« C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de 50 étages, et tout le long de sa chute il se répète jusqu’ici tout va bien… » Si cette réplique ne vous évoque pas immédiatement La Haine de Mathieu Kassovitz, et que vous êtes un cinéphile endurci qui préfère y lire sa référence – à savoir, une réplique des 7 Mercenaires (J. Sturges, 1960) – ou que vous habitiez dans une grotte sur Mars pendant le quart de siècle dernier – auquel cas sortez-en vite et regardez-le ! La Haine a 25 ans ce mois-ci, l’occasion pour Gone Hollywood de revenir sur ce film aujourd’hui culte.

Mai 1995, la France découvre médusée le film coup de poing du jeune Mathieu Kassovitz, qui n’a alors réalisé qu’un seul long métrage, Métisse, deux ans auparavant. Son nouveau film, en noir et blanc, s’axe sur 24 heures de la vie de trois jeunes black blanc beur avant l’heure, habitants d’une cité de la banlieue parisienne,  le nerveux Vinz (Vincent Cassel),  Saïd (Saïd Taghmaoui) le blagueur, et le pragmatique Hubert (Hubert Koundé), alors qu’un de leurs amis, Abdel Hicha, vient d’être tué en garde-à-vue lors d’une bavure policière. Mathieu Kassovitz ressent la nécessité de faire ce film en découvrant la mort d’un certain Makomé M’Bowolé, 17 ans, tué par balle dans la tête alors qu’il était en garde-à-vue dans un commissariat du XVIIIe arrondissement de Paris en avril 1993. Kassovitz contacte son fidèle producteur, Christophe Rossignon, afin de mettre en attente son projet suivant, Assassin(s), et se consacrer à la réalisation d’un film qui aurait pour point de départ l’affaire Makomé (Abdel dans le film). Le réalisateur se convainc d’autant plus de la nécessité de son engagement que le reflet glaçant d’une société à la dérive ne trouve pour l’heure aucun écho au cinéma. Rossignon est à son tour immédiatement convaincu par un projet dont il ne maîtrise pas tout-à-fait les enjeux. L’engagement total de Kassovitz laisse entrevoir un très bon film à l’horizon. Et en effet, La Haine sera bien plus qu’un chef d’oeuvre dans son genre.

Je hais les gens qui ne s’occupent que de leurs oignons.

Mathieu Kassovitz

DROIT DE CITÉ

Le CNC n’accepte d’accorder une avance sur recettes au petit brûlot de Mathieu Kassovitz, à moins qu’il ne se résolve à en modifier le scénario. Le réalisateur refuse : un scénario « c’est rien, c’est bon à jeter ». Que valent quelques feuilles de papier face à la vision sans concession qu’il entend imprimer sur pellicule ? Kassovitz parvient à réunir le budget du film (15 millions de francs) grâce à des partenariats avec des chaînes de télévision et une avance des Sociétés de financement de l’industrie cinématographique et de l’audiovisuel (SOFICA). Reste à trouver un lieu de tournage. Le titre original souhaité par Kassovitz se voit remplacé temporairement par Droit de cité, histoire de rassurer les municipalités effrayées par la brutalité qu’il laisse entrevoir. Une seule et unique commune accepte d’héberger le tournage : Chanteloup-les-Vignes (91), et plus précisément la cité de la Noé, à la condition expresse que son nom ne soit jamais divulgué. Et pourtant, à peine le film est-il projeté à Cannes, que la cité est reconnue, et le succès du film l’érigera à tort en symbole du malaise des banlieues, portant préjudice à ses habitants. Aussi la commune considérera-t-elle le succès du film comme une malédiction. En 1993, Chanteloup-les-Vignes convient parfaitement au réalisateur. Mathieu Kassovitz désire en effet installer l’équipe dans une cité plutôt calme, qui ne soit pas dans un état de délabrement avancé. Cela, précise-t-il, n’entame cependant en rien l’ébullition et la tension qui y règnent, et les armes y sont monnaie courante.

