Chantons sous la pluie : dans les coulisses d’un classique de Hollywood

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En ce mois d’avril à la météo plus qu’étrange mais définitivement propice à le faire, nous célébrons les soixante-dix ans de Chantons sous la pluie, un film qui a fait date dans l’histoire du Septième art, en nous présentant de manière drôle et charmante, en danse et en musique, l’un des événements les plus importants de son évolution : le passage du cinéma au muet au parlant. Mais pourquoi ce film a-t-il eu cet impact si décisif qu’aujourd’hui toujours, il est étudié, admiré, et diffusé encore et encore ?

UN AMÉRICAIN SOUS LA PLUIE

En 1949, Arthur Freed, parolier et responsable de la production des films musicaux à la MGM (il est notamment producteur associé sur Le Magicien d’Oz de Victor Fleming en 1939), se met en tête de concevoir une comédie musicale à partir des chansons préexistantes de son catalogue, qu’il avait écrites avec l’aide du compositeur Nacio Herb Brown pour des films tournés entre 1929-1939. Il engage alors deux scénaristes Betty Comden et Adolph Green afin d’inventer une histoire qui lierait les chansons entre elle. Il se trouve que la plupart de ces mélodies avaient été écrites durant la période de transition du cinéma muet au parlant, lorsque les comédies musicales avaient le vent en poupe et que la MGM était à l’origine d’un véritable âge d’or du genre… Le sujet est donc tout trouvé ! Comden et Green décident de situer l’action du film à cette époque charnière de l’histoire du septième art.

Un temps, les scénaristes imaginent le récit d’une star de western tentant de relancer sa carrière à l’écran en devenant cowboy-chanteur, et envisagent Howard Keel pour jouer le personnage. Ils s’arrêtent finalement sur l’idée d’un héros romantique, acteur de profession qui réussit sa transition au parlant en mettant en lumière ses talents de chanteur et danseur ; un rôle parfait pour Gene Kelly, qui est alors en plein tournage d’Un Américain à Paris (V. Minnelli, 1951), dont il tient le rôle principal, et pour lequel il est chorégraphe.

Les scénaristes envisagent alors trois ouvertures possibles pour leur film : une avant-première de film muet, une interview pour un magazine avec une star d’Hollywood, et une séquence où la star rencontre la jeune fille qui fera battre son cœur puis la perdra de vue. Alors qu’ils n’arrivent pas à avancer sur le sujet et s’apprêtent à abandonner le projet en retournant l’argent avancé par la MGM, le mari de Betty Comden suggère qu’ils combinent les trois situations. Les voilà débloqués ! Le directeur de production de la MGM, Dore Schary (qui vient de remplacer Louis B. Mayer), et Freed, valident l’introduction.

Le tournage d’Un Américain à Paris étant enfin terminé, Gene Kelly rejoint Stanley Donen, dans les locaux de la MGM, et les deux hommes, se plongeant dans le script de Comden et Green, se lancent avec enthousiasme dans ses réécritures et ajustements avec l’aide des deux scénaristes. Ces derniers écrivent une chanson entièrement nouvelle pour les besoins du futur film – sur une musique de Roger Edens – : « Moses Supposes », et peu de temps avant le tournage, la chanson « The Wedding of the Painted Doll » (que Comden et Green avaient difficilement insérée comme un interlude amusant) est remplacée par le numéro « Make ‘Em Laugh » écrit pour l’occasion par Arthur Freed et Nacio Herb Brown. Malgré une ressemblance plus qu’évidente avec la chanson de Cole Porter « Be A Clown » composée pour Le Pirate (de Vincente Minelli, produit par Freed, en 1948, et interprétée par Judy Garland et… Gene Kelly !), la chanson est insérée dans le film. Pourtant Stanley Donen n’est pas dupe, il qualifie même le numéro musical de « 100% plagiat ». Il ajoute cependant, lucide, « […] nous en sommes partiellement responsables. Aucun de nous n’a eu le courage de lui dire : ‘Pour l’amour de Dieu, ça fonctionne bien évidemment pour le numéro, mais c’est une chanson volée, Arthur.’ » Par chance, Cole Porter ne dénoncera jamais l’imposture.

