L’été 1995 fut une bénédiction pour les adolescents biberonnés aux comic books et aux jeux vidéos. Sega écoulait sur les marchés occidentaux sa nouvelle console dernier cri, la Saturn, piètre concurrent face à la PlayStation de Sony. DC Comics lançait sa collection Power of Shazam pendant que les mutants de Marvel sombraient dans L’Ère d’Apocalypse.L’excitation atteint finalement son comble dans les salles obscures alors que Hollywood promettait une saison des blockbusters calibrée pour faire sortir les nerdsde leurs chambres. Si Judge Dredd (D. Cannon) et Mortal Kombat (P.W.S. Anderson) firent lâcher les manettes et perdre les pédales à nombre de jeunes gamers, ce fut Batman Forever qui provoqua un premier raz-de-marée sous les marquises dès le mois de juin.

BATMAN VS. RONALD MCDONALD

Notre histoire commence trois ans plus tôt dans les entrepôts de McDonald’s où s’entassent des cartons de jouets à l’effigie des personnages de Batman : Le Défi. Les enfants boudent la voiturette de Catwoman et le gobelet à l’effigie du Pingouin dans leurs Happy Meals. Le poisseux Oswald Cobblepot a réussi son coup : terroriser des hordes de bambins gavés de frites et de soda. Les acrobaties félines de Selina Kyle n’ont guère donné de frissons qu’aux amateurs de BDSM et à Tim Burton, l’auteur de ce grand fiasco commercial. Le réalisateur est un peu plus pâlot que d’habitude cet été-là. Il a passé ces derniers mois cloîtré dans les salles de montage de Burbank à couper des mètres de celluloïd pour atténuer la violence de son film. Les cadres de Warner lui reprochent d’avoir poussé le bouchon un peu trop loin après le succès colossal du premier Batman (1989) et son Joker plus compatible avec la charte graphique des magasins de jouets. Cette fois-ci, la menace d’une classification « R » lui pend au bout du nez. Le grand retour du Chevalier Noir déborde de tensions érotico-gothiques. Michelle Pfeiffer lèche langoureusement sa combinaison en latex sous les yeux exorbités de l’ignoble Danny Vito qui dévore du poisson cru quand il ne croque pas à pleines dents le nez de Christopher Walken. Le véritable défi que relève alors Burton, c’est de parvenir à abaisser la vigilance de la MPAA (Motion Pictures American Association) en lui arrachant de justesse un « PG13 », qui autorise l’accès au film aux spectateurs les plus jeunes avec l’accord ou la compagnie de leurs parents. Ces quelques ajustements ne suffisent pas à effacer complètement un contenu explicite. Le réalisateur a commis deux grands crimes de lèse-majesté en un seul film : Batman tue un ennemi et fricote avec une nymphomane. La noirceur assumée du personnage éblouit les burtoniens de la première heure, désarçonne les puristes toujours aussi sceptiques envers Michael Keaton, effraie les enfants et met les parents en colère. 

La gamme de jouets McDonald’s sortie des usines pour Batman : Le Défi, en 1992 © DR

La très chrétienne Dove Foundation s’en prend ainsi directement à la société McDonald’s, accusée de promouvoir la violence dans des spots publicitaires qui promettent à ses jeunes clients de retrouver tous les « héros » du film dans ses boîtes magiques. Une nouvelle stratégie marketing est adoptée dans l’urgence pour s’assurer de pouvoir écouler les jouets sortis de l’usine en juillet 1992. Ronald et ses amis de McDonaldland promeuvent désormais les figurines directement inspirées du dessin animé que Fox Kids s’apprête à diffuser à la rentrée. Le succès de la série télévisée apaisera finalement les tensions en arrière-cuisine où la tambouille de Tim Burton a fortement déplu. Ulcéré, McDonald’s rompt son contrat avec Warner Bros. Le studio ne digèrent pas l’échec qu’on lui impute. L’initiateur de ce vent de panique doit payer les pots cassés : Burton ne réalisera pas le prochain volet des aventures du Justicier masqué. Intitulé Batman Continues, le dernier opus de la trilogie qu’il entendait diriger aurait suivi le schéma dramaturgique du Défi. Bruce Wayne y affrontait deux ennemis : l’Épouvantail (sous les traits de Brad Dourif), et Harvey Dent dit Double-Face, rôle promis par contrat à Billy Dee Williams qui l’interprétait déjà dans le premier volet en 1989. Burton avait une fois encore prévu de faire grincer des dents les plus sectaires des fans en adjoignant au très cocasien Michael Keaton un acteur noir, Marlon Wayans, pour incarner son acolyte Dick Grayson/Robin. Face au désastre annoncé, le studio décide de se garder une poire pour la soif. On propose à Burton de s’investir dans un spin-off consacré à Catwoman à condition d’accepter un simple titre de producteur sur les prochaines aventures de Batman. L’idée de retravailler avec Michelle Pfeiffer le séduit un temps, juste assez pour se rendre compte qu’elle le mènerait droit dans une voie de garage, celle où s’apprêtait d’ailleurs à s’enfoncer Batman.

BATMAN : ANNÉE UN

En 1993, Warner Bros se retrouve avec un poids mort sur les épaules. Personne à Hollywood ne veut entendre parler de Batman, ni même de super-héros tout simplement. Le médiocre Captain America d’Albert Pyun (1990) s’est fourvoyé sur les sentiers des bisseries accessibles directement en vidéo. Marvel croit donner le change avec un comic book inspiré des aventures d’un super-héros tout droit sorti de l’imagination de Robert Townsend (Meteor Man, 1993). Pour espérer apercevoir un justicier en collant, il faut attendre chaque jour devant son poste de télévision la diffusion d’un épisode de Loïs et Clark ou de Flash. Le succès du dessin animé Batman, Warner Bros le doit ironiquement aux deux films qu’elle vient de produire et à un casting vocal prestigieux dans la longue liste des plus célèbres ennemis de la chauve-souris : Mark Hamill (Joker), Paul Williams (le Pingouin), Adrienne Barbeau (Catwoman), John Glover (l’Homme Mystère), Roddy McDowall (le Chapelier Fou), Ron Perlman (Gueule d’Argile), David Warner (Ra’s Al Ghul)…

