« Pretty woman, walking down the street, Pretty woman, the kind I like to meet »… 1990 : le tube de Roy Orbison enregistré en 1964 se paye le luxe d’un retour en grande pompe grâce au film du même nom réalisé par Garry Marshall, showrunner de la série Happy Days, qui lance par la même occasion la carrière de Julia Roberts. Pretty Woman, en version originale, ou Une jolie femme, chez nos amis québécois, ne démérite pas son titre de mètre étalon de la comédie romantique moderne, créant ainsi de nombreux émules pour les décennies à venir. Trente ans après sa sortie, l’aura de l’histoire d’amour entre Vivian Ward, une jeune prostituée indépendante, et Edward Lewis, un homme d’affaires fortuné, resplendit avec la même intensité, malgré les épaulettes et les choucroutes toujours aussi kitschissimes.

RAIPONCE à HOLLYWOOD

Dans la deuxième partie des années 80 rythmée au son des tubes de Madonna et des rails de coke, Jonathan Frederick Lawton, un jeune scénariste amateur de ninjas et de comédies, végète dans les bas-fonds de Los Angeles où croupissent junkies, dealers et prostituées à l’écart du faste hollywoodien. Alors qu’il cachetonne dans la post-production, J.F.L. s’attelle à l’écriture de 3000, un scénario à cheval entre Wall Street (O. Stone, 1987) et La Dernière Corvée (H. Ashby, 1973) qui décrit les dérives d’une Amérique rongée par l’argent dans laquelle une jeune femme sans le sou prétend à mener la même vie que les yuppies. Le scénario de Lawton provoque la rencontre entre un requin de la finance façon Gordon Gekko, et l’une de ses victimes collatérales. Le script, passé par le très « indé » Sundance Institute, atterrit du côté de Burbank, Californie, où il tape dans l’oeil des dirigeants de Touchstone Pictures, filiale « adulte » des studios Disney sous laquelle sont sortis notamment Good Morning, Vietnam (B. Levinson, 1987) ou encore Le Cercle des poètes disparus (P. Weir, 1989). Les cadres de la firme souhaitent alors garder dans leur équipe leur nouveau poulain, le réalisateur Garry Marshall, tout juste auréolé du succès de la dernière production maison, Au fil de la vie (1988). Le cinéaste originaire du Bronx n’en est pourtant pas à son coup d’essai dans la profession. C’est un vétéran de Hollywood, déjà connu du grand public grâce à un programme télévisé phare des années 70, Happy Days, lui-même dérivé d’un long-métrage culte, American Graffiti (1973). Véritable touche-à-tout (réalisateur, acteur, producteur), Marshall peut se vanter d’avoir un sacré flair pour dénicher les talents, puisqu’il a notamment lancé les carrières de quelques grands noms d’Hollywood parmi lesquels Robin Williams (grâce à une autre série culte des années 70, Mork & Mindy), Anne Hathaway (dans Princesse malgré elle, en 2001) et donc Julia Roberts. Suite à la réalisation de Pretty Woman, l’interprète de Vivian et le créateur de Happy Days collaboreront à trois autres reprises : Just married (ou presque) en 1999, puis sur deux œuvres caractéristiques de  sa fin de carrière, Valentine’s Day (2010) puis Joyeuse fête des mères (2016), le cinéaste donnant alors dans les productions chorales pharaoniques pour célébrer les fêtes traditionnelles qui rythment l’année.

