Fraîchement débarqué à Hollywood, Martin Scorsese réalise en 1972 son deuxième long-métrage, Bertha Boxcar, road movie libertaire produit par le roi du drive-in, Roger Corman, d’après l’autobiographie d’une « hobo » radicale des années 30. Passée à la moulinette du cinéma d’exploitation, l’histoire de Bertha Thompson regorge d’érotisme et de violence tout en brossant le portrait de l’Amérique de la Grande Dépression. Bertha Boxcar fait partie de ces films qu’on souhaiterait avoir découvert au mieux dans une salle cradingue de la 42e rue, au pire chez soi en VHS par hasard. Le film débarque aujourd’hui en combo DVD/Blu-ray chez l’éditeur Rimini avec un magnifique visuel grindhouse et un double bonus inédit, dont une interview très instructive de sa productrice, Julie Corman. Docteur en cinéma, Régis Dubois a sillonné ouvrages après ouvrages la filmographie de Scorsese et l’Amérique des drive-in. Revoir Bertha Boxcar à ses côtés était une évidence… *

LE PREMIER FILM PROFESSIONNEL DE SCORSESE

J’ai découvert Bertha Boxcar assez tardivement, même si je l’avais déjà croisé au cours de mes recherches sur Scorsese. Le film est sorti en France en octobre 1973 puis il est devenu relativement introuvable à la grande époque de la VHS. On lui accole souvent à tort l’étiquette du « premier VRAI film de Martin Scorsese » alors qu’il vient après Who’s That Knocking at My Door, un film d’étudiant avec Harvey Keitel, réalisé en 1964 puis exploité en salle sous différents titres et dans différentes versions à partir de 1968. En France, il faudra attendre 2009 pour pouvoir enfin le découvrir dans sa version intégrale. C’est un très bon premier long-métrage, assez méconnu où Scorsese raconte sa jeunesse à New York, dans la Little Italy. Bertha Boxcar est moins une œuvre personnelle comme Who’s That Knocking…, et plus tard Mean Streets, qu’un « premier VRAI film » professionnel commandé par Roger Corman, le pape de la série B. A cette époque, Scorsese déprime de plus en plus parce que sa carrière ne décolle pas, contrairement à ses amis Coppola et De Palma. Il a donné pendant quelques temps des cours à l’université de New York, dont il est d’ailleurs diplômé, puis il a été embarqué dans l’aventure de Woodstock en 1969 en tant qu’assistant-réalisateur et monteur. Le documentaire obtient un Oscar l’année suivante, et Scorsese son passeport pour Hollywood. Et c’est là que les choses se gâtent… Scorsese trimballe avec lui à Los Angeles toute la panoplie du parfait newyorkais – asthme, insomnie, troubles obsessionnels compulsifs, névroses, etc. – et se retrouve bloqué loin de chez lui, dans un climat qui n’est pas le sien, une ville qu’il n’aime pas du tout, à monter un autre documentaire rock, Medicine Ball Caravan. On voit d’ailleurs très bien qu’il n’est pas au mieux de sa forme dans Bertha Boxcar. Il interprète le client d’une maison close vers la fin du film. Son visage est si bouffi qu’on a du mal à le reconnaître. Avant Bertha, Scorsese a été viré de ce qui aurait dû être son second film, Les Tueurs de la Lune de Miel, parce que les producteurs le considéraient trop lent. Cet échec le hante lorsque Roger Corman lui propose une histoire dans le même genre. Cette fois, il storyboarde intégralement le film (500 dessins, quand même !) pour éviter de reproduire les mêmes erreurs. Passer par l’école Corman a plus ou moins été une bénédiction pour Scorsese. Coppola, son aîné, y a commencé avant lui avec Dementia 13, en 1963. Roger Corman a eu la bonne et généreuse idée d’offrir l’opportunité de réaliser un premier film à la jeune génération qui sortait de l’université alors que Hollywood lui fermait ses portes. Les réalisateurs devaient en retour respecter un très faible budget, environ une centaine de milliers de dollars, et rendre leur travail à temps. Scorsese se fait donc la main grâce à lui avec un film d’exploitation comme on en projetait dans les cinémas des quartiers mal famés de New York. Bertha Boxcar lui apprend à tenir son budget (650 000 dollars), respecter les délais (24 jours de tournage) et un cahier de charges (une scène de nue toutes les quinze pages). Scorsese ne prendra pas énormément de libertés. Il se contente de réaliser le film et de le monter, même s’il n’est pas mentionné à ce poste dans le générique – son adhésion récente au syndicat des réalisateurs américains ne l’autorise pas à toucher à une table de montage. Même la scène scorsesienne par excellence – la crucifixion de Big Bill Shelly (David Carradine) sur un wagon (le fameux « boxcar » éponyme) – était déjà dans le scénario original…

