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Danny Elfman, le tisseur de mélodies

Danny Elfman, le tisseur de mélodies

Compositeur acclamé, auteur de mélodies iconiques, Danny Elfman aura dû batailler de longues années pour gagner le respect de l’industrie hollywoodienne, sans pour autant renier sa personnalité excentrique ni ses convictions. Bien que l’essentiel de sa carrière repose majoritairement sur ses collaborations avec Tim Burton, tandem quasi-indissociable du cinéma, elle s’élargit sur des horizons bien plus vastes. Retour sur la carrière d’une légende de la musique de film.

BOINGO HOLLYWOOD

L’essentiel de ma culture musicale, en termes de musique classique, vient des films que j’ai vu. Je pense à Fantasia avec Stravinsky, Tchaïkovski, je n’avais jamais entendu ses musiques avant de voir le film. Ça a été une révélation !

Danny Elfman

C’est le 29 mai 1953 que la ville texane d’Amarillo accueille le nouveau-né Daniel Robert Elfman, issu de l’union d’une romancière et d’un enseignant de l’US Air Force. S’il envisage un temps de suivre des études scientifiques, il tire rapidement un trait sur cette éventuelle carrière en découvrant Le jour où la Terre s’arrêta (Robert Wise, 1951), et notamment la bande originale composée par Bernard Hermann, collaborateur attitré d’Alfred Hitchcock. Ce « véritable déclic » à l’origine de son intérêt grandissant pour la musique de film le poussera par la suite à changer de lycée, puis à rejoindre son frère Richard à Paris où il poursuivra une carrière artistique. Muni d’un violon, le jeune Danny se livre à des entraînements dans les métros parisiens avant d’être enrôlé par Jérôme Savary, qu’il rencontre chez son frère, pour rejoindre le Grand Magic Circus. Cette magnifique opportunité lui offre son « premier job » qui l’amène sur les devants de la scène en France ainsi qu’en Belgique. Obsédé par les nouvelles possibilités qui pourraient s’offrir à lui, Danny décide de partir à la découverte du monde pour s’imprégner de la diversité musicale qu’offre chaque pays. Pendant ce temps, Richard rentre à Los Angeles pour former en 1972 le groupe de rock new wave  The Mystic Knight Of The Oingo Boingo en 1972 auquel son cadet se joindra dès son retour aux États-Unis pour l’écriture des chants, la guitare rythmique, les percussions ou encore la composition musicale. Et s’il ne s’agit aucunement de son projet personnel, Danny finira par en devenir le leader, et même rebaptiser la formation Oingo Boingo en 1979.

Composée d’une dizaine de membres, cette confrérie musicale dopée aux champignons psychotropes se caractérise notamment par ses influences pro-punks et ses chants (parfois) morbides dont l’étrangeté en déconcertera plus d’un. En 1982, Oingo Boingo se verra crédité au générique de la comédie loufoque Forbidden Zone… Réalisée par un certain Richard Elfman également derrière la caméra pour les clips du groupe ! Quoi qu’il en soit, ce délire cinématographique psychédélique peut bel et bien être considéré comme le premier long-métrage de Danny Elfman, dont l’excentricité jaillit au travers de sa musique, de ses chants… Et de son interprétation du personnage de Satan ! Quelques années plus tard, un certain Timothy Burton se présentera à lui et chamboulera sa carrière à tout jamais en lui ouvrant progressivement les portes d’une carrière qui le mènera au sommet d’Hollywood. On ne saurait d’ailleurs dire si le jeune cinéaste était alors complètement friand des délires musicaux de Oingo Boingo… Toujours est-il qu’il développe à l’époque une certaine sensibilité à l’écoute des compositions de Danny Elfman.

© A&M Records

De tous les groupes que j’allais voir – des groupes punk essentiellement -, c’est celui qui semblait composer la musique la plus narrative et la plus cinétique.