C’est toutefois bien à Freed et Brown que l’on doit la chanson emblématique du film, « Singin’ in the Rain ». Écrite pour The Hollywood Music Box Revue à Los Angeles en 1927, elle a déjà été employée six fois sur grand écran avant le film de Donen, la première dans The Hollywood Revue of 1929 (chantée par Cliff Edward alias « Ukulele Ike »), puis notamment dans Little Nelly Kelly (1940), où elle est interprétée par Judy Garland. La chanson sera amputée de ses couplets pour la version de Gene Kelly.

Un peu en marge de l’intrigue principale de Chantons sous la pluie se trouve le numéro musical « Broadway Melody », plus abstrait et sérieux, qui marquera beaucoup les esprits : c’est la séquence la plus longue et la plus élaborée de Chantons sous la pluie, une scène de ballet qui met en image le pitch du film que Don Lockwood cherche à vendre à son patron. Elle se présentait au départ comme un duo amusant entre Gene Kelly et Donald O’Connor, seulement les engagements antérieurs du second l’empêchent de tourner, ce qui oblige à transformer le numéro. Il devient une scène de fantasme et de rêve, un kaléidoscope de clichés du showbiz liés aux premiers films parlants, et rythmé par deux chansons de Freed et Brown « Broadway Rythm » et « Broadway Melody », rallongées par de la musique pour les besoins de la danse. Gene Kelly souhaitait que Carol Haney, son assistante chorégraphe, en interprète le rôle féminin, mais Arthur Freed ne la trouvant pas suffisamment photogénique, propose à la place l’hypnotisante Cyd Charisse qui avait déjà tourné pour la MGM. Son personnage de vamp hollywoodienne retiendra l’attention, et si les deux réalisateurs reconnaissent que le ballet est un peu long, pour Stanley Donen, la danse lascive et très suggestive de Cyd Charisse est sans conteste le meilleur moment du film.

Bien que Chantons sous la pluie n’ait pas connu de véritables déboires liés à la censure du Code de Production toujours en vigueur, cette séquence de « Broadway Melody » a pourtant soulevé des interrogations puisqu’y sont mis en images casinos, jeux d’argent, et sensualité provocante à travers le personnage de Charisse. Pour éviter tout classement qui nuirait au succès populaire du film, le département des costumes s’attache à ne pas dénuder les danseuses, et le dialogue ou les chorégraphies sont interprétés de la manière la moins explicitement sexuelle possible. On remarque pourtant une coupe abrupte lorsque Cyd Charisse enroule ses jambes autour de Gene Kelly, preuve qu’il a fallu adapter la chorégraphie aux exigences puritaines des organismes censeurs.

Chantons sous la pluie
Chantons sous la pluie

« C’ÉTAIT CURIEUX ET DÉSOPILANT »

Chantons sous la pluie entre en production mi-juin 1951, pour une durée de cinq mois avec Stanley Donen et Gene Kelly comme co-réalisateurs (Kelly dirige les acteurs tandis que Donen reste derrière la caméra pour gérer le reste). Puisque Kelly est également chorégraphe et vedette du film, il s’axe naturellement sur les numéros dansés plus encore que sur le chant.

La jeune Debbie Reynolds, 19 ans, imposée par Louis B. Mayer à la production, doit donc travailler d’arrache-pied (c’est le cas de le dire) pour être à la hauteur de Gene Kelly et Donald O’Connor ses deux costars, danseurs confirmés. Elle raconte ainsi le tournage de la séquence de « Good Mornin’ », qui prit plus de 14 heures à être filmée : « Il était onze heures du soir, et Gene criait : ‘Dance plus fort ! Plus d’énergie !’ Finalement, Stanley a fait signe que c’était bon, et je me suis relevée, pour immédiatement perdre connaissance… Ils ont appelé mon médecin de famille. Il a regardé mes pieds, et a vu que les vaisseaux sanguins avaient explosé. ‘Qu’est-ce que vous faites à cette jeune fille ?’, a-t-il demandé. Gene a répondu : ‘Nous faisons un film’. » En 2003, elle dira dans une interview « Chantons sous la pluie et accoucher auront été les deux choses les plus difficiles que j’aie jamais faites dans ma vie. »

Néanmoins, Debbie Reynolds n’est pas la seule à avoir souffert sur le tournage. Donald O’Connor, à l’époque jeune fumeur de 27 ans tournant à quatre paquets de cigarettes par jour, doit s’aliter une semaine entière après l’enregistrement de la séquence « Make ‘Em Laugh ». Gene Kelly l’avait chorégraphiée pour que le comédien, qu’il considérait comme « l’homme le plus drôle du monde », ait un numéro solo mettant en avant les talents vaudevillesques et les sketchs qu’O’Connor réalisait pour amuser l’équipe (incluant la célèbre pirouette sur le mur). Malheureusement, un accident rend le film inutilisable, et O’Connor doit tourner de nouveau la séquence entière !