Harvey Keitel fait sa première apparition dans l’univers de Martin Scorsese dans Who’s That Knocking at My Door, en 1967 © Chuck Shirley/Solaris Distribution

Le réalisateur Michael Wadleigh, Thelma Schoonmaker et Martin Scorsese travaillent sur le montage du documentaire Woodstock, 1969 © Warner Bros/Michael Ochs Archives/Getty Images

UNE GALERIE DE MAVERICKS

Scorsese apporte ici et là des touches personnelles sous la forme de clins d’œil cinéphiles. Bertha Thompson (Barbara Hershey) apparaît par exemple pour la première fois à l’écran avec la même coiffure que Dorothy (Judy Garland) dans le Magicien d’Oz, comédie musicale à laquelle rendra aussi hommage l’ouverture d’Alice n’est plus ici en 1974. Scorsese lui-même encourage la comparaison entre les deux films. Dans cette lecture, les trois compagnons de Bertha – le syndicaliste Big Bill, le mécanicien noir Von Morton (Bernie Casey) et le joueur de cartes juif Rake Brown (Barry Primus) – font écho à l’Épouvantail, l’Homme de Fer et au Lion. Mais pour moi, la vraie dimension scorsesienne du film apparaît pendant la fusillade finale jubilatoire – avec les effets de style (accélérés, etc.) développés dans Mean Streets puis Taxi Driver – dans une très belle scène de nue comme Scorsese en a le secret – je vous invite à découvrir celle de Who’s That Knocking at My Door sur « The End » des Doors – et dans la bande originale blues-folk. Bertha Boxcar s’inscrit dans une lignée très cormanienne – celle de Bloody Mama, dont il est censé être une vague suite – et prolonge le cycle plus global des anti-héros des années 20-30 impulsé par le Bonnie & Clyde d’Arthur Penn. Au tournant des années 60-70, la jeunesse se prend de passion pour la mythologie des hobos. On le voit très bien lorsque Bob Dylan, prophète folk, reprend à son compte l’héritage de Woody Guthrie qui lui-même a droit à son biopic réalisé en 1976 par Hal Ashby, En route pour la gloire, avec David Carradine. De même, Boxcar Bertha est une adaptation, certes édulcorée, des mémoires d’une figure libertaire des années 30, Bertha Thompson, militante anarchiste proto-féministe. Le livre original brosse les grandes heures du syndicalisme dans les années 30 –  même un cinéaste « de droite » comme John Ford réalise un film quasiment marxiste à la fin de la décennie, Les Raisins de la colère ! C’est aussi l’époque du New Deal et de l’effondrement du capitalisme. Une fraction de la société américaine se tourne alors vers des modèles alternatifs comme le communisme. Bertha Boxcar rend compte de ces mutations avec sa galerie de mavericks : une fille aux mœurs légères (Barbara Hershey), un syndicaliste anarchiste (David Carradine), un afro-américain qui dézingue tout le monde à la fin (Bernie Casey) et un juif craintif (Barry Primus) auquel Scorsese s’identifie le plus, bien qu’il soit d’origine sicilienne. On le sait assez peu mais beaucoup d’italo-américains, qui constituent la majorité des migrants au début du XXe siècle, ont très longtemps été victimes de racisme aux États-Unis. C’est d’ailleurs encore aujourd’hui une communauté victime du stéréotype du mafieux… Scorsese est d’origine sicilienne et peureux comme le personnage de Barry Primus. Il a grandi parmi les bandes de voyous de Little Italy mais il s’amuse à raconter qu’il arrivait toujours en retard dans les bagarres à cause de son asthme !

