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The Big Lebowski

The Big Lebowski

Remettons nous dans le bain (et la baignoire) de Jeff Lebowski… Le film, boudé vilainement par la critique lors de sa sortie en salle en 1998, a bénéficié, les années faisant, du bouche-à-oreille des spectateurs avisés (et des sorties vidéos). Poussant clairement le reste descinéphiles àla curiosité et, très vite, projetant les personnages extraordinaires de ce récit foldingue à entrer dans la mémoire collective. À commencer par Jeffrey Lebowski (Jeff Bridges), alias le mythique Dude, héros flemmard, pantouflard et chômeur connu pour son amour invétéré du bowling.Souvenez-vous : sa vie bascule lorsqu’il se fait passer à tabac par deux individus qui lui demandent de payer les dettes de sa femme. Ironie du sort : il n’est absolument pas marié et vient d’être confondu avec son homonyme millionnaire…

The Big Lebowski, septième long-métrage de Joel et Ethan Coen, poursuit son voyage dans le temps, à travers les générations, accroissant toujours un peu plus son statut d’œuvre pop et définitivement culte. Cette comédie pastichant le film noir a en tout cas une place très spéciale au sein de la filmographie de ses deux auteurs, puisqu’elle cristallise toute leurs obsessions. Inspiré du roman Le Grand Sommeil de Raymond Chandler, The Big Lebowski n’a pourtant pas été un succès immédiat (46 millions de dollars de recettes mondiales et un peu plus de 700 000 spectateurs en France). Drôle, pathétique et poétique, The Dude est l’archétype du personnage coenien. Il semble n’avoir aucune raison d’être, aucun objectif de vie, mais il aime fumer des joints, boire des White Russian et aller au bowling avec ses amis Walter et Donny. Les réalisateurs opèrent ici un véritable tour de force. En effet, si les scènes de bowling sont nombreuses dans le film, à aucun moment on ne voit le Dude en train de jouer, ni même se saisir d’une boule. En finesse, sans insister, ils laissent cette possibilité en suspens: peut-être le bowling représente-t-il un effort trop important pour lui –ce qui rend d’autant plus incroyable l’élan qui le pousse à vouloir jouer les justiciers pour un simple tapis qui « habillait la pièce ».

Tendu entre deux pôles – le film noir, l’un de leurs genres favoris, et un second degré jubilatoire qui tresse dérision, autodérision et comique de situation dans sa natte postmoderne , The Big Lebowski est un film infiniment plus complexe et subtil qu’il n’y paraît. Il raconte certes l’histoire du Dude, loser autoproclamé, et de ses amis, mais aussi celles des États-Unis et de son cinéma, avec d’un côté des références à la conquête de l’Ouest et à l’édification des grandes métropoles du pays, et de l’autre des clins d’œil au système des studios et à ses super-productions. Depuis le début, les frères Coen se livrent à une vaste entreprise de déconstruction du rêve américain. Intéressons-nous de plus près au Dude (Jeff Bridges) et à son ami Walter (John Goodman).

L’un comme l’incarnation du quart-monde étasunien au pays des Traders et des dividendes, l’autre comme ancien combattant déglingué de la guerre du Vietnam.Leur tandem symbolise les laissés-pour-compte d’un système ultralibéral qui pratique la guerre comme on élabore une stratégie marketing (on notera au passage les similitudes entre le Vietnam et la première guerre du Golfe, qui fait l’arrière-plan historique du film). C’est toute la poésie de The Big Lebowski, qui substitue des antihéros foncièrement attachants et humains aux yuppies – ces jeunes cadres ambitieux sans scrupule – et autres héros lisses et cyniques qui peuplent le cinéma américain des années 1990. 

Frédéric Astruc

Le cinéma des frères Coen

© PolyGram Film Distribution

Ethan et Joel Coen réalisent The Big Lebowski comme Blood Simple, en s’appuyant sur un canevas de roman noir pour mieux le détourner et le conduire à sa dilution puis à sa dissolution.Le genre ne fournit qu’une matrice prétexte à une traversée de la ville et à des rencontres avec des personnages hauts en couleur : des nihilistes, un pornocrate, un ‘milliardaire’… Et quelques autres au bowling, parmi lesquels le libidineux et parfait Jesus Quintana (John Turturro) dans sa combinaison violette. L’art des Coen se déploie alors dans un sens aigu de la scène, du dialogue et de l’interprétation. La dérision et l’absurde prévalent sur le suspense. Deux conditions tellement bien remplies que, encore aujourd’hui, les fanatiques du film se tordent de rire devant l’avalanche de répliques mémorables et la galerie de personnages complètement loufoques. À commencer par le Dude himself. 