© Warner Bros Animation

A Burbank, on se creuse les méninges pour trouver un successeur à Tim Burton, c’est-à-dire un habile faiseur qui ne rechignera pas à suivre le cahier des charges de la franchise. Cet homme, le studio croit d’abord le trouver en Sam Raimi. N’ayant pu acheter les droits de la franchise à la fin des années 80, le cinéaste avait inventé son propre super-héros sous les traits de Liam Neeson dans Darkman (1990), coup d’envoi d’une trilogie parallèle concurrente de DC Comics sur grand écran. Warner choisit donc finalement de frapper à la porte d’un certain Joel Schumacher. Le réalisateur saute aussitôt sur l’occasion. Il est né la même année que Batman (1939), en connaît un rayon sur les costumes – il a conçu les tenues de Woody Allen et Diane Keaton pour Woody et les robots (1973) – et s’est fait une spécialité des films prisés de la « génération multiplexe » : St Elmo’s Fire (1985), Génération Perdue (1987) et L’Expérience interdite (1990). Poulain de l’écurie Warner depuis bientôt dix ans, Schumacher vient alors de réaliser deux thrillers « adultes » et efficaces, Chute Libre (1993), passé par le Festival de Cannes, et Le Client (1994), adaptation d’une oeuvre de John Grisham, romancier d’ailleurs très en vogue à Hollywood dans les années 90. Le studio avait donc enfin trouvé l’exécutant dont il rêvait : un type « gai, chic et entraînant » au fait des dernières tendances et reconnu par ses pairs. Le pire était pourtant encore à craindre. Car si « vouloir être de son temps, c’est déjà être dépassé » selon Ionesco, alors Joel Schumacher est un véritable has been dans sa catégorie, l’artisan de kitscheries fantaisistes et criardes dopées au synthé. Le monde d’avant Batman Forever ressemble un peu à ça : une fête foraine bariolée de néons, peuplée de créatures mutantes (des adolescents) et monstrueuses (des vampires) proto-punk qui jouent avec la vie comme avec la mort dans des effluves d’Eau Précieuse et de sueur torride. Bruce Wayne risquait fort de s’y brûler les ailes et la cape… Schumacher propose aux exécutifs de Warner Bros d’adapter le comic book Batman : Année un de Frank Miller, et donc d’offrir un prequel au personnage digne de la noirceur de l’univers mis en scène par Tim Burton. Le studio refuse : son contrat stipule qu’il doit réaliser une suite au précédent opus de 1992. Pour monter son grand barnum, Joel Schumacher ramène dans ses bagages le scénariste auquel il doit le succès de Chute Libre, Akiva Goldsman. Tim Burton lui adjoint le couple Lee et Janet Scott Batchler, sans doute déjà à l’œuvre sur le script du dernier opus de la trilogie qu’on vient de lui refuser. Les Batchler sortent de leur besace des idées dans la droite ligne du Défi. Leur scénario oppose ainsi le Chevalier Noir à un Homme-Mystère psychotique affublé d’un rat en guise d’animal de compagnie. Akiva Goldsman leur emboîte le pas et pose sa signature sur le scénario du film officiellement intitulé : Batman Forever. Le titre, digne du « tatouage d’un camé », déplaît fortement à Tim Burton. L’implication du producteur devient d’ailleurs de plus en plus anecdotique à mesure que s’amorce la mise en chantier du projet. 

Corey Feldman, Corey Haim et Jamison Newlander, les garçons perdus de Joel Schumacher, en 1987 © Warner Bros.

Joel Schumacher sur le tournage de Chute libre à Los Angeles, en 1992 © Warners Bros.

SYNOPSIS *

Le légendaire chevalier noir Batman doit à nouveau affronter ses démons intimes et des ennemis fous qui cherchent à détruire Gotham. Il s’est lassé des parades nocturnes de Batman et de l’existence du riche et puissant Bruce Wayne. Wayne est hanté par le souvenir de la mort de ses parents et commence à se rappeler des détails qui lui reviennent en mémoire. Double-Face, un assassin psychotique qui reproche à Batman son visage à moitié défiguré, s’associe avec l’Homme-Mystère, un ancien employé de Bruce Wayne Enterprises, qui s’est vu refuser un partenariat avec Wayne à propos d’une invention très dangereuse. Bruce/Batman rencontre la ravissante Dr. Chase Meridian venue à Gotham pour étudier le cas de Double-Face. Une relation amoureuse s’esquisse entre les deux, Chase éprouvant à la fois du désir pour Batman et Bruce Wayne, sans savoir qu’ils ne sont qu’une seul et même personne. Bruce désire Chase comme aucune autre femme qu’il a rencontrée auparavant, d’autant plus qu’elle comprend l’esprit humain mieux que quiconque. Il lui propose de l’accompagner à une soirée de charité au cirque où le gratin de Gotham est attendu. Mais l’événement est interrompu quand Double-Face et ses sbires décident de s’y rendre sans y être invités. Double-Face tue une famille d’acrobates, épargnant le cadet,  Dick » « Robin », dès lors assoiffé de vengeance.

Recueilli par Wayne, Dick découvre bientôt que Bruce dissimule prudemment un alter-ego, Batman, et s’offre une balade en Batmobile, interrompant le rendez-vous galant de Chase et Bruce. De retour à la Batcave, il supplie Bruce de le laisser devenir son partenaire. Alfred, le vieux majordome, ne peut critiquer le besoin de vengeance de Dick, rappelant à Bruce qu’il fut pareil autrefois. Pendant ce temps, l’entrepreneur Edward Nygma, en réalité le nouveau complice de Double-Face, devient de plus en plus riche, célèbre et puissant grâce à une invention qui permet de regarder la télévision en 3D. Il suce en réalité toute la matière grise de Gotham et devient ainsi extrêmement intelligent. L’Homme-Mystère cherche à mettre la main autant sur Bruce que Batman et découvre qu’ils ne font qu’un. Les deux méchants affrontent désormais leurs nouveaux partenaires, Batman et Robin. Quand le duo maléfique kidnappe Chase, Batman et Robin se rendent dans la cachette de Double-Face et de l’Homme-Mystère sur une île artificielle en métal [NygmaTech, N.D.L.R.], après que Bruce et Alfred aient réussi de résoudre les énigmes que le second laisse derrière lui et donc découvert qu’Edward Nygma n’est personne d’autre que le psychotique de vert vêtu.