Tim Burton

Conscient du potentiel créatif de Danny Elfman, Tim Burton lui demande de signer l’intégralité du score de son premier long-métrage intitulé Pee-Wee Big Adventure, produit et distribué par Warner Bros en 1985. La surprise s’avère de taille pour le musicien qui ne pensait intervenir que pour une ou deux chansons. Ce-dernier fait entend pourtant bien relever le défi malgré ses nombreuses craintes. Aussi se remémorera-t-il : « après lui avoir envoyé ma musique sur une cassette, je pensais ne plus jamais entendre parler de lui ». Elfman accouche d’une musique foraine au rythme effréné qu’il décrit lui-même comme sortie de l’imaginaire de Nino Rota et Bernard Hermann. Cette première association fait naître une alchimie électrisante entre les deux hommes qui commencent alors à bâtir une relation fraternelle pérenne. Un tandem iconique et quasi-indissociable vient de naître (avec seulement 3  « infidélités » en 34 ans de collaborations pour Ed Wood en 1994, Sweeney Todd en 2007, Miss Peregrine et les Enfants particuliers en 2016) ! Danny Elfman signera les bandes originales de trois longs-métrages, dont celles d’A fond la fac (Paul Mettre, 1986), Wisdom (Emilio Estevez, 1986), Prof d’enfer pour un été (Carl Reiner, 1987), avant de retrouver Burton pour la comédie fantastique Beetlejuice en 1988. Là encore, Elfman fait preuve d’inventivité et de fantaisie musicale dans ce score que certains décrivent jusqu’à nos jours comme « la quintessence de son travail ».

© Buena Vista

ELFMAN, CHEVALIER NOIR DE BURTON CITY

Après plus de 100 films, je considère toujours que Batman fut mon expérience la plus difficile ! 

Danny Elfman

Lorsque le jeune Tim Burton hérite de l’adaptation cinématographique de Batman (1989), les plans de la Warner sont particulièrement ambitieux en ce qui concerne la partie musicale de ce blockbuster. Après avoir envisagé John Williams, le studio de production opte finalement pour placer une pop star au cœur de la bande-originale. Si Georges Michael et Michael Jackson doivent décliner l’offre, les cadres de la Warner parviennent finalement à s’attirer les services de Prince qui souhaite s’approprier l’ensemble de l’écriture des partitions. Avec un CV si peu rempli, Danny Elfman ne peut malheureusement pas prétendre porter l’entièreté du score sur ses épaules. Et si Burton se démène pour vanter les mérites de son collaborateur musical pour le traîner avec lui dans cette aventure super-héroïque, les producteurs et le studio ne demeurent pas convaincus par la pertinence de ce choix ; ceux-ci ne voyant pas comment le jeune compositeur pourrait adapter son style à  » un film à gros budget, épique, noir et sérieux ». Un compromis est alors formulé : on suggère à Elfman de collaborer avec Prince sur l’entièreté du score, proposition qu’il refuse catégoriquement… Et qui le conduit à poser sa démission ! Conscient d’avoir commis « la plus grosse erreur » de sa carrière, Elfman se morfond chez lui jusqu’à ce que le producteur Jon Peters, nettement convaincu par son talent et son travail, le réintègre dans l’équipe du film. Cependant, Elfman a beau avoir remporté la bataille avec les producteurs, il n’en reste pas moins au bout de ses surprises… Outre les injures et menaces lancées à l’encontre de l’interprète du Chevalier Noir (Michal Keaton), les fans s’insurgent aussi découvrir « un compositeur de comédies inexpérimenté » sur les affiches de Batman. Inimaginable dirions-nous aujourd’hui…