Le statut de coréalisateur/star n’épargne pas Gene Kelly, qui n’est pas non plus au meilleur de sa forme lors du tournage de la plus célèbre séquence du film, « Singin’ in the Rain ». Dans une version de préparation, la chanson devait être interprétée par Debbie Reynolds, Donald O’Connor et Gene Kelly, sortant d’un restaurant après le flop de la première du Spadassin royal, euphoriques à l’idée de transformer le film en comédie musicale. C’est finalement l’exaltation amoureuse qui conduit Gene Kelly à pousser la chansonnette sous les réverbères malgré le déluge. Au moment où l’on doit faire la scène, l’acteur est si malade que le tournage est reporté. Il finit par revenir malgré la fièvre, et endurera deux jours de répétition, de chant, et de danse sous des litres d’eau, dans une nuit artificielle créée par une bâche noire recouvrant le plateau extérieur. Afin de faire ressortir la pluie, la lumière est placée de manière indirecte, derrière les gouttes et non devant. Seulement, comme les tuyaux alimentant la fausse pluie étaient connectés directement au réservoir de Los Angeles, l’équipe se retrouve soudainement en manque de pression : les habitants de la ville arrosant leur jardin en rentrant du travail ont raison du tournage, qui doit être repoussé par manque de pluie ! Comme si la fièvre et les imprévus ne suffisaient pas, les costumes de Gene Kelly, soumis à la chaleur et aux trombes d’eau, rétrécissent à vue d’œil, sous le regard hilare de Donald O’Connor : « C’était curieux et désopilant. »

Chantons sous la pluie
Chantons sous la pluie

DU DIVERTISSEMENT AVANT TOUT

Malgré ces complications, Chantons sous la pluie décrit de manière drôle et légère les difficultés liées à la folle aventure de la transition du cinéma muet au parlant à la fin des années 20. Hollywood y présente de manière extrêmement précise, quasi documentaire, un pan essentiel de son histoire : on assiste à la recherche frénétique, tâtonnante et presque improvisée des techniciens en charge de cette innovation qu’était la prise de son en direct, et l’on est témoin du chamboulement que ce changement put avoir sur l’industrie cinématographique. Bien qu’il mette en lumière la nature bassement compétitive du milieu (la lutte acharnée des studios et de leurs acteurs pour s’adapter aux nouvelles méthodes sonores et conserver leur place dominante), le film est empreint d’un optimisme sans faille : Donald Lockwood délaisse le passé sans regret, heureux de s’adapter pour exister dans cette nouvelle ère. Dans Chantons sous la pluie, les réelles difficultés à surmonter sont purement physiques (voix et jeu inadéquats), et techniques (prises de son) ; elles peuvent être vaincues par le travail et les expérimentations.

Lorsque le film sort en 1952, il est de fait déjà porteur d’une nostalgie pleine de tendresse, d’affection et de respect pour cette période de transformation, et pour les pionniers du cinéma parlant tel qu’on le connaît depuis. C’est une époque où la curiosité des spectateurs vis-à-vis de l’envers du décor du glamour hollywoodien, puisqu’elle les pousse dans les salles obscures, donne naissance à quelques films remarquables mettant en scène les coulisses parfois peu reluisantes du cinéma. Ainsi le célèbre Sunset Boulevard de Billy Wilder (1950) dévoilait la part d’ombre du star-système hollywoodien en présentant la déchéance tragique d’une vedette du muet. Chantons sous la pluie en prend en quelque sorte le contrepied puisque son scénario nous montre, sous forme de comédie, des héros qui ont réussi ou vont réussir à Hollywood, remportant le succès, la célébrité, et l’amour. Humour, musique, vaudeville, chants, danse… Le film célèbre le spectacle sous toutes ses formes et se pose en exemple parfait de ce que prône la chanson « Make ‘Em Laugh » : Chantons sous la pluie existe pour divertir avant tout. 