Garry Marshall et le casting de Happy Days, dans les années 70 © DR

Garry Marshall et Anne Hathway, en 2001 © Kevin Winter

Garry Marshall ne s’en cache pas : il adore les contes de fées. Son amour va ainsi déteindre sur le scénario original de Lawton, à l’origine bien plus sombre et dramatique. Le cinéaste félicite l’auteur pour son travail d’écriture, mais insiste pour s’atteller à la réécriture de cette histoire de jeune femme qui « voulait tout faire pour changer de vie ». Marshall questionne continuellement Lawton pour savoir ce qu’il advient de son héroïne et savoir comment la sauver. Car oui, le scénariste original avait réservé à son personnage une fin radicalement différente de celle de Pretty Woman. Après l’overdose de son amie Kit, Vivian prenait ainsi la poudre d’escampette, argent en poche, direction Disneyland, bien loin du final à la Cendrillon réservé finalement au couple d’amoureux. Lawton change le ton de son histoire. Mais cette fois, la mayonnaise ne prend plus. Marshall concédera plus tard qu’il avait sa propre idée pour cette histoire, un conte de fées moderne avec un twist final. Autre transformation, Vivian n’est plus une junkie. Elle mène une vie beaucoup plus « saine », choisit scrupuleusement sa clientèle, se protège à chaque rapport, en opposition à son amie et colocataire Kit. Plus tard, l’alchimie impressionnante entre Julia Roberts et Richard Gere poussera également le réalisateur à transformer la fin originale. Ses deux tourtereaux se retrouveront pour vivre heureux jusqu’à la fin des temps. Jeffrey Katzenberg, alors président de Disney, appuie largement la volonté de Marshall : ce film doit avoir une fin heureuse. La nouvelle mouture du scénario intègre des éléments du mythe de Pygmalion et Galatée. Le richissisme Edward offre l’opportunité à Vivian de refaire sa garde de robe, des vêtements bien plus adaptés au standing du financier, directement artisan de la nouvelle Vivian, empreinte de glamour et de haute-couture. Même si le générique final ne créditera que le seul nom de Lawton, d’autres auteurs de l’ombre vont apporter leur contribution à l’écriture du film appelé à devenir la pierre angulaire de la romcom des années 90. Les modifications les plus signifiantes n’appartiennent, certes peut-être, qu’au réalisateur lui-même (la scène de polo), mais la morale finale (Vivian sauve l’âme d’Edward) serait l’œuvre de la productrice exécutive, Laura Ziskin. Dernière modification de taille, le titre original, 3000 – le montant quoffre Edward à Vivian pour obtenir ses services pendant son voyage à Los Angeles – ne plaît pas aux exécutifs de Disney qui n’y voient là qu’un un titre de science-fiction. 3000 devient donc Pretty Woman, le conte de fées rêvé par Gary Marshall, avec une prostituée débrouillarde, lointaine cousine de Raiponce, et son prince charmant plein aux as. Le succès de Pretty Woman permettra à Lawton de décrocher de nombreux contrats dans les années 90, en plus des deux malheureuses séries B dont il assure l’écriture et la réalisation, avant de tomber rapidement dans l’abîme des films hollywoodiens sans intérêt. Ses talents d’écriture ont surtout servi jusqu’ici à monter des blockbusters d’action survitaminée en collaboration avec le légendaire Steven Seagal. 

QUAND RICHARD RENCONTRE JULIA

Le scénario bouclé, Garry Marshall et son équipe peuvent partir à la recherche de leur duo d’amoureux. Le cinéaste se souviendra longtemps de ce processus fastidieux durant lequel il a essuyé le refus de quasiment tout le star system de l’époque, Richard Gere et Julia Roberts n’étant clairement pas les premiers choix du studio. Le légendaire Burt Reynolds décline ainsi directement le rôle d’Edward. Al Pacino, quant à lui, affirmera en interview avec Larry King s’être rendu à une session de lecture avec Julia Roberts, avant de décliner une offre que cette fois-ci, il pouvait bien refuser. Richard Gere lui-même éconduira les nombreuses avances de Garry Marshall avant de rencontrer sa partenaire à l’écran, une toute jeune actrice apparue dans deux-trois productions de l’époque, dont Potins de femmes (H. Ross, 1989) qui lui valut d’ailleurs une nomination aux Golden Globes. Le rôle qu’accepte alors Julia Roberts vient d’être proposé sans succès à des actrices plus en vogue, dont Meg Ryan, Valeria Golino, Darryl Hannah ou encore Michelle Pfeiffer, chacune  ayant refusé l’offre à cause du ton sombre du film – comprenez en sous-texte qu’elles ne souhaitaient tout simplement pas être associées à l’image d’une prostituée. Malgré leur trop jeune âge, Jennifer Connelly et Winona Ryder auditionnent également sans succès devant la caméra de Marshall. Julia Roberts elle-même doit redoubler d’efforts afin de convaincre par deux fois le réalisateur de son enthousiasme pour le rôle de prostituée au coeur d’or. Les producteurs, eux, manifestent quelques réticences à l’égard de l’actrice, originaire de l’État de Georgie. L’accent sudiste de Julia Roberts ne colle en effet pas vraiment avec le personnage de Vivian. La production décidera donc de rajouter pendant le tournage une ligne de dialogue, clarifiant ses origines. Viv’ devient ainsi une jeune femme d’Atlanta partie chercher l’aventure dans la Cité des anges. Marshall use ensuite de la plus grande des roublardises pour faire craquer le gentleman à la chevelure poivre et sel. Il envoie Julia Roberts en personne convaincre Richard d’interpréter son prince charmant. « Please say yes » : l’actrice obtient gain de cause grâce ce petit post-it qu’elle place sous le nez du playboy au téléphone avec le réalisateur.