© DR

© Murray Close/Getty Images

Cette expérience infernale lui aura été finalement bénéfique en l’obligeant à se surpasser et prouver son talent. Et pourtant, le « Batman Theme » a germé dans son esprit dans l’avion qui le ramenait à Los Angeles, après avoir visité à Londres le plateau de Gotham City à Londres. Craignant d’oublier sa création d’ici son retour en studio, il se munit d’un enregistreur et s’enferme à maintes reprises dans les toilettes de l’avion pour y fredonner sa mélodie. De quoi éveiller des doutes sur d’éventuelles prises de substances illicites chez les stuarts qui le mettent sur surveillance ! Une fois l’enregistrement déchiffré, le « Batman Theme » était né sur le papier. Avec ses orchestrations gothiques, ses violons militarisés et sa horde de cuivres grandiloquents qui reflètent à la perfection la noirceur du personnage et sa croisade menée contre le crime, Elfman peut se vanter d’avoir écrit une partition aussi évocatrice que celle du Superman de John Williams (bien que toutes deux soient diamétralement opposées, l’une se caractérisant par sa palette colorée et patriotique, l’autre par son aspect funeste et son obscurité). Le musicien ne peut cacher ses influences : l’ombre manifeste de Bernard Hermann et Carl Orff plane sur son travail. En dehors du succès retentissant au box-office, il décroche un Grammy Award de la Meilleure Composition Instrumentale pour « The Batman Theme » en 1990 et s’assoit ainsi comme l’un des compositeurs les plus prometteurs de sa génération. En 2005, son oeuvre figure dans la liste de l’American Film Institute’s 100 Years of Film Scores. Après plusieurs suites (Batman Forever puis Batman Forever réalisés par Joel Schumacher en 1995 et 1997) et remakes (la trilogie de Christopher Nolan ou encore Batman v Superman : L’Aube de la justice de Zack Snyder en 2016), il reste aujourd’hui considéré comme le meilleur compositeur des aventures de l’homme chauve-souris, proclamant lui-même qu’il « n’y a qu’un seul thème de Batman ! »… Le sien !

Danny Elfman dit que la seule fois où il pense que je suis vraiment heureux, c’est lorsque j’assiste à la session d’enregistrement du score, et que je ressens que la pression est forte en lui et faible en moi.

Tim Burton

Danny Elfman imagine à cette même période le générique de la série télévisée Les Simpson dans sa voiture en rentrant d’un meeting avec le créateur Matt Groening qui venait de lui présenter une démo de ce générique doté « d’une énergie folle ». Écrit puis enregistré en un jour, le musicien est conscient que son thème, qui reste « l’un des plus lucratifs » qu’il ait jamais conçu, fera à tout jamais partie de son héritage. Un Emmy Awards en poche (Les Simpson) et une rencontre avec Sam Raimi plus tard (Darkman, 1990), le leader de Oingo Boingo apose sa patte sur ce qui va devenir l’un des chef-d’œuvres de Tim Burton : Edward aux mains d’argent (1990). Fortement influencée par Tchaïkovski, cette composition argentée débordante de lyrisme apposera définitivement le style « elfmanien » pour les années à venir. Des orchestrations mystiques et délicates aux voix célestes et angéliques, en passant par les violons effrénés qui rythment les coups de ciseaux de Johnny Depp, la bande originale plonge le spectateur dans un onirisme exultant. « Edward aux mains d’argent fut vraiment un chouette processus au cours duquel Tim et moi avons été laissés seuls. Personne ne regardait au-dessus de nos épaules, personne ne semblait même s’intéresser au fait que nous étions en train d’écrire la musique du film. Nous n’étions que deux mecs bizarres travaillant dans leur coin » se remémore Elfman. C’est sans doute cette liberté artistique qui poussera ce dernier à citer cette œuvre comme étant la plus aboutie parmi toutes ses collaborations avec son cinéaste fétiche.

Elfman est loin d’en avoir terminé avec Batman. Après le générique de The Flash au début des années 90, il est missionné par les créateurs Bruce Timm et Paul Dini pour confectionner celui de Batman : The Animated Series sur la base de son thème créé pour le film de Tim Burton de 1989. Son emploi du temps surchargé le contraint à céder sa place à la regrettée Shriley Walker qui assurera l’habillage musical des 109 épisodes composant la série télévisée. En 1992, il rempile sur le sequel Batman : Le Défi commandé par la Warner, avec son comparse Tim Burton. Le studio leur offre étrangement cette fois-ci une plus grande liberté créative qu’ils mettent à profit pour étendre cet univers sombre et torturé. Difficile à croire mais ce monument sonore, fortement marqué par l’ambiance musicale opératique associée au Pingouin et à celle de Catwoman plus hermanienne, a seulement été conçu en l’espace de six semaines ! Les critiques sont unanimes. Elfman sera même récompensé d’un BMI Awards. Mais les images violentes et le récit enténébré du cinéaste échevelé provoquent le mécontentement de la Warner contrainte de faire face à la colère des parents qui achètent les jouets dérivés du film.