Le format comédie musicale correspond donc parfaitement à cette ambition, puisque la musique et la danse agissent directement, et de manière universelle et intemporelle, sur l’état d’esprit du spectateur en lui insufflant élan et bonheur. Avec ses costumes et décors élaborés, ses séquences dansées et chantées avec précision, énergie, sourire et bonne humeur, ainsi qu’une romance qui se concrétise lors d’un duo amoureux (un assortiment de poncifs du genre dont les films musicaux contemporains tendent à s’éloigner), Chantons sous la pluie manie savamment toutes les caractéristiques du genre et devient ainsi immédiatement une sorte d’archétype de la comédie musicale dans l’histoire du cinéma.

Chantons sous la pluie
Chantons sous la pluie

« IL PREND AU SÉRIEUX LE FAIT D’ÊTRE DRÔLE »

Pourtant, la véritable force du film, par-delà son humour, c’est son aspect autoréflexif et parodique : sa formidable capacité à être à la fois une caricature et une célébration d’Hollywood.

Le prétexte même du scénario rappelle par exemple très fortement la vie de John Gilbert, star du muet, que sa voix de fausset a évincé des écrans lors de la transition au parlant. L’histoire de ce comédien, longtemps compagnon à l’écran et soupirant de la grande Greta Garbo, a inspiré un autre film bien de chez nous – qui évoque par ailleurs également inévitablement Chantons sous la Pluie – : The Artist (2011) de Michel Hazanavicius.

Cependant, l’hommage vibrant du film de Donen au cinéma muet ne s’arrête à cette évocation : Gene Kelly et lui sont allés récupérer dans les entrepôts de la MGM des accessoires du film de Clarence Brown La Chair et le Diable (1926) – qui avait pour tête d’affiche… John Gilbert ! Ou encore, l’allure de Cyd Charisse dans le ballet fantasmé de Broadway est complètement empruntée à celle de Louise Brooks… Le chef costumier Walter Plunkett a créé des répliques des habits qu’il avait conçus pour l’actrice Lilyan Tashman, vedette à l’époque du muet, pour en vêtir les stars lors de la première dans la scène d’ouverture de Chantons sous la pluie. Mais les références ne s’arrêtent pas à l’avènement du parlant : le personnage de Lina Lamont est façonné d’après la Billy Dawn de Judy Holliday dans Comment l’Esprit vient aux femmes (G. Cukor, 1950), un rôle que Jean Hagen a d’ailleurs interprété sur scène ! 

Chantons sous la Pluie est donc un film empli de clins d’œil plus ou moins explicites sur sa propre condition de film, et sur l’hypocrisie du star-système hollywoodien. Prenons la scène où Kathy Selden raille le prétentieux Donald Lockwood en lui disant « Quand on a vu un film, on les a tous vus ! », ou encore la séquence dans laquelle Donald Lockwood raconte à la radio comment Cosmo et lui sont devenus célèbres, ses propos sur ses hautes études et grands succès étant invalidés par un montage les montrant cachetonner dans des cabarets en faisant des numéros ridicules… Ces deux passages démontrent à eux seuls l’intelligence de l’emploi de la métatextualité cinématographique dans Chantons sous la pluie ; le film est une satire gentiment subversive et hilarante, mettant en lumière de véritables travers de l’industrie, sans pour autant les dénoncer lourdement ni trop sérieusement. L’amour du cinéma qui imprègne chaque seconde du film sert avant tout le désir de divertir. Un critique du Times résumera parfaitement ces particularités du film d’apparence antithétiques et pourtant absolument complémentaires : « Il prend au sérieux le fait d’être drôle. »

Ironiquement, si Chantons sous la pluie est sans doute le premier film qui souligne l’injustice inhérente au recours inavoué au doublage par les studios, il perpétue malgré tout cet état de fait, puisque Debbie Reynolds est elle-même doublée par la chanteuse Betty Noyes, lorsque son personnage prête sa voix à Lina Lamont en direct sur les chansons « Would You » et « My Lucky Star ». La plaisanterie va plus loin encore, puisque la voix parlée de Reynolds (Kathy Selden) est même doublée dans certaines parties du dialogue par… Jean Hagen (Lina Lamont !) qui reprend alors sa voix normale, Stanley Donen trouvant l’accent du Midwest et la voix de Debbie Reynolds moins à propos que la véritable voix suave et vibrante de l’actrice. Jean Hagen double donc le personnage de Debbie Reynolds doublant le personnage de Jean Hagen… C’est à s’y perdre… Pourtant – et c’est sans doute ce qui fait de Chantons sous la pluie un indémodable classique aujourd’hui -, le film a beau déconstruire sous nos yeux les artifices cinématographiques, le spectateur demeure immergé dans la magie de cet art.