Gere se laisse convaincre par la complémentarité immédiate avec la jeune actrice, et accepte donc de se lancer dans l’aventure de Pretty Woman. Le reste du casting s’avère enfin bien moins difficile à boucler. Ralph Bellamy, le médecin diabolique de Rosemary’s Baby (R. Polanski, 1968), offre sa dernière performance d’acteur pour ce film – le vétéran hollywoodien décèdera d’une maladie pulmonaire deux années plus tard. L’acteur incarne ici James Morse, le vieux propriétaire de l’entreprise de construction qu’Edward est venu racheter à Los Angeles. Hector Elizondo, acteur fétiche de Garry Marshall, et camarade de Richard Gere sur le tournage d’American Gigolo (P. Schrader, 1980) prête quant à lui ses traits au maître d’hôtel, conseiller, ou bonne fée, de Vivian. Sa courte apparition – à peine dix minutes de présence à l’écran – lui vaudra plus tard une nomination aux Golden Globes. 

Julia Roberts, en 1989 © Jacques Malignon

LOS ANGELES, 1989

Le casting « abordable » de Pretty Woman permet surtout à Garry Marshall de ne pas restreindre ses envies dans le choix de ses décors à Los Angeles. Les cadres de Disney viennent en effet de lui allouer un budget confortable de 14 millions de dollars, une somme rondelette qui suffit à tourner les extérieurs sur place, dans les environs de Beverly Hills et le reste en studio, à Burbank. Le tournage commence sans surprise sur les chapeaux de roue le 24 juillet 1989 avant de déraper aussi sec. En cause : des dissensions autour de la  marque de voiture de sport qu’emprunte le personnage d’Edward pour fuir une soirée mondaine. Les marques Ferrari et Porsche refusent d’être associées à un film sur la prostitution. Lotus Cars, à l’inverse, voit une opportunité de publicité directe, et accepte sans questionnement le placement de leur produit. Le modèle utilisé, une Esprit SE 1989.5 de couleur argent, deviendra la « voiture de Pretty Woman ». La popularité du film profitera ainsi aux ventes du bolide de la marque anglaise… Mais pour l’heure, le tournage reprend sans accroc, avec un large budget sans doute favorable à la bonne entente générale, si rare en plateau à Hollywood. L’ambiance tranquille et bon enfant recèle néanmoins son lot de petites histoires et de moments cocasses. Ainsi, Julia Roberts ne parvient pas à donner le rire candide que souhaite Garry Marshall lorsqu’elle regarde une rediffusion du sitcom I Love Lucy dans sa chambre d’hôtel. Au bout de plusieurs prises, le cinéaste trouve une parade en décidant de lui chatouiller les pieds. Le résultat ne se fait pas attendre : l’actrice éclate de rire, offrant ce ricanement si distinct et si communicatif à une scène devenue culte. Garry Marshall engage de même son casting talentueux à improviser des scènes pleines d’humour, notamment lorsque Vivian se mouche à grand bruit dans le carré de tissu d’un maître d’hôtel. Julia Roberts surprend alors toute l’équipe avec son idée, absente du scénario. Si l’actrice ne manque pas d’idées pour donner plus de vie à son personnage, elle fait aussi les frais des trucages ingénieux de l’équipe. La lessive abondante nécessaire pour obtenir un bain suffisamment moussant décolorera ainsi la chevelure rousse de la jeune femme. 