© Warner Bros. Animation

La nouvelle stratégie du studio visant à « colorer » l’univers de Batman les amènent à reléguer Burton au rang de producteur et à avorter son Batman Continues. Son successeur, Joel Schumacher, engagera Elliot Goldenthal au pupitre de cette suite, lui demandant de faire abstraction du travail d’Elfman. La violente dispute entre le tandem survenue brutalement sur les productions simultanées de L’Étrange Noël de monsieur Jack (Henry Selick, 1993) et Batman : Le Défi finira d’achever Burton qui, travaillant sur Ed Wood (1994), se décidera à embaucher Howard Shore. « Avec deux personnalités comme la nôtre, je pense qu’ [une altercation] est inévitable » reconnaîtra Elfman.

Cette nuit [après avoir présenté les démos de L’Étrange Noël de monsieur Jack à Tim Burton], j’ai réalisé que s’il avait décidé d’engager d’autres chanteurs, il y aurait eu une série d’accidents mystérieux. Un piano serait tombé d’une fenêtre directement sur l’un, un autre aurait été empoisonné par un homard et le suivant serait mort d’asphyxie dans son sommeil. Et là Tim serait finalement revenu vers moi. 

Danny Elfman

Si Tim Burton chapeaute toute la production et pilote l’écriture de l’histoire originale, L’Étrange Noël de monsieur Jack est mis en boîte par Henry Selick. Cependant, il est impensable de ne pas embrigader son acolyte de toujours qui se charge non seulement des partitions mais aussi des paroles de l’intégralité des chansons, occupant une place prépondérante dans les dialogues. Elfman s’approprie son travail de manière très personnelle en tombant « désespérément amoureux » du personnage de Jack Skellington auquel il semble pleinement s’identifier « bien qu’il s’agisse d’une création de Tim ». Sa personnalité extravagante se reflète très clairement dans l’écriture de ses paroles et notamment son « côté un peu maniaque ». Mais Elfman ne veut pas seulement se limiter à son rôle de compositeur/parolier si bien qu’il fera une demande insolite à Tim Burton après lui avoir présenté l’ensemble de ses démos : il souhaite incarner la voix de Jack Skellington, prétendant que « personne d’autres ne peut chanter [ses] compositions ». Décoré d’une guirlande de notes « elfmaniennes », L’Étrange Noël de monsieur Jack bénéficie également du talent de chanteur de l’artiste, ce qui lui vaudra d’être couronné d’un Golden Globe de la Meilleure Musique de Film en 1994.

© Anne Cusack/Los Angeles Times

Son ascension fulgurante à Hollywood corrélée à son intérêt diminué pour le groupe Oingo Boingo entraîne la dislocation du groupe en 1995 après un dernier album (Boingo) sorti l’année précédente. Son leader va chercher à se diversifier dans les compositions pour l’image et va multiplier les longs-métrages. Danny Elfman fait notamment la rencontre de Gus Van Sant sur Prête à tout (1995) et intervient en mission sauvetage sur le Mission : Impossible (1996) de Brian de Palma après le refus essuyé par Alan Silvestri. En discussion avec Peter Jackson dans les studios de tournage de Fantômes contre fantômes (1996), il part visiter le plateau de Men in black (Barry Sonnenfeld, 1997), et apprend quelques heures plus tard qu’il est engagé sur ce délirant film de SF classique dont il est friand. Toujours chez les extraterrestres : Burton et Elfman, épris par les remords, font abstraction du passé et signent ensemble le détraqué Mars Attacks! (1996) ! La bande originale particulièrement jouissive pour le compositeur rend hommage aux films d’aliens des années 50 notamment par l’utilisation du thérémine, un instrument électronique russe qu’utilisa un certain Bernard Hermann sur Le jour où la Terre s’arrêta. Entre temps, la partition intimiste de Will Hunting (Gus Van Sant, 1997) lui vaut une double nomination à la 70e cérémonie des Oscars, mais il doit s’incliner devant James Horner (pour Titanic) et Ann Dudley (pour The Full Monty). Il enchaînera avec Sleepy Hollow (1999) et le remake de La Planète des Singes (2001) tous deux réalisés par Tim Burton.