Chantons sous la pluie
Chantons sous la pluie

LA MEILLEURE COMÉDIE MUSICALE DE TOUS LES TEMPS

À la fin de la production, le budget du film est passé de 1,8 million à 2,5 millions de dollars (dont 150 000 pour les costumes). Seulement, pour tirer profit du triomphe d’Un Américain à Paris aux Oscars 1952 (il en remporte sept, dont Meilleur Film) Dore Schary décide d’en ressortir des copies, et n’hésite pas pour le faire à couper le budget promotionnel de Chantons sous la pluie. À sa sortie en avril 1952, Chantons sous la pluie rapporte tout de même 7,6 millions de dollars, c’est donc un succès pour la MGM. Le film est malgré tout boudé par les Oscars (il n’obtiendra que deux nominations : Meilleur Second Rôle Féminin pour Jean Hagen, et Meilleure Bande Originale de Film pour Lennie Hayton), et peine à sortir de l’ombre du succès critique d’Un Américain à Paris.

Cependant, les mois passants, Chantons sous la pluie, diffusé largement depuis sa sortie (au cinéma, à la télévision, à l’international), voit son succès populaire et critique croitre de manière exponentielle. Si un seul journaliste le propose l’année de sa sortie pour le top dix des films de l’année du magazine Sight and Sounds, dix ans plus tard, 10 critiques le citent. En 1974, dans Il était une fois à Hollywood (That’s Entertainment), une émission télévisée anthologique destinée à promouvoir les films musicaux de la MGM, Frank Sinatra qualifie Chantons sous la pluie de « meilleure comédie musicale de tous les temps ». L’émission marquera un jalon dans la carrière publique du film, l’exposant en masse à une nouvelle génération. En mai 1975, Vincent Canby, critique au New York Times se réjouit de la ressortie du film, « une comédie musicale extraordinairement exubérante, éternellement jeune, et joyeusement indestructible. »  Lui qui l’a regardé de multiples fois sur tous les supports imaginables finira par conclure : « C’est tout simplement un chef-d’œuvre d’Hollywood. » Huit ans plus tard, soit trente ans après sa sortie, 17 journalistes proposent le film pour le classement de Sight and Sounds – et il atteint la quatrième place.

En 1998, c’est la consécration : l’Institut du Film Américain classe Chantons sous la pluie meilleur film musical de tous les temps, et dixième meilleur film tous genres confondus (en 2007, il brigue carrément la cinquième place du classement). En 1998 également, la chanson titre est classée 3e meilleure chanson de l’histoire du cinéma, derrière « Over the Rainbow » du Magicien d’Oz (1939) et « As Time Goes By » de Casablanca (1942).

Chantons sous la pluie
Chantons sous la pluie

DANS L’OMBRE DE LA CHASSE AUX SORCIÈRES

Bien que le film ait mis près d’un demi de siècle à entrer au Panthéon du cinéma, on commence à l’étudier avec intérêt dès les années 70. Pour Rick Altman, auteur et professeur à l’Université de l’Iowa, Chantons sous la pluie contient trois éléments qui peuvent expliquer son succès indémodable : le spectacle musical, impliquant le spectateur dans la création d’une œuvre d’art ; la comédie musicale « conte de fées » créant un monde utopique ressemblant au rêve du spectateur ; et la comédie musicale populaire « qui projette le spectateur dans une version mythifiée du passé culturel ». Le film, d’une incroyable richesse, est donc analysé, décortiqué, tant pour ses qualités d’écriture (d’aucuns le comparent à La Petite Sirène), que pour son illustration d’un pan essentiel de l’histoire du cinéma, ou pour son traitement symbolique de la couleur… Peter Wollen, théoricien du cinéma, va jusqu’à lire dans le scénario une métaphore de la chasse aux sorcières lors de la deuxième vague anticommuniste à Hollywood – Gene Kelly, enfin libéré de son contrat avec la MGM, aurait fui les États-Unis juste après avoir tourné Chantons sous pluie pour éviter les persécutions… Une dimension politique qui, pour Wollen, s’insinue jusque dans le titre du film, la pluie symbolisant le climat politique hostile envers le comédien.