Garry Marshall, Julia Roberts et Richard Gere sur le tournage de Pretty Woman, en 1989 © Buena Vista Pictures/Everett Collection

Garry Marshall et Richard Gere sur le tournage de Pretty Woman, en 1989 © Buena Vista Pictures/Everett Collection

C’est ensuite le tour de Richard Gere d’imaginer une autre scène iconique du film. Edward montre le collier que Vivian portera à l’opéra. La jeune femme se rapproche du bijou pour le regarder juste au moment où son client referme la boite, créant ainsi un moment d’hilarité complice entre les deux. Gere révèle avoir pensé que la présentation du bijou était bien trop quelconque. Pari totalement gagnant pour le playboy : la scène émerveille l’équipe en plateau, avant d’être parodiée jusqu’à l’usure. Ce même collier possède d’ailleurs lui aussi sa propre petite histoire. En effet, le budget du film, confortable, mais loin d’être mirobolant, ne permet pas à la production de se procurer un tel accessoire de luxe. L’équipe doit donc une énième fois trouver une parade. Le joailler Fred vient à leur rescousse et leur prête le fameux collier, sous escorte d’un garde armé 24 heures sur 24. Vous pouvez maintenant imaginer Julia Roberts manipuler le bijou à l’écran, avec son vigile hors-champs. Vient enfin la fameuse scène de l’opéra. Le duo assiste à une représentation de La Traviata dont l’histoire renvoie directement en écho à celle de Vivian et Edward. Son compositeur, Verdi, s’y inspire en effet de La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils pour mettre en scène un drame romantique entre une jeune courtisane qui en pince pour un homme fortuné. Garry Marshall prévoit de filmer sa séquence à l’opéra de San Francisco… Jusqu’à ce qu’un tremblement de terre – le Quake of ’89 bien connu chez les autochtones de Frisco n’oblige l’équipe à se rabattre sur une reconstitution en studio, perdant ainsi tout le glamour de la scène au tournage (heureusement intact à l’écran). De leur côté, Gere et Roberts s’avèrent tout particulièrement stressés lorsqu’il s’agit de mettre en boite la scène-clé qui cèle l’union physique entre les deux protagonistes. Cette tension provoque même à l’actrice une violente réaction cutanée qu’un assortiment de lotions permettra de dissimuler à l’écran. « C’est dans la boîte ! » Le tournage s’achève le 30 novembre 1989 alors qu’en France une autre célèbre romcom triomphe en salle, Quand Harry rencontre Sally, de Rob Reiner…

IT MUST HAVE BEEN LOVE

Soucieux d’atteindre le plus large public possible, les studios Disney insistent pour que Garry Marshall écarte de son montage les scènes qui font directement référence aux drogues. La version édulcorée de Pretty Woman que découvrent les spectateurs à sa sortie en salle se focalise donc exclusivement sur la relation amoureuse entre ses deux tourtereaux, un moyen comme un autre d’insister sur l’imagerie féérique moderne voulue par le réalisateur. La MPAA gratifie le film d’une certification PG-13, avec son personnage évoluant dans le monde de la prostitution. Il faudra attendre mars 2005, soit les quinze ans du film, pour pouvoir enfin découvrir les fameuses séquences écartées du montage dans une édition DVD spéciale. Pretty Woman arrive dans les salles américaines le 23 mars 1990, le 28 novembre en France. Si la presse lui réserve des critiques plutôt mitigées, c’est un autre son de cloche qui l’attend en salle. Le film fait sensation auprès du public et reste même dans le top 10 du box-office américain pendant plus de 16 semaines consécutives. Ce succès lui permet d’engranger près de 180 millions de dollars rien que sur le sol américain, soit près de douze fois le budget du film.