Saïd Taghmaoui, Hubert Koundé et Vincent Casssel réunis sur un visuel promotionnel de La Haine © Mars Distribution

Saïd Taghmaoui, Hubert Koundé et Vincent Casssel dans La Haine, sorti en 1995 © Mars Distribution

Le tournage, encadré par l’association Les Messagers, se passe dans la convivialité. Le réalisateur et ses trois acteurs principaux forment alors une véritable bande de potes qui se retrouvent régulièrement dans les cafés des Halles (une amitié qui, malheureusement, ne ressortira pas indemne du succès du film). Or, Saïd Taghmaoui et Hubert Koundé (déjà aperçu dans Métisse) vivent en banlieue, contrairement à Mathieu Kassovitz et Vincent Cassel. Le réalisateur décide donc de louer pendant trois mois deux appartements dans la cité de la Noé, assurant à tous une immersion totale avant le lancement du tournage. L’équipe en profite pour peaufiner les dialogues, les rendre plus naturels et ainsi refléter au mieux la réalité qu’ils expriment. Un choix majeur émergera de ce remaniement de dernière minute : la pratique du verlan, absente du scénario, fera craindre par la suite un accès difficile à la compréhension du film. Mathieu Kassovitz se refuse à employer les sous-titres qu’on lui suggère alors : « On est ni au zoo, ni au cirque ! ». La remarque résonne cependant chez lui, et il se demande si le film ne gagnerait pas en accessibilité s’il adoucissait le langage employé « […] puis j’ai pensé que c’était aux spectateurs d’adapter leur oreille et peut-être de réaliser qu’ils sont coupés du réel, d’un certain réel. » Cette constante recherche de véracité poussera le réalisateur à laisser une grande place à l’improvisation sur le tournage, quitte à donner aux policiers pour seules indications de « torturer », à ses héros de « tenir bon » même si « ça va être dur », et à l’ivrogne (Vincent Lindon) de se présenter en plateau réellement éméché. Malgré la violence de son langage fleuri et les situations glaçantes, le film dévoile également une banlieue solidaire, festive, dans laquelle les liens familiaux et amicaux sont très présents, même si les rapports de pouvoir qui la structurent sont constamment rappelés. On s’invite chez les uns et les autres, le DJ de la cité met ses platines à la fenêtre pour faire profiter tout le monde de son mix, on improvise un barbecue sur les toits…  L’embauche de trois cent figurants et d’une dizaine de techniciens pour la régie directement sur place accentue certainement cette cohésion sociale, en plus des rôles secondaires exclusivement campés par des comédiens issus des quartiers difficiles et des figurants de la cité. Certains rôles, peu développés sur le papier, voient leurs contours définis par le jeu de leur interprète. Le personnage Darty, le receleur, gagnera ainsi en consistance grâce à l’interprétation d’Edouard Montoute. Mathieu Kassovitz réalise un dernier grand coup de génie en assignant le nom des acteurs aux personnages qu’ils incarnent, d’abord pour aider les habitants de la cité, mais surtout pour ajouter au réalisme du film, entremêlant savamment faits et fiction au service d’un propos toujours plus nécessaire.  

© Mars Distribution

© Mars Distribution

KASSOVITZ N’EN FAIT QU’À SA TÊTE 

Puisque sujet et discours se veulent la transposition brute d’une réalité, le traitement de l’image et la recherche formelle associée à l’emploi du noir et blanc, soulèvent des interrogations. Pour certains, elles semblent s’opposer à la spontanéité du scénario, pour d’autres, elle fait craindre une perte d’audience. Certains coproducteurs imposent donc à Mathieu Kassovitz de tourner le film en couleur, pour ne pas détonner lors des futures diffusions télévisées. Le réalisateur obtempère, mais obtient un tirage noir et blanc pour le cinéma, conforme à son désir premier. D’après lui, ce travail esthétique de l’image permet au film d’être pris au sérieux, ce qui est essentiel. Il n’en dénature pas non plus la veine réaliste, affirmant d’autant plus sa singularité : « Le noir et blanc a toujours un côté assez exceptionnel parce qu’il fait voir les choses comme on ne les voit pas, et c’est pourquoi il draine plus de réalisme. Dans la mesure où je parle de ce qu’on voit tout le temps à la télévision, il faut vraiment le rendre exceptionnel, ce que permet le noir et blanc. » . Bien lui en a pris de rester fidèle à sa vision : face au succès du film dans sa version originale, la copie couleur ne sera jamais éditée. Le réalisateur ajoute que l’emploi du noir et blanc, qui permet dans le même temps de mettre le spectateur à distance tout en focalisant son attention sur le sujet, a grandement contribué à faire de La Haine un jalon du cinéma français conservant sa puissance aujourd’hui encore : « C’est le noir et blanc, [qui permet au film de n’avoir pas pris une ride]. Tu mets les photos de Doisneau en couleur, c’est pas pareil ». Pour un passionné de cinéma comme Kassovitz, revenir au noir et blanc, c’est aussi rendre hommage aux réalisateurs qu’il admire : Martin Scorsese et son Raging Bull en premier lieu (il emprunte également au réalisateur la célèbre réplique de Taxi Driver « C’est à moi que tu parles ? » pour la placer dans la bouche de Vinz), et surtout Spike Lee qui avait fait le choix du noir et blanc pour son premier long métrage, Nola Darling n’en fait qu’à sa tête (1987). L’empreinte du réalisateur de Brooklyn marque d’ailleurs fortement les débuts du jeune Kassovitz : son premier court métrage, Fierot le Pou, s’inspire des publicités de Lee pour Nike, Métisse reprend partiellement l’intrigue de Nola Darling, la culture hip hop, signature de Lee, imprègne La Haine… Kassovitz partage et transpose la flamme engagée du réalisateur américain, et, tout comme Spike Lee aux États-Unis avec Do The Right Thing (1989), sa carrière prendra son envol grâce un film coup de poing devenu un véritable phénomène de société.