Évidemment, on étudie aussi énormément les séquences purement musicales du film – « Make ‘em Laugh », notamment, qui aujourd’hui encore est regardé comme un tour de force. La séquence du ballet « Broadway Melody », bien que considéré comme trop long par de nombreux critiques – et Donen et Kelly -, avec ses différents tableaux qui plaisent ou dénotent en fonction des avis, reste un modèle du genre : pour l’auteur Casey Charness, ce ballet « donne peut-être le meilleur exemple des principes de la danse-cinéma, [car il a été] entièrement conçu [par Stanley Donen et Gene Kelly] pour, et avec la caméra. » Cette chorégraphie particulière, partagée par la caméra, se retrouve dans de nombreux numéros du film, et participe de sa fluidité.

C’est le cas dans la séquence titre, « Singin’ in the Rain », que Leonard Bernstein qualifiera de « réaffirmation de [la] vie », qui est vue aujourd’hui encore comme l’apothéose de la carrière de danseur de Gene Kelly. Pourtant, ni Stanley Donen ni Gene Kelly ne s’attendaient à l’impact significatif du film, ou de cette scène en particulier. Interrogé à ce sujet, Donen répondra : « Si le numéro est passé à la postérité, c’est parce qu’il est simple : il fonctionne grâce à sa simplicité absolue, et il n’y a pas de meilleure idée pour un film que de danser de joie. » En effet, la chorégraphie, qui évoque à dessein l’innocence et le bonheur enfantin de sauter dans les flaques, fait appel au souvenir de plaisirs simples, que tout un chacun rêve de reproduire sans parfois se l’autoriser.

La force de cette scène, c’est aussi la transition sans heurt de la comédie au chant et du chant à la danse. La musique est amenée naturellement par le bruit de la pluie, qui lance le rythme et le fredonnement de Don. Le fait même de danser dans des circonstances inhospitalières (sous la pluie), confère au numéro une profondeur supplémentaire. Pour l’auteur Christopher Ames, la chanson invoque « le pouvoir du regard de chacun pour surmonter les obstacles extérieurs, un thème significatif et essentiel dans la culture populaire américaine. » Des mouvements de caméra à la chorégraphie, tout se fond dans un joyeux numéro représentant l’optimisme et l’innocence de l’Amérique d’après-guerre, une scène devenue aujourd’hui intemporelle.

Chantons sous la pluie
Chantons sous la pluie

LA DANSE DE L’ULTRAVIOLENCE

Fort d’un tel impact, il était inévitable que Chantons sous la pluie influence profondément le Septième art : le film a notamment imprégné le travail de François Truffaut, qui l’adorait – le réalisateur a reconnu que sa motivation pour La Nuit Américaine (1973) lui venait du souvenir de Chantons sous la pluie – ; celui d’Alain Resnais (On Connaît la chanson, 1997), ou de Peter Bogdanovitch (avec Enfin l’Amour, 1975, il reprend le concept de film musical créé autour de chansons existantes). Au total, plus d’une centaine de films et 40 séries font allusion au film depuis sa sortie, que ce soit par le décor (affiches…), ou à travers des références dans les dialogues ou des reprises de numéros dansés – l’un des derniers en date, et l’un des plus célèbres aujourd’hui étant LaLaLand de Damien Chazelle (2016), à propos duquel Ryan Gosling a dit : « Nous regardions Chantons sous la pluie tous les jours, pour l’inspiration. »