Cette comédie de l’absurde dissimule un véritable hommage au cinéma américain de l’âge d’or : au détour d’un plan ou d’un personnage, la géniale fratrie convie le westernou un hommage aux chorégraphies dantesques de Busby Berkeley par le biais d’une séquence onirique devenue mythique. Les Coen chahutent rétrospectivement un échantillon d’humanité resté coincé dans les années 70. La propension à brouiller la frontière entre rêve et réalité appuyé par la peinture, la photographie, constitue un prétexte pour exploiter les autres arts si chers aux réalisateurs.

Les exemples sont marquants : la photographie de Walker Evans dans O’Brother, le peintre Edward Hopper pour Barton Fink…  Ces nombreuses références artistiques renforcent « l’irréalité » du rêve américain ancré dans l’inconscient collectif. L’american dream chez les Coen se retrouve brisé par le couple vie/mort dans Blood Simple, liberté/enfermement dans O’Brother et Barton Fink. Réussite-Richesse/peur de l’échec, pauvreté dans The Big LebowskiL’onirisme ici est l’esprit magnifié du Dude reprenant son hobby préféré le bowling, rendant la scène plus comique encore avec la métaphore sexuelle des boules et des quilles et Julianne Moore en cheffe des Walkyries. Le rêve est au centre du cinéma des frères Coen, renvoyant au mythe du rêve américain qui hante le héros au point de transformer sa vie en cauchemar. Voici notre héros pris au piège de la réalité filmique jusque dans ses rêves ! Nous passons alors du rêve érotique au cauchemar de la castration. Humour noir, stéréotype, caricature… Tout est bon chez les Coen pour montrer des personnages n’arrivant pas à la hauteur de l’exemplarité, de la réussite financière et sociale associées aux fondements même de la nation américaine. Concentrons-nous ici à nouveau sur le personnage du Dude. La peur de l’échec qui hante ce personnage l’humanise plus que tout autre. Aussi les réalisateurs s’amusent-ils à déconstruire le rêve américain en faisant du Dude l’antihéros par excellence. Le rêve américain se fissure pour dévoiler ses failles au grand jour. Walter, archétype du vétéran, déblatère sans mesure aucune sur un conflit vietnamien dont il n’est jamais tout-à-fait revenu. Ce personnage pleinement fêlé (dans toute l’acception du terme) met à jour les contradictions qui innervent bon nombre de valeurs morales américaines, à commencer par l’ordre et la rigueur. En effet, n’est-il pas le premier à dégainer son revolver lorsqu’un joueur de bowling semble avoir un peu trop mordu la ligne à son goût ? La comédie se teinte aussi d’un arrière-goût de film noir avec l’enlèvement de Bunny, prétexte à un semblant d’enquête laissée sans suite. Passé au shaker coenien, il en résulte un humour noir qui éclate par exemple dans la scène où Walter est persuadé que l’handicapé Lebowski pourrait ne pas être aussi infirme qu’il le prétend. Le tandem vedette se retrouve de la sorte au coeur de plusieurs scènes mémorables, notamment lorsque Donny succombe à un infarctus. Ici le comique surgit dans la mise en scène en grande pompe de ses funérailles, ellipses temporelles et humour noir à la clé déjouant notre attente.

© PolyGram Film Distribution

Les cinéastes usent des clichés et surtout sur des dialogues pour s’attaquer à la démystification du rêve américain par l’humour. A chaque film son univers. Chacun de leurs films s’ouvre sur la mention d’un lieu précis. Aussi la géographie de l’americana selon les frères Coen occupe une place centrale dans leur cinéma. Ces renseignements quasi topographiques apportent non seulement des indices clairs et précis sur la situation géographique de l’histoire mais également sur les mentalités singulières et les usages idiomatiques de la région (le texan, le californien, le new yorkais…). Ici Los Angeles révèle deux facettes antinomiques. Le Dude vit dans une vallée en marge de la ville, la plage de Venice Pasadena. Aussi le personnage, heureux loser, est-t-il lui-même en phase avec son milieu. Les réalisateurs tracent de la sorte un parcours singulier à travers les différentes strates de la société hollywoodienne. Le Dude, lui, parcourt une succession de lieux différents, des quartiers huppés de son homonyme milliardaire aux quartiers plus populaires où s’est établi le pornographe Jackie Treehorn. Chacun de ces personnages appartient à une communauté fermée qui se définit aussi bien par son habitat, ses vêtements que son langage. Voilà donc un concentré du style coenien : ces protagonistes n’ont rien du héros mythologique dépeint par le cinéma hollywoodien. Nous sommes face au contraire à un antihéros, un homme soumis à des événements qui le dépassent et le submergent. 

