foyers américains vers la fin des années 60. Le personnage de Sybil, jeune femme à la personnalité multiple dans une mini-série de Daniel Petrie, consacrera ses talents de comédienne « sérieuse » trois ans avant de recevoir l’Oscar pour sa prestation dans Norma Rae (M. Ritt). Héros lui pave ainsi le chemin vers la gloire au même titre que Harrison Ford dont la courte apparition (une quinzaine de minutes tout au plus contre deux minutes à peine pour John Cassavetes) déborde de magnétisme. L’acteur n’a pas encore endossé l’habit de Han Solo – Héros sortira pourtant six mois après La Guerre des Étoiles – quand il accepte de cachetonner chez Kagan. Le rôle de Ken semble étrangement prolonger celui de Bob Falfa que Ford incarne dans American Graffiti (1973). Celui-ci débarque en effet à bord d’une Chevrolet vrombissante, enchaînant les tonneaux pour le simple plaisir de la frime à la manière du personnage qu’il incarnait quatre ans plus tôt chez George Lucas. Charpentier de formation, Ford trouve de plus ici un rôle sur-mesure puisqu’on lui donne pour la première fois l’occasion de mettre à profit son savoir-faire devant une caméra lors d’une courte séquence qui le voit bâtir des cages à lapins. Comment dès lors tenir la distance face à pareille démonstration de talent ? Charismatique, Henry Winkler ne l’est pas pour un sou. Ses partenaires à l’écran lui dament immanquablement le pion jusque dans une dernière séquence aussi impressionnante que déchirante qui préfigure le premier Rambo (1982) de Ted Kotcheff. Pris d’un accès de démence, Jack importe ses souvenirs du Vietnam dans les rues d’Eureka où se rejoue un drame guerrier fantasmé, pourtant loin d’une dizaine de milliers de kilomètres. Carol le supplie de garder raison et de se délester du poids de la culpabilité qui le ronge pour accepter de nouveau de vivre. Eurêka ! Ils se sont trouvés.

Héros (Heroes, 1977 – États-Unis) ; Réalisation : Jeremy Kagan. Scénario : James Carabatsos. Avec : Henry Winkler, Sally Field, Harrison Ford, Val Avery, Olivia Cole, Hector Elias, Dennis Burkley, Tony Burton, Michael Cavanaugh, Helen Craig, John Finnegan, Betty McGuire, John O’Leary, Tom Rosqui, Fred Stuthman, Caskey Swaim, Kenneth Augustine, Rick Blanchard, Louis Carello, Robert Kretschmann, Alex Tinne, Dick Ziker, Ben Fuhrman, Bill Ackridge, Gary Bertz, Susan Bredhoff, William H. Burton Jr., David R. Ellis, James W. Gavin, Pat Hustis et Bernie Moore. Chef opérateur : Frank Stanley. Musique : Jack Nitzsche. Production : David Foster et Lawrence Turman – David Foster Productions et Universal Pictures. Format : 1.85:1. Durée : 112 minutes.

Sortie originale le 17 novembre 1977 aux États-Unis, puis le 10 octobre 1979 en France.

Disponible en VHS depuis janvier 1995 / * En combo Blu-ray + DVD avec livret exclusif chez Elephant Films depuis le 30 mars 2021.

Copyright illustration en couverture : Universal Pictures/DR.