Batman doit finalement choisir de sauver Chase ou Robin des rochers pointus dans un fossé au-dessus duquel l’Homme-Mystère les a suspendus. Il piège cependant l’Homme-Mystère et brise l’immense sablier en verre dans lequel sont stockées toutes les ondes cérébrales dérobées aux citoyens de Gotham. Batman sauve Chase et Robin, et se sert de la pièce préférée de Double-Face en la jetant parmi des dizaines d’autres pour précipiter sa chute. Robin comprend qu’il vaut mieux ne pas tuer son ennemi, donnant ainsi raison à Bruce : un crime est un lourd fardeau à porter. Dans l’épilogue, Edward prétend être Batman, imitant de façon grotesque le vol d’une chauve-souris avec les manches de sa camisole de force alors que Chase sort de l’asile d’Arkham où il est enfermé. Chase informe Bruce que personne ne saura jamais qu’il est Batman. Elle quitte Gotham, sans revoir son mystérieux héros de l’ombre. Batman et Robin sont désormais partenaires et le Chevalier Noir sera en effet toujours le protecteur de la métropole gothique de Gotham.

* Source : Imdb. 

Le scénario original de Batman Forever  ne manque pas de promettre monts et merveilles aux fans de la chauve-souris. Akiva Goldsman s’intéresse particulièrement à la psyché torturée de Bruce Wayne grâce à la découverte du journal intime de son père, Thomas. A la dernière page du petit livre rouge, Wayne senior témoigne de l’insistance de son fils pour aller voir un dessin animé au cinéma alors que lui et Martha, son épouse, préféreraient rester chez eux. La phrase tronquée écrite à quelques heures de l’assassinat du couple Wayne par le futur Joker, éveille un profond sentiment de culpabilité en Bruce. Le fils porte désormais la lourde responsabilité de la mort de ses parents et remet ainsi en question l’existence même de Batman. Il lui faudra attendre que l’Homme-Mystère détruise la Batcave au cours de son rendez-vous galant pour renouer avec sa vocation de justicier. L’orphelin reprend sa lecture du le livre rouge niché dans une cavité de son repaire secret et découvre les véritables derniers mots de son père :  « Martha et moi nous sommes décidés pour Zorro, donc Bruce devra attendre la semaine prochaine pour voir son dessin animé. » La séquence s’achève par l’apparition d’une chauve-souris géante censée fusionner avec Bruce Wayne, ainsi redevenu Batman pour de bon. 

Bruce Wayne (Val Kilmer) et sa raison d’être dans Batman Forever, sorti en 1995 © Warner Bros.

Batman Forever s’annonce aussi et surtout comme le film des premières fois : première mention littérale du « Chevalier Noir » dans les dialogues et première apparition sur grand écran de l’asile d’Arkham, dirigé par un certain docteur Burton, hommage à peine voilé au producteur de moins en moins impliqué dans un projet qu’il ne parvient pas à prendre au sérieux (« j’ai toujours détesté les titres dans ce genre-là. Batman Forever me faisait penser à un nom qu’une personne se ferait tatouer sous l’emprise de la drogue ou d’autre chose, ou à une phrase qu’écrirait un enfant dans l’album de promo d’un de ses camarades. ») En coulisses, Warner a déjà couvert ses arrières en mettant un producteur de la maison sur le dos de Schumacher et de son équipe. Peter McGregor-Scott, déjà à l’oeuvre sur deux succès récents du studio – Piège en haute mer (1992) et Le Fugitif (1993), réalisés d’ailleurs l’un et l’autre par Andrew Davis – se chargera de veiller à ce que les 100 millions de dollars alloués à Batman Forever ne desservent pas ses intérêts pendant les deux longues et douloureuses années de la production du film.

LE CASTING DE BATMAN FOREVER, UNE EXPÉRIENCE INTERDITE

Prétendant évident au rôle-titre, Michael Keaton refuse d’endosser à nouveau le costume en latex sous la direction de Joel Schumacher. L’acteur pressent le désastre artistique à la lecture d’un scénario qu’il juge tout simplement « nul ». Bruce Wayne, réduit assez superficiellement à un personnage double, n’a plus aucun intérêt à ses yeux. Schumacher se démène en vain pour lui démontrer que Batman ne « doit [pas] être aussi sombre ». Mais Keaton, incrédule, ne comprend toujours pas pourquoi le réalisateur « voulait faire ça », un cartoon kitsch dépouillé de toute densité psychologique. Son refus obtempéré signe son départ de la franchise, laissant Schumacher seul avec une liste d’autres prestigieux candidats potentiels parmi lesquels Daniel Day-Lewis, Ralph Fiennes, Ethan Hawkes, Johnny Depp, Tom Hanks, William et Alec Baldwin font figure de favoris. C’est pourtant une autre grande belle gueule des années 90 qui portera le collant. Val Kilmer reçoit un appel de Schumacher au cours d’une virée dans une grotte africaine – l’acteur s’était découvert récemment un atavisme pour l’Afrique. Le réalisateur s’est laissé convaincre par son talent dans l’excellent western Tombstone (G.P. Cosmatos, 1993) et souhaite lui proposer de venir tâter du latex à Burbank. Kilmer signe son contrat sans même avoir lu le scénario, croyant pouvoir incarner la dualité shakespearienne de Bruce Wayne façon Marlon Brando, son idole, qui le sauvera d’ailleurs presque du naufrage à la sortie du film. Schumacher se fie à son instinct pour trouver un jeune premier digne d’accompagner Batman dans ses aventures. On lui connaît en effet un certain talent à dénicher des nouveaux talents dans la jungle hollywoodienne (Kiefer Sutherland, Julia Roberts, etc.). Le réalisateur ne tarde pas longtemps à défricher les jeunes pousses à sa porte. Mark Wahlberg et DiCaprio, à l’affiche de Basketball Diaries (S. Kalvert, 1994) faillirent se disputer le rôle, au même titre que d’autres colistiers plébiscités par les pré-ados de l’époque : Matt Damon, Ewan McGregor, Jude Law, Toby Stephens, Corey Feldman, Scott Speedman. Mais au milieu des années 90, un nom aujourd’hui oublié séduit la génération X. Chris O’Donnell se fait repérer grâce à une publicité pour McDonalds et entame alors une carrière entre l’ombre et la lumière, un jeu dangereux  auquel le bug de l’an 2000 met un terme. Sa seule nomination aux Golden Globes (pour Le Temps d’un week-end aux côtés d’Al Pacino en 1992) ne l’immunise pas contre les navets qu’il tourne en cascade dès l’année suivante (Les Trois Mousquetaires, S. Herek), premier des trois Razzie Awards en amont de sa collaboration à la franchise Batman. Le casting tumultueux des deux héros de Batman Forever ne laisse augurer rien de bon à Schumacher pour la suite d’un projet au-dessus duquel les astres rechignent à s’aligner. 