 L’introduction en voix off, assurée par la voix rocailleuse d’un Sam Elliott aux accents virils de cowboy, la musique accompagnant le tumbleweed, fleur iconique du western : ces éléments nous plongent directement dans l’univers de l’homme américain tout droit issu d’un Far West mythique. Le projet de déconstruction des frères Coen n’en reste pas moins clair dès l’ouverture du film. Les voici prêts à briser une bonne pelletée de mythes. Qu’est-ce qu’un héros, version mâle blanc étasunien ? Que signifie raconter une histoire d’un point de vue strictement narratif ? Qu’entendre par la mythique masculinité virile du Far West ? Le travelling avant qui suit le virevoltant nous entraine du désert à la ville, cristallisant le passage d’un passé prestigieux (la conquête de l’Ouest) à une actualité en apparence toute aussi triomphale. Le mouvement s’achève par une vue en plongée sur Los Angeles, reflétant ainsi la réussite américaine. Cette première impression se retrouve aussitôt contredite par le plan qui nous introduit au personnage principal. Un nouveau héros moderne apparait à l’écran… En peignoir ! Voici un homme tout droit issu de cette histoire tant racontée, tant fantasmée, un ersatz de clochard superbement nonchalant, reniflant une brique de lait pour s’assurer de sa fraîcheur. Plus tard les réalisateurs filmeront ce nouveau conquérant de l’Ouest sur sur son trône, des toilettes. « Les incapables seront toujours les perdants », « si tu le veux ce n’est plus un rêve »… Le miroir fantasmé de l’american way of life est accentué et parodié par le folklore, les accents, l’accoutrement des personnages. Véracité et humour se retrouvent étroitement liés. Le Jeff Lebowski richissime accumulant argent, honneur et trophées, incarnant du rêve américain d’antan se heurte à son homonyme, le Dude, paresseux, flegmatique, sans ambition aucun. L’humour s’exprime à la merveille avec la caricature du vieux soldat qui a réussi superbement dans la vie malgré son handicap. Ainsi le mariage de la dérision et du film noir se retrouve de manière quasiment systématique chez les frères Coen. Et c’est sans doute dans The Big Lebowski que la dérision est la plus exacerbée. Elle en détermine même son personnage principal dudesque. Jeff Lebowski ne se prend pas au sérieux, pratiquant lui même avec lucidité, l’autodérision comme l’explique la voix de l’étranger dans le prologue: « Je parle du Dude là… Parfois il y a un homme… Au bon endroit et au bon moment… Il est à sa place… C’est ça le Dude à Los Angeles ».

Aux jours de gloire, se substitue une image de déclin. En reliant le western à la comédie, ils ancrent l’histoire du film dans la tradition du mythe fondateur pour mieux le tourner en dérision.

Frédéric Astruc

Le cinéma des frères Coen

Notre antihéros trouve à s’incarner dans la figure d’un marginal, chômeur invétéré dont la désinvolture n’a d’égale que son inadaptation au monde contemporain.En effet, lui et ses deux comparses Walter et Donny sont restés coincés dans les années 70, marquées par la guerre du Vietnam dont il ne sont jamais tout-à-fait revenus. Le peignoir porté par le Dude devient l’emblème de cette dérision érigée au rang principe de vie. Lebowski se moque bien de ce que les autres peuvent penser. Il en tire même une certaine fierté. Le personnage pratique la slow life, fume des pétards dans son bain à la lueur des bougies,  écoute Creedence, rock sudiste par excellence, mais aussi des chants méditatifs de baleine, reflets de sa personnalité pacifiste et marginale, assumant pleinement son statut de chômeur. Au final, un Dude ne sommeillerait-il pas en chacun de nous, attendant la moindre occasion pour se réveiller ? A l’ère du burn out, Lebowski incarne un digne précurseur du taoïsme post-moderne pratiqué par l’homme occidental, adepte du nesting, l’art de faire son nid 2.0. De même pour bon nombre de gourous modernes prêchant le bien-être, comme les fameux Hygge et Lagom, théoriciens d’un mode de vie cosy à la sauce scandinave. 