Barbara Hershey (à droite) fera découvrir à Scorsese le roman La Dernière Tentation du Christ de Níkos Kazantzákis pendant le tournage de Bertha Boxcar, en 1971 © AIP

Martin Scorsese (à droite) affirme s’identifier au personnage juif craintif interprété par Barry Primus (à gauche) dans son deuxième long-métrage, Bertha Boxcar, en 1971 © AIP

UN PORTRAIT DE FEMME COMPLEXE

Comme Easy Rider, Bertha Boxcar est un road movie dans l’air du temps – avec des marginaux (un syndicaliste) face aux puissants (le directeur des chemins de fer et sa milice proto-fasciste) – qui fait écho aux convictions politiques libérales de son réalisateur. Scorsese a par exemple réalisé en 1970, Street Scenes, un documentaire sur les manifestations contre l’invasion du Cambodge pendant la guerre du Vietnam. Bertha Boxcar mérite aussi le détour d’un point de vue socio-politique parce qu’on y voit un personnage noir sauver un blanc, ce qui est encore aujourd’hui très rare – Spike Lee préfère parler du cliché du « sauveur blanc » – et parce qu’il est centré sur un personnage féminin. La question féminine reste très complexe dans l’œuvre de Scorsese. Il a grandi dans un milieu sicilien très religieux où une femme doit choisir entre deux modèles : la madone ou la putain. Son œuvre et sa philosophie restent très imprégnées par cette éducation même s’il essaie de s’en défaire. Contrairement à la vraie Bertha Thompson, on ne sait pas vraiment si le personnage de Barbara Hershey est purement vénal, ni s’il a une conscience politique comme celui de David Carradine. Bertha Boxcar montre plutôt une femme affirmer de manière très positive sa liberté sexuelle, sans être féministe, dans une œuvre d’exploitation caractérisée par sa violence et son érotisme. Il faudra attendre le quatrième film de Scorsese en 1974, Alice n’est plus ici, un road movie commandé par Ellen Burstyn, pour retrouver un autre portrait de femme « forte ». Bertha Boxcar satisfait tellement Roger Corman qu’il propose à Scorsese de réaliser The Arena, un film de gladiatrices avec Pam Grier. Scorsese décline la proposition, mais accepte de superviser le montage d’une production A.I.P., Unholly Rollers, qui surfe sur le succès récent de Kansas City Bomber, un film sur le roller derby avec Raquel Welsh. Si Scorsese refuse de poursuivre dans la veine du cinéma d’exploitation, c’est surtout parce que John Cassavetes, son père spirituel, vient de lui reprocher d’avoir perdu un an de sa vie avec Bertha Boxcar. Scorsese retourne donc à nouveau dans sa Little Italy natale pour son troisième film, Mean Streets. Corman s’engage à le distribuer à condition de le tourner à Harlem avec des acteurs noirs pour en faire un film de blaxploitation, genre très en vogue au début des années 70. Scorsese refuse, bien évidemment, même s’il envisage à sa façon un film « communautaire ». Mean Streets sera aux italo-américains ce que Shaft fut aux afro-américains… Sans lancer une vague de mafiasploitation

* Propos recueillis par téléphone, le 3 mars 2021.

Copyright photo de couverture : Gone Hollywood.

ÇA VOUS A PLU ?

Le spectacle continue… Et vous pouvez y apporter votre rime !