Outre les chorégraphies et effets de mise en scène, les chansons du film sont régulièrement reprises dans d’autres œuvres. « Singin’ in the Rain », dont il existe plus d’une centaine de versions (Doris Day, Sammy Davis Jr, Jamie Cullum s’y sont essayés), est remployée au cinéma au moins onze fois, la plus notable étant sans doute l’utilisation qu’en fait Stanley Kubrick dans Orange Mécanique (1971) lors d’une séquence de viol et de mutilation. Alors qu’il filme d’abord sans musique, à plusieurs reprise, Kubrick, insatisfait, finit par demander à son acteur, Malcolm McDowell, de faire ce qu’il souhaite. Ce dernier commence alors à danser et fredonner « Singin’ in the Rain », pour la plus grande joie du réalisateur, qui conserve la chanson, une manière idéale de symboliser le bonheur sincère qui s’empare des personnages en commettant leurs exactions tout en en accentuant le malaise et l’horreur par le décalage qu’elle apporte. Kubrick, qui était ami avec Stanley Donen, lui présente tout de même la séquence avant la sortie d’Orange Mécanique, afin de s’assurer qu’il ne se formaliserait pas de la référence – Donen, considérant que la séquence n’a aucun impact sur son film, n’objecte pas. Pour Comden et Green, c’est une autre affaire, les deux scénaristes déplorent qu’une chanson si joyeuse et positive soit employée comme « [une manière] glaçante et dévastatrice [de représenter] une violence déraisonnée ». Ce ne sont pas les seuls à avoir pris la mouche : Gene Kelly, ignora royalement la tentative d’approche de Malcolm McDowell lors des Oscars 1972. « Il m’a complètement ignoré. Pouvez-vous blâmer le pauvre homme ? J’ai repris son merveilleux moment et je l’ai complètement niqué. » La véritable raison de la froideur de l’acteur s’expliquera plus tard de manière plus pragmatique : McDowell apprendra plus tard qu’il s’agissait en fait d’une histoire d’argent, Kubrick n’ayant apparemment pas payé à Kelly les droits qu’il lui devait…

Plus récemment, en 2005, la séquence phare de « Singin’ in the Rain » est même réutilisée dans une publicité pour Volkswagen, qui imprime le visage de Gene Kelly sur le corps de danseurs de breakdance ! Une manière originale de promouvoir le film auprès d’un nouveau public !

Étonnamment, là où la comédie musicale a le plus de mal à s’exporter, c’est au théâtre. Adaptée pour la première fois pour la scène en 1983 à Londres, elle ouvre à Broadway deux ans plus tard. Malgré un coût de production important – 5 millions de dollars, soit le double du coût du film, la scène de la pluie nécessitant 50 gallons d’eau tombant sur scène, récupérés dans un circuit fermé pour être réutilisés aux représentations suivantes -, c’est un échec. Le spectacle est pourtant repris de nouveau, avec des chorégraphies retravaillées à Londres en 1999, mais le succès n’est toujours pas au rendez-vous lors de son exportation au pays de l’oncle Sam.

Cela peut s’expliquer par ce que la version scénique n’apporte rien de nouveau, et pèche par l’absence des acteurs du film, sans lesquels les personnages n’ont plus la même saveur. Au fil du temps, les personnages de Gene Kelly, Debbie Reynolds et Donald O’Connor sont devenus de telles icônes qu’il est difficile d’adhérer à l’histoire de Chantons sous la pluie sans eux.  Plus essentiellement encore, l’histoire et la mise en scène, si réussie soit-elle, voient leur singularité se perdre en étant transposées sur un autre médium, puisque la fascinante dimension autoréflexive sur le monde du cinéma disparaît.

Le spectacle continue pourtant de tourner, et l’on pouvait encore l’admirer à Paris au Théâtre du Châtelet en 2015. À cette occasion, Guillaume Thion dans Libération écrit une critique qui résume parfaitement tout le problème d’adaptation de ce chef-d’œuvre cinématographique : « Réussir l’impossible, c’est ce que tente chaque soir au Théâtre du Châtelet Singin’ in the Rain, l’extraordinaire transposition scénique de l’étalon-or du cinéma musical Chantons sous la pluie […]. Cette reprise ultra fidèle du film de Stanley Donen et Gene Kelly n’a qu’un défaut : ne pas être un film. »

Chantons sous la pluie, avec son humour, sa légèreté, son aspect parodique et son fond historique, représente en effet la quintessence du cinéma. Le film symbolise le plaisir et la jubilation collective que suscite le septième art de manière universelle, car il touche à l’enfance, à la passion, à la musique, au mouvement, à l’essence même de la vie. En cette période bouleversée, pour l’anniversaire de cette comédie sans âge, il est grand temps de revoir ce chef d’œuvre que la célèbre critique Pauline Kael décrit comme « certainement la plus agréable et divertissante de toutes les comédies musicales américaines » sans restriction et sans contrainte. À nous, maintenant, de propager la joie en dansant et chantant sous la pluie !

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