Val Kilmer est Doc Holliday dans le film Tombstone de G. P. Cosmatos, sorti en 1993 © John Bramley/Hollywood Pictures

Chris O’Donnell fait sa première apparition au cinéma dans Men Don’t Leave de Paul Brickman, sorti en 1990 © Don Smetzer/Warner Bros.

Robin Williams, champion du transformisme depuis Madame Doubtfire, est devenu le meilleur ami des enfants grâce à Spielberg (Hook, 1991) et aux studios Disney qui l’ont engagé pour prêter sa voix au Génie d’Aladdin (R. Clements et J. Musker, 1992). Sa verve décapante et ses performances électrisantes sur scène ont inspiré Akiva Goldsman et les Batchler pour donner chair à l’Homme-Mystère sur le papier. Ce qu’ils ignorent alors, c’est que l’acteur a déjà un passif non-négligeable avec Warner Bros. Le studio lui avait laissé caresser le doux rêve de prêter ses traits au Joker avant de confier le rôle à Jack Nicholson en 1988. Sous la pression des impératifs commerciaux, Schumacher refuse l’Homme-Mystère à Robin Williams. Le génie comique de Jim Carrey vient de triompher dans le second volet d’Ace Ventura produit par Warner, qui estime ne prendre aucun risque en l’engageant à nouveau dans un rôle loufoque. Williams claque la porte du studio à grands fracas avec le sentiment de n’avoir servir que d’appât aux gros bonnets de la firme. Billy Dee Williams reçoit dans la foulée une fin de non-recevoir en provenance de Burbank. Joel Schumacher lui préfère Tommy Lee Jones, un choix d’autant plus appuyé par Warner que l’acteur vient de rapporter un Oscar et un Golden Globe au studio grâce à son rôle de flic coriace à la poursuite du Fugitif. Pressé par son fils et sa passion pour Double-Face, le comédien accepte de se compromettre dans une production improbable. Schumacher peut enfin souffler au terme de son processus de casting. Nicole Kidman apportera une touche à la fois glamour et fantasmatique à Chase Meridian, personnage autrefois promis à Rene Russo par Tim Burton. A quelques heures du tournage , Warner Bros prend soin de virginaliser la psychologue en contrepoint des acolytes féminines de Double-Face, Leather (Cuir) et Lace (Dentelle), respectivement interprétées par Debi Mazar et Drew Barrymore. A la demande du studio, les sobriquets trop sulfureux deviennent à l’écran Sugar (Sucre) et Spice (Épice), Warner se réservant le droit de se prémunir de la moindre accusation d’hypersexualisation dans un film familial. Debi Mazar ne manque pas de sourire en coin : elle a convaincu Joel Schumacher de l’engager grâce à une photo d’elle déguisée en Betty Page, la reine des pin-up… 

JOEL SCHUMACHER AU CŒUR DE LA HYPE ET DE LA TOURMENTE

Warner Bros, via son émissaire Peter McGregor, ne cesse de baliser le chemin vers le succès de sa nouvelle production censée redorer le blason d’une franchise populaire. Batman Forever sera un film « commercial », conçu pour vendre des jouets et du popcorn, mais aussi le film d’un fan qui a grandi avec et en même temps que le Chevalier Noir. Car oui, contrairement à Tim Burton, Joel Schumacher est un vrai mordu de Batman. Aussi ne lui faut-il que peu de temps pour revoir sa copie en conséquence. Le Gotham qu’il réinvente avec le directeur de la photographie Stephen Goldblatt et la cheffe décoratrice Barbara Ling renoue avec les comic books originaux. La tonalité visuelle de Batman Forever s’inspire plus précisément des dessins haut en couleurs de Dick Sprang et de l’humour cartoonesque de la série des années 60 portée par le tandem Adam West (Batman) et Burt Ward (Robin).

Adam West (à droite) et Burt Ward (à gauche) dans la série Batman, diffusée de 1966 à 1968 © 20th Century Fox Television