LE TISSEUR DE TOILES MUSICALES 

Au début du XXIe siècle, Danny Elfman aura fait un passage remarqué dans les comic book movies, précurseurs de l’ère Marvel Studios et Warner/DC qui contribuèrent à l’avènement des super-héros au cinéma. Spider-Man ouvre le bal en 2002, avec Sam Raimi à la barre qui commande une partition dramatique à Elfman. Ce dernier tisse une toile musicale saisissante en déployant un orchestre traditionnel qu’il agrémente de quelques touches d’électronique discrètes. Parmi les mélodies les plus marquantes : le thème « cuivré et héroïque » de Spider-Man qui se révèle à lui en visualisant dans son esprit « l’homme araignée danser entre les buildings de New-York », le thème de Peter Parker « basé sur une variation » de celui de son alter-ego, le thème du Bouffon Vert et le love theme. Elfman révolutionne une nouvelle fois la musique de super-héros au cinéma par l’intensité de ses compositions et la minutie qu’il y apporte. L’année suivante, il planche sur l’adaptation de Hulk (2003), le bulldozer ambulant vert créé par Stan Lee et Jack Kirby, pour Ang Lee. Confronté à une production rude sur Spider-Man 2 (Sam Raimi, 2004), l’expérience de cette suite ne sera pas aussi agréable : le tandem rentre dans une violente altercation qui l’amènera à claquer la porte, Raimi voulant « l’orienter dans une direction totalement opposée » à la sienne. Christopher Young et John Debney interviendront pour compléter et ajuster son œuvre aux modifications de dernières minutes. C’est donc en toute logique qu’il refuse de clôturer la trilogie, laissant sa place à Christopher Young qui réutilisera en partie le matériel de base élaboré par Elfman sur Spider-Man 3 en 2007. Il faudra attendre 2013 avec Le Magicien d’Oz pour que l’armistice soit signée et que le nom du compositeur soit une nouvelle fois associé à celui de Raimi sur la même affiche. 

C’est comme si ma connexion avec Sam avait été complètement coupée. Il n’était plus la même personne que je connaissais depuis une décennie. Il est passé du numéro deux sur ma liste de réalisateurs préférés à l’opposé de ce que je recherche dans une expérience cinématographique. Tout ce que je pouvais faire sur Spider-Man 1, je ne pouvais pas le faire sur Spider-Man 2. Il était tellement attaché à la musique que je ne pouvais même pas l’adapter comme je l’entendais… Je préfère retourner aux tables d’attente que de refaire Spider-Man 2 et d’avoir la même expérience. 

Danny Elfman

Fort heureusement, Elfman s’épanouira sur d’autres collaborations plus fructueuses : Big Fish (2004), Charlie et la Chocolaterie (2005) et Les Noces Funèbres (2005) pour Tim Burton, Le Royaume (2007) de Peter Berg, Hellboy 2 (2008) de Guillermo del Toro ou encore Harvey Milk (2008) de Gus Van Sant, qui lui permettra de décrocher deux nouvelles nominations aux Oscars (Big Fish en 2004 et Harvey Milk en 2008). Entre temps, on le retrouve derrière le générique de Desperate Housewives ainsi que sur le 4e volet de la franchise Terminator (McG, 2009) qui ne fit pas l’unanimité. Fabuleusement stimulé par ses retrouvailles avec Tim Burton, Danny Elfman inculque un souffle musical notable dans sa carrière et dans l’esprit des mélomanes grâce à son Alice au pays des merveilles (2010). Le cinéaste gothique avait freiné la cadence après Charlie et la Chocolaterie et Noces Funèbres en 2005 (où Elfman prête respectivement sa voix à un Oompa Loompa et Bonejangles) et il n’usait que des musiques existantes de Stephen Sondheim dans Sweeney Todd en 2007. La féérie opère dès l’ouverture de l’album avec le « Alice’s Theme » mené par un chœur d’enfants angéliques. Les paroles « Oh, Alice, dear where have you been ? So near, so far or in between ? » (que l’on peut traduire par « Oh ma chère Alice, où étais-tu ? Si proche, si loin ou entre les deux ? ») s’accompagnent de violons aventureux et de cuivre audacieux qui captent à la perfection l’onirisme de Lewis Carroll et, bien entendu, celui de Tim Burton. La même année, il réalisera l’habillage sonore du remake américain de Pour elle (Fred Cavayé, 2008), rebaptisé Les Trois prochains jours (Paul Haggis, 2010), ainsi que Wolfman de Joe Johnston la même année. S’ensuivront Dark Shadows (2012), Frankenweenie (2012) et Big Eyes (2014) pour son alter ego cinéaste et le biopic Hitchcock (2012), réalisé par Sacha Gervasi, pour lequel il rend un hommage anodin à son idole Bernard Hermann.