Julia Roberts dans sa célèbre robe échancrée pour Pretty Woman, en 1990 © Buena Vista Pictures/Everett Collection

La bande originale, certifiée triple disque de platine, culmine elle aussi en haut des charts. La mode s’aligne sur ce véritable phénomène culturel. La robe échancrée bicolore de Vivian, devenu iconique, sera vendue quelques temps plus tard lors d’une mise aux enchères pour un sacré paquet d’argent. Un Golden Globe et une nomination aux Oscars en poche, toutes les portes d’Hollywood s’ouvrent  à « l’inexpérimentée » Julia Roberts. Les films dans lesquelles l’actrice tournera à la suite de Pretty Woman confirmeront son statut d’icône des romcom de la décennie. Ainsi du Mariage de mon meilleur ami (P.J. Hogan, 1997)ou encore de Coup de foudre à Notting Hill (R. Michell, 1999). Loin de se reposer sur les lauriers, Julia Roberts explore tous les registres. Elle joue la Fée Clochette chez Steven Spielberg dans Hook (1991), puis donne de la voix dans la comédie musicale de Woody Allen, Tout le monde dit I love you, en 1997.Son Oscar, elle l’obtient finalement à la fin de la décennie pour sa performance dans le biopic consacré à Erin Brockovich, amorçant par la même occasion une longue collaboration avec Steven Soderbergh sur la franchise Ocean’s (2001-2007). Malgré la diversité de ses rôles, Julia Roberts reste toujours attachée à la séquence de shopping dans de luxueux magasins sur la musique de Roy Orbison. Ces deux courtes mais cultissimes minutes incarnent aujourd’hui la quintessence des scènes d’essayage au cinéma, jusque dans leur parodie par les Nuls (La Cité de la Peur, A. Berbérian) ou Jim Carrey (Dumb & Dumber, B. et P. Farrelly, 1994). Si « Oh, Pretty Woman » est devenue la bande-son du shopping, c’est une autre chanson romantique qui va marquer son époque. Rééditée pour le film, « It Must Have Been Love », power ballad du groupe suédois Roxette, explose les records du Billboard. Ce tube, sorti trois ans auparavant en Suède dans une version calibrée pour Noël (« Christmas for the Broken Hearted »), devient un hit interplanétaire et la pièce maîtresse de toute bonne compilation de chansons d’amour qui se respecte. Dans le registre des détails farfelus, l’affiche, toute aussi iconique que le film lui-même, s’avère être un habile travail de montage. En effet, on apprit bien plus tard que le corps de Julia Roberts n’est autre que celui de sa doublure, Shelley Michelle. Richard Gere, lui, y fait les frais d’une petite coloration. Sa chevelure, brune sur l’affiche, se rapproche plus de la fourrure d’un renard argenté à l’écran. Mais au fond peu importe… La posture des deux personnages dos à dos devient un véritable archétype que les services marketing des studios reproduiront pour les années à venir. Ainsi de Brad Pitt et d’Angelina Jolie sur l’affiche de Mr & Mrs Smith (D. Liman, 2005) ou encore de Katherine Heigl et d’Ashton Kutcher sur celle de Kiss & Kill (R. Luketic, 2010). Malgré l’immense succès du film, l’équipe de Pretty Woman se fait une promesse solennelle : ne jamais lui donner de suite et s’opposer par tous les moyens à tout projet du même genre. La pression de Broadway viendra finalement à bout de leur résistance. En 2018, une version musicale, créée par Bryan Adams et Jim Vallance, voit le jour sous la direction de Jerry Mitchell [un metteur en scène spécialisé dans les revivals musicaux puisqu’on lui doit notamment ceux de Grease (1994), The Full Monty (2000) ou encore d’Attrape-moi si tu peux (2009), N.D.L.R.] Pretty Woman: The Musical ouvre au Nederlander Theatre sur la 41e à New York le 16 Août, mais ne reçoit principalement que des mauvais retours. Le charme daté de l’histoire originale est rompu. Broadway n’a pas réussi à retranscrire la magie du film. La comédie musicale disparaît au bout d’un an seulement. 