© Jeff Bridges

The Big Lebowski n’a pas seulement inspiré quelques produits dérivé: il fait littéralement l’objet d’un culte. Le personnage interprété par Jeff Bridges est à l’origine d’une religion auto-proclamée, le dudéisme, décrit comme un courant du taoïsme. Sur le site officiel de cette communauté, on apprend que plus de 350 000 personnes ont déjà été ordonnées prêtres et prêtresses, un titre officiel qui permet de diriger des cérémonies de mariage ou de funérailles dans certains états des États-Unis. Vous pouvez aussi vous contenter de vous rendre au Lebowski Fest, du côté de Louisville, dans le Kentucky. Au programme : concours de bowling, désignation des meilleurs costumes, projections multiples du film et concerts autour de la bande-originale de Carter Burwell. On imagine bien des projections dans la lignée du mythique Rocky Horror Picture Show, avec un public déguisé déclamant en chœur des répliques connues sur le bout des doigts. 

© Bill Green

Ce succès incontesté a fini par traverser l’Atlantique pour parvenir jusqu’en France. C’est à l’occasion de la ressortie en salle du film en 2018 pour ses 20 ans que le groupe UGC avait organisé une projection dudesque avec déguisements et cool attitude à la clé. Des cinéphiles affublés d’un peignoir grimés en Jeff Lebowski, alias The Dude, ont ainsi assisté à The Big Lebowski Party. Au programme : concours de bowling, White Russian, donuts et projection du long métrage bien sûr. Ce film culte a donc fini par insuffler une véritable deuxième jeunesse aux États-Unis, et dans une moindre mesure en France, provoquant notamment une résurgence du White Russian (russe blanc en français), le cocktail tant prisé par le Dude. 

On est bien au-delà d’une simple farce. Dans un monde rationalisé et tourné vers la rentabilité, le Dude propose une forme de rébellion salvatrice. C’est un film post-idéologique : le Dude fait la révolution tout seul dans son coin. Mais il peut, si on l’imite, ébranler le système.

Olivier Maulin

Je suis un Lebowski, tu es un Lebowski, préface

Pour aller plus loin

 

ASSOULY, Julie. (2012). L’Amérique des frères Coen. éd. CNRS

ASTRUC, Frédéric. (2001). Le Cinéma des frères Coen. éd. Le Cerf

BENJAMIN Oliver, EUTSEY Dwayne. (2011). The Abide Guide: Living Like Lebowski Paperback. éd. Ulysses Press

BENJAMIN, Oliver. (2013). Lebowski 101: Limber-Minded Investigations into the Greatest Story Ever Blathered Paperback. éd. CreateSpace Independent Publishing Platform

BENJAMIN, Oliver. (2016). The Dude De Ching: New Annotated Edition. éd. CreateSpace Independent Publishing Platform

BORRAZ Hélène, NATHAN Ian. (2017). Les frères Coen: 30 ans de films cultes. éd. Gallimard Loisirs

BOURGE Mathilde, VILLANOVA Thibaud. (2017). Gastronogeek spécial séries cultes. éd. Hachette Pratique

BRIDGES Jeff, GLASSMAN Bernie. (2015). Le « Dude » et le maître Zen. éd. Octave

CERISUELO Marc, DEBRU Claire. (2013). Oh Brothers ! Sur la piste des frères Coen. éd. Capricci

COEN Ethan, COEN Joel. (1998). The Big Lebowski : Scénario bilingue. éd. Cahiers du Cinéma

COEN, Ethan. (2014). J’ai tué Phil Shapiro. éd. L’Olivier

COLLECTIF. (2015). The Big Lebowski : Les Origines, les Coulisses, le Culte. éd. Huginn & Muninn

GREEN Bill, PESKOE Ben, RUSSELL Will, SHUFFIT Scott. (2014). Je suis un Lebowski, tu es un Lebowski : La vie, The Big Lebowski et j’en passe. éd. Séguier

SYNOPSIS

Jeff Lebowski, prénommé le Duc, est un paresseux qui passe son temps à boire des coups avec son copain Walter et à jouer au bowling, jeu dont il est fanatique. Un jour deux malfrats le passent à tabac. Il semblerait qu'un certain Jackie Treehorn veuille récupérer une somme d'argent que lui doit la femme de Jeff. Seulement Lebowski n'est pas marié. C'est une méprise, le Lebowski recherché est un millionnaire de Pasadena. Le Duc part alors en quête d'un dédommagement auprès de son richissime homonyme...

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