Dans un geste très auteuriste, Joel Schumacher pousse les curseurs à un degré supérieur et distille dans sa mise en scène une esthétique camp souvent décriée, bien que peu ou prou assumée par le réalisateur lui-même. Batman Forever est une joyeuse ode au « mauvais goût », un carnaval outrancier, mais jamais subversif, traversé de tensions homo-érotiques entre un maître et son élève. Schumacher démolit au bulldozer la dentelle gothique imaginée par Tim Burton et construit sur les ruines fumantes de Gotham une cité à la croisée du Tokyo moderne et de la Métropolis de Fritz Lang. La technologie CGI encore balbutiante l’aide à concevoir des plans aériens impossibles entre des buildings flanqués d’immenses atlantes musculeux et une course-poursuite trépidante dans les artères de la métropole. Il est cependant encore trop tôt pour laisser envisager au réalisateur la possibilité de filmer entièrement Gotham sur fond bleu. La production s’aperçoit très vite que le gigantisme des décors rend impossible un tournage dans les studios de Burbank. Le manoir Wayne et la Batcave seront finalement délocalisés dans le gigantesque entrepôt californien de Long Beach où Howard Hughes assembla au milieu des années 40 son H-4 Hercules, l’un des plus grands avions jamais construits à ce jour. Joel Schumacher envisage par la même occasion de redessiner la Batmobile dont il confie le design à H.R. Giger, père de l’Alien de Ridley Scott et de la Mutante de Roger Donaldson. L’artiste suisse lui propose un proto-Xénomorphe mobile à la forme suggestive plus proche d’une paire de ciseaux que du bolide dont rêvent les enfants à Noël. Le designer Tim Flattery reprend alors le travail de ses prédécesseurs sur les deux premiers films de la trilogie et propose une Batmobile plus conventionnelle, pimpée avec des néons bleus, mais surtout livrée avec une floppée de gadgets sensationnels. Parmi ces nouvelles options, Batman peut désormais orienter son véhicule à la verticale comme un grand phallus en érection…

Un concept art réalisé par l’artiste H.R. Giger pour la Batmobile de Batman Forever, en 1994 © H.R. Giger

Batman et sa Batmobile dernier cri dans la Batcave de Batman Forever, en 1995 © Ralph Nelson/Warner Bros.

Plus que jamais dans la hype, Schumacher demande expressément au costumier Jose Fernandez de donner un côté plus « anatomique » à l’armure du justicier parmi les quelques 75 autres créations nécessaires pour habiller les habitants de Gotham, bons ou mauvais. Effet garanti : jamais n’a-t-on vu d’aussi près le latex mouler les fesses rebondies d’un super-héros. Batman pointe des tétons comme une statue grecque – on vous laisse imaginer le scandale dans les salles obscures – tandis que Robin porte une petite boucle d’oreille à la Philippe Candeloro ou Johnny Depp (à vous de choisir). Pour sa part, Jim Carrey n’a rien à envier aux deux caped crusaders. L’Homme-Mystère revu et corrigé par Schumacher se dandine dans une combinaison en spandex vert pomme ou blanche sertie de diamants, et arbore une flamboyante perruque orange carotte digne de Desireless. Au chapitre des costumes, Tommy Lee Jones est peut-être le comédien le plus mal loti de la distribution. En plus de se coltiner un complet-cravate panthère violacé, le comédien doit passer chaque jour plus de 4h entre les mains du maquilleur Rick Baker dont les premiers modelages horrifiques déplaisent fortement à la production. Le Double-Face imaginé par Bob Kane et Bill Finger pourrait en effet un peu trop effrayer les enfants avec son œil globuleux et ses dents exposées à l’air libre sur la partie gauche du visage. Au terme de quelques révisions, Harvey Dent et sa prothèse faciale violacée tiennent plus du Guignol tragique que du Phantom de Brian De Palma.

Le tournage de Batman Forever commence sur les chapeaux de roue le 24 septembre 1994. Et en effet, le premier plan tourné avec l’une des deux Batmobiles construites pour les cascades se conclue par un accident. Les dérapages incontrôlés s’accumuleront ainsi au fil des mois. Tommy Lee Jones ne s’accommode ni de ses longues séances de maquillage dès potron-minet, ni des bouffonneries incessantes de Jim Carrey, ce qu’il ne manquera pas d’ailleurs de lui signifier – l’interprète d’Edward Nygma évoquera plus tard en interview l’une de ses petites phrases assassines : « Je te déteste. Je ne t’apprécie vraiment pas. » Joel Schumacher, lui, doit composer avec les innombrables retards et les humeurs de Val Kilmer, incapable d’enchaîner les prises quand il ne marmonne pas ses répliques, s’imaginant une fois encore dans la peau de Brando. La tension atteint son comble lorsque l’acteur écrase une cigarette sur un technicien. Schumacher perd patience. Sa vedette, « puérile et impossible », ne lui parlera pas pendant deux semaines. Kilmer et son ego surdimensionné ne supportent guère de ne pas concentrer toute l’attention en plateau dans le costume inconfortable de Batman dont il ne peut s’extraire entre les prises. L’acteur prend conscience de n’avoir accepté qu’un rôle interchangeable lors de la visite de Warren Buffett et de ses petits-enfants sur le tournage. La Batmobile et les gadgets lui dament le pion. Val Kilmer essuyait là l’un des premiers grands camouflets de sa carrière. La tourmente s’achève à Burbank le 7 mars 1995, laissant Joel Schumacher seul avec un film long de deux heures et quarante minutes.

LA BATMANIA, DEUXIÈME ÉPOQUE

Batman Forever est trop long dans sa version initiale. Trop long pour permettre de maximiser le nombre de séances dans les multiplexes. Trop long pour avoir le temps de se réapprovisionner en sodas et confiseries. Trop long pour captiver l’attention des enfants surexcités. Les premières projections test indiquent très rapidement la direction que doivent prendre Joel Schumacher et son monteur. Le déchirement intérieur de Bruce Wayne semble ne pas intéresser pas les spectateurs. Un arc narratif majeur du scénario original finit ainsi à la poubelle, n’en déplaise à Akiva Goldsman et aux Batchler. Schumacher dégraisse Batman Forever d’une quarantaine de minutes indispensables à la compréhension des enjeux psychologiques à l’écran. Le contenu du journal de Thomas Wayne disparaît comme par magie, laissant Bruce seul avec avec sa culpabilité chérie pour l’éternité. On ne comprend également ni comment le personnage a pu découvrir la cavité cachée dans la Batcave, ni comment des équipements nécessaires à Batman ont pu échapper à la destruction de l’Homme-Mystère.