Si Mathieu Kassovitz emprunte beaucoup au cinéma qu’il affectionne (il symbolise avec justesse la filiation par l’image d’un arbre : Hawks a influencé Scorsese, qui a influencé à son tour Spike Lee, qui a influencé Kassovitz et ainsi de suite…), il réussit parfois même à en accroître l’ampleur. Comme mentionné en introduction, la réplique emblématique d’Hubert, « Jusqu’ici tout va bien…», est s’inspire d’un dialogue de Steve McQueen dans Les 7 Mercenaires. Il y a pourtant fort à parier qu’elle n’a pas eu le même impact sur ceux qui ont vu les deux films (rares sont ceux qui se rappellent l’original), et ce n’est pas parce que l’homme optimiste ne tombe plus d’un immeuble de dix, mais de cinquante étages dans le film français… De la même manière, le slogan qui apparaît deux fois dans La Haine, « Le Monde est à vous », est une reprise de Scarface d’Howard Hawks (1932), dont Brian de Palma a réalisé un remake en 1983 (conservant cette phrase : « The World is Yours »). Cependant, Mathieu Kassovitz lui confère une toute autre dimension, lorsque Saïd tague l’affiche portant le slogan, devenu « Le Monde est à nous »…

© Sam Gilbey

Je voulais mettre à plat la relation entre les autorités et les banlieues. Aborder ce qui fait que des gens puissent se haïr à ce point sans se connaître.

Mathieu Kassovitz

Ce « nous » ce sont les habitants des banlieues, symbolisés par le trio à l’affiche, Hubert, Saïd et Vinz. Une jeunesse abandonnée et ignorée de tous, dont Kassovitz brosse un portrait plein d’empathie, pour les faire exister aux yeux d’une société gavée de faits divers par les médias à l’article de la violence dans les banlieues. Il faut enfin montrer la réalité des choses. Le choix du trio lui semble important pour une raison très simple : éviter la confrontation duelle. « C’est le problème du pourquoi et du comment. Il faut un conflit, un qui est pour, un contre et un au milieu qui ne sait pas très bien quoi faire. La métaphore est apportée par le flingue, comme un message divin, le signe d’une mission à remplir. Voilà le but. »  Il y a bien quelque chose de la tragédie, dans La Haine. Quand la justice sociale est inexistante, le drame est inévitable. Le réalisateur note cependant que cette dimension tragique n’altère en rien sa part de comédie, qui ne tourne réellement au drame qu’au terme du film sur une dizaine de minutes. Bien heureusement d’ailleurs, car c’est bien l’humour qui lui a permis le succès, à en croire le réalisateur. Oui, La Haine est très drôle certes, mais bien des sujets abordés annoncent une explosion sociale à venir. C’est pourquoi il était nécessaire que le protagoniste blanc du trio soit issu d’une minorité, afin de lui donner une légitimité à s’indigner de problèmes qui ne le touchent pas directement, comme la discrimination raciale. Par ailleurs, la multiethnicité des trois personnages (un blanc d’origine juive, un arabe musulman, un noir de confession catholique) permet à Kassovitz d’éviter toute ambigüité sur son propos : « J’ai choisi ce trio, pour bien montrer que ce n’est pas les Arabes ni les Noirs contre la police, mais toute une jeunesse de banlieue qui n’en peut plus. » La Haine reflète donc une réalité jusqu’ici jamais représentée à l’écran, à laquelle se retrouve soudain confrontée une partie de la population française qui l’ignorait jusqu’alors, par méconnaissance ou par confort. Le film met en lumière une certaine jeunesse des banlieues, épuisée d’être enfermée dans des stéréotypes qui encouragent la violence et l’irrespect à son encontre. La haine, c’est aussi celle des paysages périurbains abandonnés où la police peut exercer une violence décomplexée en toute impunité. Derrière ce problème en apparence « local », Kassovitz s’attaque directement à la société qui autorise ces bavures par simple ignorance de « la vie des quartiers ». La Haine s’imposait donc comme un film nécessaire, voire salutaire, à l’heure où les émeutes embrasaient la périphérie parisienne. 

