Soirée VHS #4 : Macadam Cowboy vu par Mikael Buch

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Réalisé par un « angry young man » expatrié à Hollywood, Macadam Cowboy de John Schlesinger promet dans son premier quart d’heure un road movie urbain débordant de l’insouciance du Flower Power. Si le très célèbre titre-phare repris au générique d’ouverture par Harry Nilsson (« Everybody’s Talkin’ ») évoque la solitude d’un charmant cowboy noyé sous une marée humaine, la bande originale de John Barry annonce, elle, bien la couleur des prochaines minutes : une valse mélancolique aux lointains accents texans. Joe (Jon Voight) et Ratso (Dustin Hoffman) arpentent près de deux heures durant New York, de Manhattan jusqu’à ses bas-fonds, à la recherche d’un grand rêve américain longtemps promis, jamais acquis. Comment imaginer que l’une des plus belles histoires d’amour du cinéma contemporain s’apprête à s’écrire entre le premier, un gigolo machiste, et le second, escroc à la petite semaine ? C’est là toute l’indestructible force de Midnight Cowboy que nous avons revu aux côtés du réalisateur Mikael Buch, dont le dernier long-métrage en date, Simon & Théodore (2017), convoque le fantôme. *

REVOIR MACADAM COWBOY

Macadam Cowboy fait partie des films que je revois depuis mon adolescence mais il est devenu particulièrement important pour moi lorsque j’ai commencé à imaginer mon deuxième long-métrage, Simon et Théodore. J’avais tourné mon premier film, Let My People Go !, comme une sorte de film « de studio », comme une comédie musicale en Technicolor. Je voulais au contraire que mon film suivant soit « un film de trottoir », un film très urbain avec des personnages hauts en couleur qui seraient d’une certaine façon lâchés dans la ville. Quand je m’attaque à un nouveau scénario, la première étape de mon travail consiste à cerner mon envie de cinéma, c’est-à-dire à délimiter un territoire à l’aide de films « limitrophes ». Macadam Cowboy faisait partie de la cartographie de Simon et Théodore, entre L’Épouvantail de Jerry Schatzberg et La Dernière Corvée de Hal Ashby. Ce sont des films très ancrés dans l’Amérique de leur époque tout en étant portés par des personnages bigger than life.

Dans Macadam Cowboy, John Schlesinger filme deux laissés-pour-compte en manque profond de tendresse, unis par un lien amical et amoureux. De ce point de vue, Joe (Jon Voight) et Ratso (Dustin Hoffman) sont en quelque sorte des personnages de fable qui racontent la violence du monde contemporain. Sa force, le film la tire de la croyance indéfectible de John Schlesinger et du scénariste Waldo Salt en leurs personnages et leurs acteurs. Si Macadam Cowboy est tant porté par le tandem Dustin Hoffman/Jon Voight, c’est aussi parce que le scénario sert de tremplin aux acteurs pour déployer tout leur talent. C’est parce que le scénario est précis que les acteurs peuvent à chaque scène aller au cœur de leurs personnages et que tout semble à la fois inévitable et imprévisible. J’aime beaucoup par exemple la façon que le film a de nous présenter le personnage de Joe Buck et son rapport aux femmes. Dès le début, ses traumatismes sont suggérés par des flashbacks très troublants. A-t-il été abusé sexuellement par sa grand-mère ? Son amour de jeunesse a-t-il été violé sauvagement ? Rien ne sera jamais vraiment explicité. Mais ces bribes d’informations permettent d’aller néanmoins à l’essentiel et de deviner comment Joe Buck en est arrivé très tôt à se percevoir lui-même comme un toy boy, un objet sexuel.

Macadam Cowboy

© United Artists

Macadam Cowboy

© United Artists

UN FILM D’UNE RAGEUSE ACTUALITÉ

Dès le départ, le personnage de Jon Voight brouille les cartes dans son rapport à la virilité. Il s’habille comme un cowboy tout en étant dénué de la moindre notion patriarcale puisqu’il ne rêve que d’être entretenu par des femmes. Dustin Hoffman le lui fait d’ailleurs remarquer lorsqu’il lui reproche de ressembler à une « tapette habillée en cowboy ». Jon Voight avance innocemment que « John Wayne ne peut pas être pédé ». Son personnage, loin d’être misogyne ou homophobe, baigne malgré tout dans une culture de la virilité entretenue par des images véhiculées par le cinéma et la publicité. L’homosexualité latente qui existe entre Joe Buck et Ratso dans le film est d’ailleurs très belle. Ratso arnaque Joe et Joe décide néanmoins de venir vivre avec lui. La façon dont leur amitié se met en place me raconte leur solitude et leur besoin de partager leur vie avec quelqu’un d’autre, quel que soit son sexe ou son genre. Le lien qui unit Joe et Ratso dépasse toute logique. Et c’est peut-être la plus belle définition de l’amour, en quelque sorte : n’avoir aucune raison pratique d’être ensemble.

La fin tragique de Macadam Cowboy me semble d’ailleurs paradoxalement très lumineuse. Joe n’a pas l’air d’être dévasté par la mort de Ratso. Il a connu pour la première fois une relation d’amitié et de tendresse, une relation dans laquelle il n’était pas traité comme un objet. Il peut alors jeter à la poubelle sa panoplie vaguement érotique de cowboy et devenir maître de son corps et de son désir. On a encore besoin de films comme celui-là pour déconstruire le patriarcat et les clichés liés au genre. On a besoin de films qui nous rappellent la capacité du cinéma à nous remettre aux prises avec nos désirs et avec nos troubles. Bref, Midnight Cowboy est un film qui continue d’être d’une rageuse actualité.

Macadam Cowboy est disponible sur Ciné + Classic jusqu’au 27 juillet 2021.

* Propos recueillis à Paris, le 7 juillet 2021.

Copyright illustration en couverture : tous droits réservés.