Un croquis réalisé par John Alvin pour l’affiche de Batman Forever, en 1995 © John Alvin

Joel Schumacher supprime enfin l’introduction originale de Batman Forever – l’évasion de Double-Face de l’asile d’Arkham, séquence reprise en partie dans le clip de la chanson que U2 compose pour le film, « Hold Me, Thrill Me, Kiss Me, Kill Me » – et la traditionnelle conclusion iconique à laquelle nous avait habitué le diptyque de Tim Burton – le justicier ou son ennemi (Catwoman dans Le Défi) contemplant le Batsignal dans le ciel depuis les hauteurs de Gotham. Le réalisateur n’intègre pas le plan de Batman et Robin perché sur une gargouille surmontant la ville et tourne à la place une autre scène consacrant le triomphe du justicier. Le spectateur quitte dorénavant Gotham avec un Batsignal dirigé directement face caméra, Batman et Robin courant dans son faisceau à grandes enjambées et au ralenti, prêts à crever l’écran.

Au printemps 1995, l’affiche officielle de John Alvin et un teaser monté au son du thème de Danny Elfman émoustillent les fans invités à se connecter sur un site internet construit sur-mesure. La sortie de la bande originale du film met la puce à l’oreille des spectateurs au mois de mai. Il ne faudra pas compter sur une partition typiquement burtonienne cette fois-ci. Joel Schumacher se démarque une fois encore de son prédécesseur en recrutant un nouveau venu à la baguette, Elliot Goldenthal. Le compositeur fait table rase du passé et panache de couleurs vives sa partition. Le cœur de Batman Forever bat au rythme d’une marche militaire mâtinée de tango argentin, de swing et de valse viennoise dans une ville de Gotham éclairée comme un concert de rock. En parallèle de l’album symphonique de Goldenthal, Joel Schumacher produit une bande originale anthologique où se côtoie la fine fleur de la musique pop, rock, punk et du R&B du milieu des années 90. Les Flaming Lips, les Offspring, Nick Cave, PJ Harvey, Massive Attack, Method Man renvoient Prince et sa « Batdance » désuète aux années 80, ce que confirmera le succès du tube de Seal, « Kiss from a Rose ». Le miracle espéré par Warner Bros se produit dès le week-end suivant la sortie du film, le 16 juin 1995 aux États-Unis. Batman Forever bat à plate couture Jurassic Park en à peine trois jours d’exploitation. Le film restera à l’affiche 21 semaines sur le territoire américain. La Batmania contamine à nouveau les spectateurs et rapportera à la Warner plus de 330 millions de dollars de par le monde. L’épidémie n’épargne pas non plus la France qui attrape le virus dès le 19 juillet et enregistre quant à elle 1,6 millions d’entrées dont 311 000 à Paris. Sa propagation crescendo, elle la doit notamment aux produits dérivés qui inondent le marché jusqu’à la fin de l’année 1995. A la sueur de son front, Schumacher est allé lui-même démarcher les fabricants de jouets refroidis par l’échec du Défi et arrache finalement une signature à Hasbro qui accepte de se compromettre « en se pinçant le nez ». Le service marketing de McDonald’s accepte à son tour de s’engager dans une campagne promotionnelle après une lecture du scénario qui le convainc du potentiel commercial du film. Une série de quatre courts spots publicitaires vantent ainsi les mérites du « Super Hero Burger » – deux steaks, deux tranches de fromages fondus, de la laitue, des tomates et de la mayonnaise entre deux petits pains, original non ? – un sandwich que Batman s’empresse de commander au McDrive en plus de l’une des quatre tasses en verres à l’effigie des personnages du film. Batman Forever est le plus grand magasin de jouets des années 90. Du pyjama aux simples figurines, il devient très vite impossible d’échapper à la seconde vague de la Batmania. On mange Batman au petit-déjeuner. On boit Batman le midi. On lit Batman le soir avant de se coucher. On vit Batman jour après jour. Un enfant demande à accompagner ses parents à la maison de la presse ? Le casting de Batman Forever s’affiche dans les pages de Vanity Fair et les kiosquiers vendent des cartes à jouer en plus de la BD et de la novélisation du film. Et pourquoi ne pas aller au tabac du coin ? Un nouveau flipper Batman vient d’y être installé. Et si on décide de rester chez soi, on invite ses copains à se prendre pour la chauve-souris dans les adaptations du film en jeu vidéo sur Mega Drive, Super Nintendo, PlayStation et Saturn. La frénésie commerciale ne parvient toutefois que très difficilement à faire taire les critiques assassines à répétition relayées par la presse. Et en effet, il est impossible de prendre au sérieux un film « aussi mauvais pour le cinéma d’une manière générale » comme l’affirme un journaliste du New Yorker. Val Kilmer atteint des sommets d’inexpressivité. Les bat-tétons crèvent l’écran au même titre que la mise en scène « bubble-gum » de Schumacher. Les plans en image de synthèse évoquent les animations bâclées des plus mauvais logiciels interactifs sous Windows 95. L’humour insulte l’intelligence du public – mention spéciale à Jim Carrey qui se rajuste l’entrejambe au son d’un klaxon. Joel Schumacher venait de changer à jamais le cours de l’histoire d’une franchise toute entière. 

L’heureux Joel Schumacher joue avec une Batmobile de son film, en 1995 © Warner Bros.

Deux designs de barquettes de frites pour McDonald’s, en 1995 © Ryan Yzquierdo/McDonald’s/Warner Bros.

BATMAN FOREVER, UN FILM D’AUTEUR ?