© Mars Distribution

© Mars Distribution

Mathieu Kassovitz décrira un temps La Haine comme un « film contre les flics », avant de nuancer ses propos pour diriger sa diatribe contre le système : « Je ne veux pas faire de caricature, ni des mecs de banlieue ni des flics. La Haine n’est pas un film antiflics. Le flic est contre le système policier. J’essaie d’expliquer pourquoi il y a des flics qui sont tellement fatigués que, le soir, ils pètent les plombs et tirent une balle sur un mec. » Il ne s’agit pas de critiquer les policiers eux-mêmes ou de supposer qu’il n’y a pas de bons policiers, mais de montrer qu’ils évoluent dans un système qui brise leur conviction de justice, et leur volonté. Considérer La Haine comme une attaque uniforme contre l’effectif policier relève même peut-être d’un égarement critique. Si le film s’ouvre sur un bloc de CRS anonymes et déshumanisés prêt à réfréner les émeutes par la force,  il nous présente aussi Samir (Karim Belkhadra), un « keuf » de la cité qui cherche à protéger le trio en lui montrant le droit chemin. Puis vient la garde à vue, avec ce jeune bleu qui n’ose pas réagir malgré son dégoût manifeste envers le traitement infligé par ses collègues à Hubert et Saïd : propos racistes et avilissants, agression physique, maintien en garde à vue pour leur faire rater leur dernier RER… La violence morale dans les limites de loi synthétise toute l’horreur de la scène. Pourtant, quelques heures auparavant, le trio avait croisé le chemin d’un policier parisien dont les manières polies avaient laissé Saïd stupéfait (il ne fait pourtant que le vouvoyer et lui témoigner un respect que tout un chacun qualifierait de « normal »…). Cette courte séquence, à la fois drôle et puissante, illustre de manière percutante la rupture d’un dialogue devenu désormais impossible. « Entre les jeunes et la police, entre les jeunes et la société, le respect s’est perdu » résumera Mathieu Kassovitz.