«[En parlant de Don’t Worry, He Won’t Get Far On Foot de Gus Van Sant et Justice League de Joss Whedon] D’un côté, vous devez construire une énorme machine où chaque pièce doit s’imbriquer parfaitement et de l’autre, vous allez trouver des idées qui flottent tout autour de vous et les assembler un peu comme de la peinture abstraite.

Danny Elfman

S’il se fait remplacer par James Newton Howard sur le premier volet de la franchise cinématographique Hunger Games (2012-2015), on retrouvera Elfman associé à de nombreuses productions toujours très diversifiées qui ne manqueront pas de mettre en évidence son éclectisme musical malgré le fait qu’il s’agit souvent d’un simple travail de remplissage. Il opère sur les musiques additionnelles du film Avengers : L’ère d’Ultron (2015) pour Joss Whedon, en fusionnant notamment le thème de Brian Tyler à celui d’Alan Silvestri, La Fille du train de Tate Taylor, Chair de poule de Rob Letterman, The Circle de James Ponsoldt, Alice de l’autre côté du miroir de James Bobin ou encore la trilogie Cinquante nuances de Grey entre 2015 et 2018. Sur Justice League Danny Elfman devient un prétexte témoignant d’un changement radical de l’Univers DC initié en 2013 avec le Man of Steel de Zack Snyder. Cette production chaotique le conduira à composer en catastrophe sur une alternance de scènes filmées et de storyboards. Selon la volonté des studios de « marveliser » l’univers, il revient à une forme plus symphonique en incohérence  totale avec ce qu’avaient proposé Hans Zimmer et Junkie XL sur les précédents films.

© Paul Sanders

Danny Elfman réutilise non seulement son « Batman Theme » mais aussi le « Superman Theme » de John Williams en arguant que « l’idée de reprendre la musique à zéro à chaque fois qu’une franchise de super héros est rebootée avec un nouveau réalisateur est idiote, si ce n’est de satisfaire l’égo du réalisateur ou du compositeur » et qu’il « faut comprendre l’incroyable leçon qu’ont retenu Star Wars ou James Bond en gardant ces connexions musicales qui sont très satisfaisantes pour les spectateurs ». En 2019, il co-signe la bande originale Men In Black: International (F. Gary Gray) avec Chris Bacon et scelle sa 16e collaboration avec Tim Burton sur la version en live action action de Dumbo, dont l’inspiration n’est pas éléphantesque mais ravit les fans du tandem par la subtilité de son écriture.  Désireux de sortir de sa zone de confort, Elfman s’adonnera à la composition classique avec « Serenada Schizophrana » commandée par l’American Composers Orchestra en 2004 et le concerto pour violon et orchestre « Eleven Eleven » interprétés par la soliste virtuose Sandy Cameron et le chef d’orchestre de renom John Mauceri. « Je ne voulais pas écrire un concerto qui laisse de côté les fans de mon travail pour le cinéma » explique t’il alors. En 2015 et 2017, il est également au cœur d’une tournée de concerts mondiale intitulée « Danny Elfman’s Music from the films of Tim Burton » qui célèbre l’entièreté de ses collaborations avec Burton et dans laquelle il interprète en live les chants de Jack Skellington. Après plus de cent films à son actif, Danny Elfman reste l’un des grands oubliés des Oscars, au même titre que James Newton Howard ou Thomas Newman. Il reste détenteur de quatre nominations : une double en 1998 avec Men in Black et Will Hunting , Big Fish en 2004 puis Harvey Milk en 2009. 

A propos de l'auteur

David-Emmanuel Thomas

Fasciné par l'interaction entre images et musique qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, David-Emmanuel devient un grand admirateur des œuvres musicales signées James Newton Howard, Thomas Newman, Hans Zimmer ou encore Brian Tyler. Amateur éclairé et mélomane, il n'hésite pas à traverser les frontières pour aller à la rencontre et aux concerts de ses compositeurs fétiches.

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