L’échec artistique de Batman Forever aurait dû sceller le destin du Chevalier noir. Joel Schumacher ne se laisse pourtant pas démonter par les mauvaises critiques et rempile pour un deuxième film, sans Val Kilmer. Le piteux émule de Brando vient de s’envoler pour l’Australie où on lui donne enfin l’occasion de jouer aux côtés de son maître dans L’Île du Docteur Moreau (J. Frankheimer, 1996). Si le film, nanaradesque à souhait, sera le tombeau de la carrière de Kilmer, Batman & Robin sera presque celui de Joel Schumacher. Car l’ultime soubresaut de la saga s’apprête à renvoyer la chauve-souris au find fond de sa grotte en 1997. Batman & Robin ressemble au cousin « pas fini » de la famille, au neveu dégénéré qu’on regarde avec gêne, surtout par peur de laisser échapper un éclat de rire nerveux et cruel à la fois. George Clooney abandonne la blouse du docteur Ross pour exhiber tétons et fessiers dans le costume de Batman. Robin se laisse piquer par une plante venimeuse, Poison Ivy/Uma Thurman, et joue des coudes avec l’insupportable Batgirl/Alicia Silverstone. L’élocution de Bane rendrait presque compréhensible celle de Tom Hardy dans The Dark Knight Rises (C. Nolan, 2012). Les punchlines « cool » de Mister Freeze/Arnold Schwarzenegger nous laissent de glace… Joel Schumacher s’excusera quelques années plus tard d’avoir réalisé un navet cataclysmique dont Clooney assume lui aussi ouvertement la responsabilité. L’acte de contrition se doublera même d’une douloureuse auto-flagellation dans une interview accordée à Vice en 2017 : « après Batman & Robin, j’étais une merde (aux yeux des critiques et du public). C’était comme si j’avais assassiné un bébé. » Cette rare humilité de la part d’un autochtone hollywoodien mérite d’autant plus d’être soulignée qu’au regard de son successeur, Batman Forever passe pour un habile exercice de style, voire le film d’un auteur qui rue dans les brancards des discours hétéronormés véhiculés par les comics. Débarrassée de la Comics Code Authority [l’association créée en 1948 garantit la représentation des « bonnes mœurs » dans les comic books jusqu’en 1989], l’industrie peine encore et toujours à inclure des personnages LGBT dans ses publications. A quelques heures des années 2000, ces réticences hostiles et inconscientes renvoient les comics à l’âge de pierre, soit quarante ans auparavant, lorsque le psychiatre Frederic Wertham fustigeait « l’homo-érotisme récurrent entre Batman et son jeune acolyte Robin » dans son brûlot Seduction of the Innocent (1954). Au beau milieu des années 1990 donc, Joel Schumacher, d’ailleurs lui-même ouvertement homosexuel, sème la zizanie chez DC Comics avec sa relecture gay friendly d’un super-héros d’ordinaire promis à la sur-masculinité. Batman s’en va combattre le crime dans un monde pop, kitsch et théâtral où les femmes n’ont pas leur place. Ni Chase Meridian, ni BatGirl ou Poison Ivy dans Batman & Robin ne parviennent à réellement s’interposer entre Bruce Wayne et Dick Grayson. Batman et Robin aiment la fripe (« c’est quoi ton tailleur ? » demande le premier au second) et la frime (à bord de la Batmobile, Dick propose aux femmes sur son chemin de s’offrir une virée dans sa « love machine »), clins d’œil fétichistes à la série télévisée des années 60. Face à eux, l’érotisme bon marché de Nicole Kidman, toujours filmée chevelure au vent, bouche entrouverte, débordant de désir, renvoie au glamour sur papier glacé des pin-up qu’on accroche aux murs dans les chambrées. « Bienvenue dans les années 90 ! » lance Joel Schumacher aux hordes de jeunes puceaux pleins de sève. Batman ressort du placard en 1995 et se prend les pieds dans le tapis. D’aucuns s’empressent de pointer du doigt la faillite artistique d’un film « cheap » pour mieux conforter l’impossibilité des jeunes hommes à affirmer leur virilité d’après un stéréotype dérangé/dégenré. En d’autres termes, le public familial de Batman Forever n’était pas prêt à recevoir une proposition alternative de construction de la masculinité.

Bruce Wayne et Chase Meridian, un amour impossible dans Batman Forever © Ralph Nelson/Warner Bros.

Poison Ivy, Batman et Robin, le drôle de ménage à trois de Batman & Robin © Christine Loss/Warner Bros.

BATMAN UNCHAINED, FIN DE PARTIE

Grand film malade, Batman Forever réussit à panser provisoirement les plaies de Warner Bros. Batman & Robin les rouvrent et les infectent, confirmant au studio l’urgence à les cautériser. Bruce Wayne a fait son temps. Seul Joel Schumacher semble encore croire à sa vitalité en 1997. Nicolas Cage le rencontre sur le plateau de Volte-Face (J. Woo, 1997) pour parler du rôle de l’Épouvantail dans un certain Batman Unchained. Le réalisateur voit plus que jamais les choses en grand. Le dernier volet de la saga sera son Dark Knight, un film sombre dans lequel Batman affronte les démons de son passé. Pendant la post-production de Batman & Robin, Warner Bros ne sent pas encore le vent tourner. Un jeune scénariste vient de lui taper dans l’œil. Il s’appelle Mark Protosevich et planche sur une adaptation du roman de Richard Matheson, Je suis une légende [le scénario sera finalement porté à l’écran par Francis Lawrence en 2007, N.D.L.R.] En attendant la mise en chantier de la production, le studio l’envoie rencontrer Joel Schumacher qui lui confie le scénario de son grand œuvre. Batman Unchained s’inspire directement d’un épisode de la série animée au cours duquel les plus célèbres criminels de Gotham intentent un procès au Chevalier Noir, accusé d’avoir créé ses propres ennemis. Pour le plus grand bonheur de la Warner, le script de Protosevich réunit en 150 pages tous les adversaires de Batman croisés à l’écran depuis 1989, et donc leurs interprètes originaux. La promesse alléchante donne notamment l’espoir au studio de pouvoir capitaliser sur la présence au casting de l’acteur le plus plébiscité de la saga, Jack Nicholson. Batman Unchained exorcise en effet le Joker et consorts grâce à une toxine hallucinogène de l’Épouvantail qui plonge le justicier dans la folie. Interné à Arkham, Batman doit lutter contre les démons de son passé, en plus de devoir répondre de l’assassinat du père de Harley Quinn, qu’on découvre être sur le tas le Joker (une hérésie pour les fans purs et durs). Au terme d’un combat épique, Bruce Wayne s’envole pour Bali où il met sa peur à l’épreuve d’un vieux rite initiatique local : la traversée d’une grotte peuplée de chauve-souris. Aussitôt écrit, le scénario, jamais réalisé, finit dans les tréfonds du development hell. Seul Christopher Nolan l’exhumera avant d’écrire Batman Begins (2005), un film pour lequel Christian Bale passera des essais dans le costume porté par Val Kilmer en 1995. Batman Unchained, également connu sous le titre de Batman Triumphant, avait tout du final en apothéose tant attendu par les fans. Schumacher promettait enfin une approche plus complexe des personnages. Le scénario de Protosevich écartait Batgirl de son arc narratif et introduisait le successeur de Dick Grayson, Tim Blake, la Warner prévoyant d’accorder un spin-off à Robin intitulé Nightwing. Le Mister Freeze d’Arnold Schwarzennegger jettera malheureusement un froid sur ces grands projets dès l’été 1997 et refroidira les dernières velléités du studio. 