LES ENFANTS DE LA HAINE

La Haine est une réussite critique et populaire immédiate. Malgré la désapprobation des policiers qui accueillent l’équipe en lui tournant le dos, le film est projeté pour la première fois le 27 mai 1995 à Cannes. La Haine reçoit une standing ovation, et le prix de la mise en scène. La sortie en salle, programmée quatre jours plus tard, est un triomphe. Mars Distribution multiplie par 5 les 50 copies prévues pour l’ensemble des cinémas français où se précipitent plus de deux millions de spectateurs. Nommé onze fois aux César à l’hiver 1996, La Haine en remporte trois, dont celui du meilleur film, du meilleur espoir masculin pour Hubert Koundé, et du meilleur producteur pour Christophe Rossignon… Le film ouvre en prime un débat social doublé une dimension politique, lorsque le Premier Ministre Alain Juppé organise une projection exceptionnelle pour les membres du gouvernement. Le succès du film ne sert malheureusement pas son propos. Kassovitz regrette alors la starisation de l’équipe, au détriment du discours social qu’il véhicule : « Moi, je pensais choquer davantage, malheureusement, on ne choque pas. Il y a un effet de mode. On parle trop du film. » Ce phénomène, il le décrie encore aujourd’hui, et l’illustre par une anecdote : celle de la couverture de Première, lors du Festival de Cannes. Après avoir insisté, le réalisateur obtient que le magazine réalise des photos de l’équipe du film au complet (une quarantaine de personnes), afin que tous partagent la gloire du film qu’ils ont contribué à créer. Mais il découvre médusé que c’est finalement un gros plan de sa tête qui a été retenu pour la couverture, bafouant sa volonté de mettre en lumière le travail d’une équipe composée en partie des habitants de la banlieue dont il veut faire reconnaître l’existence. Ce combat, il le mènera ensuite pendant toute la promotion du film. S’il espérait Kassovitz espérait apaiser les tensions provoquées par la peur et l’incompréhension en exposant la réalité de la banlieue aux yeux de tous, le réalisateur pourra se féliciter d’avoir créer un débat sur les violences policières qui amorcera un changement de pratiques et de mentalités. En décembre 1995, alors qu’on l’interroge sur l’influence de son oeuvre, Mathieu Kassovitz, dépité, constate l’absence de résultat concret et d’impact politique et social du film. 

Saïd Taghmaoui confirme à sa suite : « Un film ça va jamais rien changer. On peut apporter une certaine vérité, même pas LA vérité, mais une des vérités. »Une série d’incidents viennent confirmer le pessimisme de Taghmaoui. Ainsi de l’attitude de la presse, qui présente la banlieue comme une société à part, et l’observe de loin, comme on le ferait au zoo (étrange écho à la scène de la journaliste dans le film qui refuse de sortir de sa voiture pour interviewer le trio d’amis) désole le réalisateur. On lui demande même de répondre à des questions à la formulation dérangeante, sur les jeunes de banlieues : « Comment s’habillent-ils ? Comment se comportent-ils ? » ! Ce triste constat est souligné par la fouille ahurissante de  Saïd Taghmaoui et Hubert Koundé, alors qu’ils étaient invités sur le plateau de l’émission Bouillon de Culture pour parler du film, un traitement bien sûr épargné à Mathieu Kassovitz et Vincent Cassel… Pour couronner le tout, l’attention des médias se focalise sur  ces derniers, laissant Taghmaoui et Koundé dans l’ombre.

© Première

Si on ne peut malheureusement affirmer que La Haine amorce une réorientation des regards sur un sujet sensible, il ne faut pas longtemps à la presse pour l’accuser d’encourager la révolte et pour lui attribuer la recrudescence des violences dans les banlieues françaises. Certaines projections se terminent dans la violence, et les émeutes qui suivent la sortie du film lui sont immédiatement imputées. Ainsi, les articles relatant la révolte du 8 et 9 juin 1995 à Noisy-le-Grand en réaction à la mort de Belkacem Belhabib pendant une course-poursuite avec la police titrent dès le lendemain des faits « Noisy-la-Haine » (France-Soir), ou « Les miroirs de la haine » (L’Express)… Être sous le feu des projecteurs, c’est aussi devenir une cible, et Mathieu Kassovitz se voit rapidement accusé d’appropriation culturelle. Sa réponse sera lapidaire : « Le problème n’est pas d’où tu viens, mais où tu vas. » On lui reproche aussi de caricaturer la banlieue. La scène du vernissage parisien, en particulier, soulève les critiques. On y voit le trio qui s’incruste dans un vernissage, où sa présence ne semble pas remise en cause malgré quelques regards en coin. Cependant, trop conscients de leur différence au milieu de la foule guindée, les trois protagonistes ne peuvent s’empêcher de « provoquer » jusqu’à leur exclusion. Jugée caricaturale, cette scène est pourtant essentielle au discours du réalisateur, qui refuse de dresser un portrait trop lisse et sympathique de ses héros. Il met ainsi le spectateur face au cercle vicieux du clivage social. Une personne habituée à être exclue par la société, rejettera la société en retour. Chaque personnage semble enfermé dans son espace, dans son monde, à l’image de cette scène où un gamin du quartier tente de raconter une blague au trio qui trompe l’ennui en zonant dans la cité. Le débit est rapide, les paroles ininterrompues, et le sens perdu pour leurs destinataires. À plusieurs reprises, les personnages discourent ainsi plus pour eux-mêmes que pour se faire comprendre, dans une parole fermée qui n’invite pas au dialogue et à l’ouverture sur l’autre. On a beau dire que Mathieu Kassovitz force la charge, nombreux sont les habitants des cités qui se retrouvent dans les portraits et propos du film. L’exagération du trait n’empêche en rien sa fidélité, et la juste description des relations entre les autorités, la société, et eux-mêmes. La pertinence du film conduit même certains professeurs de Saint-Denis à emmener leurs classes voir La Haine, le mois de sa sortie !  De tels remous dans le cinéma hexagonal ne pouvaient laisser indifférent à l’international. Le phrasé très français du film est traduit aussi bien que possible, on adapte ses références, et le voilà lancé dans d’autres pays ! Au Royaume-Uni, la promotion s’appuie sur la montée des violences en France suite à sa sortie, pour susciter l’intérêt et alimenter la polémique. Le film, sorti en novembre 1995, y reçoit d’excellentes critiques. Outre-Atlantique, c’est en février 1996 qu’apparaît La Haine sur les écrans américains. Le film y est parrainé par Jodie Foster qui va jusqu’à remplacer Christophe Rossignon lors de réunions auxquelles il ne peut assister. Les enjeux mis en scène dans La Haine trouve un écho plus faible au Royaume-Uni qu’aux États-Unis, encore sous le choc des émeutes de Los Angeles.