Le casting de Pretty Woman réuni sur le plateau du Today show, en 2015  © Peter Kramer/NBC/NBC NewsWire

Samantha Barks et Andy Karl dans Pretty Woman: The Musical, en 2018 © Matthew Murphy

PRETTY WOMAN A l’HEURE DE METOO

En pleine révolution MeToo, deux lectures radicalement différentes du film s’offrent désormais aux spectateurs de Pretty Woman, partagés entre des représentations de genres rétrogrades et la figure d’émancipation féminine que propose le scénario. Le personnage de Richard Gere incarnerait ainsi l’éternel sauveur, un prince charmant des temps modernes dont les femmes ne peuvent se passer. En affublant l’héroïne de Pretty Woman d’une destinée digne des princesses Disney, Edward Lewis devient le seul espoir de salut, la porte de sortie vers la promesse d’un futur peu glorieux. Le traitement aseptisé de la prostitution à l’écran élude les dangers du « plus vieux métier du métier du monde ». Vivian et son amie Kat vivent en toute indépendance, sans la menace d’un proxénète violent. Julia Roberts elle-même affirme que le film n’aurait pas pu sortir en l’état aujourd’hui. Et en effet, un homme blanc et fortuné qui entretient financièrement sa future compagne n’est plus recevable à une époque prônant l’autonomisation des femmes. Inversement, d’autres voix considèrent Pretty Woman comme une pépite féministe. Après tout, aucun homme ne soutire à Vivian ses revenus. La jeune femme bricole elle-même ses tenues de travail, en noircissant les tâches d’usure de ses bottes. Les séquences de shopping cristallisent ainsi son affirmation au même titre que le rejet des commentaires désobligeants sur sa condition. L’hostilité des vendeuses à son égard – Vivian ne portait que des vêtements de roturière – se transforme à mesure que se dessine sa nouvelle allure. Ce changement de comportement sera d’ailleurs contré par une offense de la part de Vivian qui refuse de leur offrir le moindre centime. Une autre célèbre séquence offre un bel exemple du même genre. Lorsqu’Edward emmène Vivian à l’opéra, une sortie culturelle d’ordinaire réservée à un public élitiste, la jeune femme, loin de cacher son ignorance, semble particulièrement apprécier l’œuvre de Verdi, pendant que d’autres spectateurs « haut-classés » se pavanent pour faire valoir leur statut social. Autre détail d’importance, symbolique de son époque : la prostituée initie la première relation charnelle avec son client par la présentation des préservatifs à leur disposition.

La première partie des années 90 s’ouvre ainsi sur cette image en salle, alors qu’aux États-Unis, où fut inventé l’expression « travailleur du sexe », on recense déjà plus de 100 000 cas d’infection au SIDA. La fin de Pretty Woman propose également une double lecture. D’aucuns y verront une victoire de l’idéologie patriarcale, là où d’autres considéreront assister au triomphe d’une jeune femme qui a enfin trouvé l’amour dans une relation où elle affirme son statut d’égale et peut négocier chacune de ses interactions avec son « chevalier blanc ». Car oui, tout au long de leur relation à l’écran, Viv’ modifie en profondeur et petit-à-petit le monde d’Edward. Le prédateur qui n’avait autrefois aucun scrupule à démanteler des entreprises se rachète une conscience grâce à une « authentique » travailleuse du sexe. Lui-même l’aide à s’extraire de sa condition alors qu’elle ramène son coeur à la lumière. Le sauveur devient ainsi le sauvé. Par-delà les stigmates visuels d’une période révolue, c’est peut-être l’ambivalence idéologique de Pretty Woman qui assure désormais au film sa postérité intemporelle.

Richard Gere et Julia Roberts dans la scène finale de Pretty Woman, en 1990 © Buena Vista Pictures/Everett Collection

Copyright illustration en couverture : Film Freak Design.