Le procès de Batman, diffusé pour la première fois sur Fox TV le 16 mai 1994 © Warner Bros. Animation

Joel Schumacher, Arnold Schwarzenegger et George Clooney lors d’une avant-première de Batman & Robin, le 2 juillet 1997 © United Archives GmbH

Quelques mois après l’échec de Batman & Robin, un jeune producteur exécutif reçoit dans son bureau de Warner Bros deux scénaristes avec un énième projet directement lié aux deux films de Joel Schumacher. Lee Shapiro et Stephen Wise lui pitchent l’histoire de Batman: DarKnight, en quelques points similaire à celle de Mark Protosevich. Le scénario fait cette fois-ci la part belle à Dick Grayson, parti étudier à la fac sur la demande de Bruce Wayne, désormais retraité au même titre que Batman. Le jeune homme suit les cours de psychologie de Jonathan Crane, psychiatre à l’institut d’Arkham, en conflit ouvert avec l’un de ses collègues, le docteur Robert Kirkland. Crane fait de son désaccord une vengeance personnelle et transforme le laborantin en une créature mi-homme mi-chauve-souris, Man-Bat, confondue avec Batman. Épaulé par Robin, Bruce Wayne renfile cape, collants et masque pour démystifier la créature et débarrasser Gotham de son créateur devenu l’Épouvantail. Lee Shapiro et Stephen Wise repartent bredouilles de leur réunion. Les chaotiques années 90 ne sont plus qu’un bruit de couloir à Burbank. Dans les bureaux, on songe déjà à « rebooter » la franchise…

Ce nouvel élan, de nombreux acteurs impliqués dans la production de Batman Forever ne parviendront jamais à le retrouver. Tim Burton fera de nouveau les frais de la mauvaise foi de la Warner, incapable d’assumer à elle seule l’échec des derniers Batman. Aussi le studio le gratifiera-t-il d’un simple chèque pour le forcer d’interrompre la production déjà longue d’une année de Superman Lives. Les producteurs préféreront se concascrer au développement de Wild Wild West de Barry Sonnenfeld, un four monumental en 1999. Val Kilmer ne renfilera plus jamais le moindre costume en latex, une proposition que Hollywood se gardera d’ailleurs bien de lui faire à cause de la mauvaise réputation qui le précède. Chris O’Donnell disparaîtra lui aussi dans les bas-fonds de Los Angeles après avoir raté le coche par trois fois. L’acteur manque en effet d’enfiler le costume de Will Smith dans Men In Black (B. Sonnenfeld, 1997), de monter à bord du Titanic (J. Cameron, 1998), puis de rejoindre l’écurie Marvel grâce à Spider-Man (S. Raimi, 2002). Seuls les seconds couteaux sortiront indemnes de la plus bizarroïde des aventures de la chauve-souris. La fin des années 90 sacre en effet le triomphe de Nicole Kidman et Jim Carrey, l’un chez Milos Forman (Man on the moon, 1999), l’autre chez Stanley Kubrick (Eyes Wide Shut, 1999). Parmi les rares spectateurs conquis par les pitreries de l’Homme-Mystère, George Martin, producteur des Beatles, se laisse convaincre du talent de son interprète grâce à Batman Forever. En 1998, Jim Carrey sera ainsi invité à pousser la chansonnette sur un album en hommage au groupe de Liverpool avec une pléiade de vedettes dont Céline Dion, Sean Connery et… Robin Williams, auquel l’acteur ne vole cette fois pas la vedette. 

Si les jeunes spectateurs lui ont préféré le Double-Face de la série animée, Tommy Lee Jones sera massivement plébiscité dans le rôle de l’agent K (Men In Black), un rôle à la popularité assurée auprès des enfants grâce à la série animée tirée du film. Cette hype par trop convoitée, Joel Schumacher en fera son deuil. Ses deux Batman lui avaient fait miroiter la possibilité de jouer les prolongations des années 80. Le public lui renverra l’image d’un has been. La nouvelle génération retournait le X contre celle qui la précédait. Les Y ne croyait plus aux vampires et aux bikers à mulet, mais aux thrillers techno-punk et nihilistes de David Fincher. Plus décidé que jamais, Joel Schumacher allait prendre le train en marche et réaliser une série de thrillers du plus efficace (Phone Game, 2002) au moins inspiré (Le Nombre 23, 2007), sans jamais renier sa première incursion à Gotham. Bruce Wayne le lui avait bien dit : « tout homme doit choisir son chemin. » Batman Forever reste aujourd’hui un vague mauvais souvenir auquel on s’accroche pour se prémunir du temps qui passe, une capsule temporelle de temps à autres revisitée par des fans nostalgiques et des Youtubeurs esseulés dans des bande-annonces et des remontages fantaisistes.

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Batman Forever (1995 – États-Unis et Royaume-Uni) ; Réalisation : Joel Schumacher. Scénario : Akiva Goldsman, Lee et Janet Scott Batchler. Avec : Val Kilmer, Tommy Lee Jones, Jim Carrey, Nicole Kidman, Chris O’Donnell, Michael Gough, Pat Hingle, Drew Barrymore, Debi Mazar, Ed Begley Jr., Over Samra, Elizabeth Sander, René Auberjonois et Joe Frifasi. Chef opérateur : Stephen Goldblatt. Musique : Elliot Goldenthal. Production : Tim Burton et Peter McGregor-Scott – Warner Bros Pictures. Format : 1.85:1. Durée : 121 minutes.

En salle le 16 juin aux États-Unis, puis le 19 juillet 1995 en France.   

Copyright illustration en couverture : Warner Bros.