La promotion américaine s’appuie en conséquence sur tous les supports susceptibles de toucher sa cible : radios hip hop, universités, « jeunes » chaînes de télévision (MTV et PBS)… Jodie Foster, éblouie par le film, en envoie une copie à Martin Scorsese, Francis Ford Coppola et Steven Spielberg (qui sera conquis). Après avoir consciencieusement tâté le terrain à Hollywood, l’actrice propose à Mathieu Kassovitz de présenter La Haine aux Oscars. Le réalisateur refuse de se plier au nécessaire jeu de séduction (lobbying, organisation de dîners, rencontres des décisionnaires), parce que « ça se fait naturellement ou ça ne se fait pas », signant là le seul regret du producteur à ce jour. Le succès qui poursuit le film dans le monde entier (il est diffusé dans 30 pays, jusqu’au Japon, où l’équipe part en tournée !) s’explique par l’universalité de son sujet, et l’emploi de la musique hip hop (Spike Lee l’a fait exister dans le cinéma américain, Mathieu Kassovitz l’a importé dans le cinéma français), qui draine la jeunesse et permet à son message de traverser les frontières.

© DR

Pour la première fois, en effet, un film français met en avant la culture hip hop. Bien que la musique soit peu employée dans le film, au détriment des dialogues, des silences, et de l’environnement sonore des paysages urbains, on y retrouve quatre éléments qui la définissent. Un DJ qui mixe, premièrement, interprété par le DJ underground Cut Killer (celui qui met ses enceintes à sa fenêtre). Saviez-vous d’ailleurs que l’on n’entend pas réellement les mots « assassins de la police », pourtant très à propos, dans son mix ? C’est en fait « That’s the sound of da police », de KRS One, qui prend cette sonorité particulière pour la plupart des francophones… Complètent le tableau les graffitis, le break-dance, et le rap. C’est sans doute ce traitement particulier de la culture musicale qui permet à La Haine d’avoir des répercutions notables sur la scène du rap en France. Deux semaines avant sa sortie, les plus grands noms du rap français sortent un album hommage au film. IAM, MC Solaar, Les Sages Poètes de la rue, Le Ministère A.M.E.R, tous sauf NTM (le groupe reproche à Kassovitz de n’avoir fait que leur montrer leur vie), y vont de leur composition. Et là aussi, le retentissement va prendre un tournant politique, puisque la chanson du Ministère A.M.E.R, « Sacrifice de poulet », leur vaudra un dépôt de plainte de la part de  Jean-Louis Debré, alors ministre de l’Intérieur, pour provocation au meurtre et injure publique. Toutefois, le film est aujourd’hui encore l’un des plus cités dans le rap français.

« L’important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage »c’est toujours d’actualité !

Mathieu Kassovitz

GÉNÉRATION PERDUE

Si le discours de La Haine n’a aujourd’hui rien perdu de sa puissance, qu’en-t-il de l’héritage de ce film féroce et unique dans l’histoire du cinéma français ? Il faudra attendre une quinzaine d’années pour que Les Misérables de Ladj Ly reprenne son flambeau en proposant une vue « de l’intérieur » où s’inversent les rapports de force entre une police à l’autorité abusive et des jeunes des banlieues qui n’acceptent plus de la subir. Lorsqu’il remporte le Prix du Jury du Festival de Cannes 2019, Ly profite de la tribune qu’on lui offre pour lancer ce cri : « En banlieue, ça fait vingt ans […] qu’on n’est pas entendus et qu’on s’en prend plein la gueule. ». Force est donc de constater que le film de Kassovitz n’a pas non plus à long terme provoqué la prise de conscience et le changement espérés. Malgré l’heureux tapage autour des Misérables, gageons que son impact dans l’histoire du cinéma ne sera pas aussi intense que celui de La Haine. Est-ce parce que l’effet de surprise n’est plus présent ? Dans une société où nous sommes bombardés d’informations de toutes parts – c’est à qui dégottera le sujet le plus scabreux – si le choc est moindre, l’indifférence guette… Mathieu Kassovitz lui-même reconnaît qu’il serait impossible de faire La Haine aujourd’hui. Pour des raisons financières tout d’abord, les productions françaises préférant aujourd’hui financer des films sans risques, d’où la prolifération de comédies (trop) légères. Les Misérables mis à part, les films politiques sont inexistants, car ils n’ont pas de public ; ils n’ont pas de public, car il n’y a pas de films politiques pour les éduquer. C’est le serpent qui se mord la queue… « On ne peut plus raconter l’histoire de trois mômes à qui il n’arrive rien et qui ont des problèmes avec la police. […] Les violences policières, ce n’est plus le sujet. On a des problèmes plus graves, des problèmes de fond. ». La jeune génération qui découvre aujourd’hui La Haine  la reçoit comme une comédie, tandis qu’à l’époque « les gens se sentaient plus impliqués, avec le contexte historique, politique et social des années 90. Ils pouvaient communiquer avec le film comme avec une actualité. »

Le discours de Ladj Ly démontre pourtant que le sujet du film reste on ne peut plus actuel, et que l’alarme déclenchée par La Haine n’a toujours pas été entendue. Pire : la fracture entre les cités et le reste de la société s’est creusée. Kassovitz, lui, impute la série d’attentats qui ont secoué la France ces dernières années au climat social dépeint dans son film il y a déjà plus de vint ans. « Si l’on ne respecte pas ces mômes-là, un jour ils nous manqueront de respect en retour. C’est exactement ce qu’il se passe aujourd’hui. On a perdu une génération qu’on n’a pas respectée, à laquelle on n’a pas fait attention. ». La Haine, film visionnaire, n’a rien perdu de sa hargne, et continue d’inspirer les cinéastes. D’autres films ont en effet vu le jour dans son sillon avant même le phénomène des Misérables : Ma 6-T va crack-er de Jean-François Richet, en 1997, ou encore Made in France de Nicolas Bourkhrief, en 2015). Ladj Ly a repris le flambeau du collectif Kourtrajmé dont faisait partie Kassovitz, et ouvre une école de cinéma au nom de l’association à Montfermeil, territoire des Misérables, pour y transmettre l’amour du septième art. Et l’arbre de l’héritage cinéphile de ne cesser de pousser pour un jour peut-être porter ses fruits dans la réalité…  

© Claudia Varosio

La Haine (1995 – France) ; Réalisation et scénario : Mathieu Kassovitz. Avec : Vincent Cassel, Hubert Koundé, Saïd Taghmaoui, Karim Belkhadra, François Levantal, Edouard Montoute, Benoît Magimel, Vincent Lindon, Peter et Mathieu Kassovitz, Philippe Nahon, Bernie Bonvoisin et Zinedine Soualem. Chef opérateur : Pierre Aïm. Musique : Assassin. Production : Christophe Rossignol, Gilles Sacuto, Adeline Lecallier et Alain Rocca – Mars Distribution. Format : 1.85:1. Durée : 98 minutes.

En salle le 31 mai en France, puis le 1er septembre aux États-Unis et le 17 novembre 1995 au Royaume-Uni.  

Copyright illustration de couverture : SDV Art/Bijan Laburthe/Gone Hollywood.