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C’était ça, Pierre Étaix !

Que reste-t-il de Pierre Étaix (1928-2016) ? Quelques huit longs et environ six courts métrages (presque) tous passés à la postérité cinéphile. Scénariste, gagman, acteur, réalisateur, clown, musicien, prestidigitateur… Étaix n’aura eu de cesse d’endosser avec une relative aisance de multiples casquettes jusqu’à sa disparition en octobre 2016, à l’âge de 87 ans. Une rencontre changea néanmoins à jamais le cours de son existence. C’était en 1954 lorsqu’il fit la connaissance de Jacques Tati, alors en pleine préparation de Mon oncle (1958). Les deux hommes partagent un amour sans borne pour le music-hall, le slapstick et le cinéma. Ces centres d’intérêt communs leur vaudront de collaborer sur la réalisation du film pendant quatre ans, puis de renouveler l’expérience sur Les Vacances de Monsieur Hulot pour lequel Pierre Étaix s’improvise affichiste dans le cadre de sa ressortie exceptionnelle en salle. Cette première expérience lui sera d’un grand secours quarante ans plus tard pour continuer à subvenir à ses besoins lorsqu’il se retrouvera dépossédé de son œuvre de cinéaste…

Un poète en action

Car entre-temps, Étaix, aura rendu hommage à ses maîtres dans une ribambelle d’œuvres directement inspirées de Buster Keaton, Harold Lloyd, Max Linder, Charlie Chaplin et même de son ami Jerry Lewis qu’il rencontra (sans doute ?) lors de son voyage à Hollywood à l’orée des années 60 pour recevoir l’Oscar du meilleur court métrage de fiction (Heureux anniversaire, 1961). Le cinéaste entame ensuite une collaboration sur la durée avec le scénariste Jean-Claude Carrière pour ses quatre films à venir, Le Soupirant (1962), Yoyo (1965), Tant qu’on a la santé (1966) puis Le Grand Amour (1969), tous d’une poésie et d’une inventivité folles. Le tournant de la décennie mais surtout ses mutations socio-culturelles auront raison de sa carrière lorsqu’il réalise un bien singulier documentaire Pays de cocagne (1970). Étaix y suit les différentes étapes estivales du Grand Podium Europe 1, un radio crochet populaire de l’époque qui lui permet de rencontrer les vacanciers français à peine remis des événements de mai 68. Les spectateurs ne goûtent guère au regard plutôt condescendant posé sur leurs concitoyens franchouillards que le cinéaste montre quant à lui avec facétie dans toute leur vulgarité. Pierre Étaix disparaît ainsi à son grand regret des écrans pour plusieurs décennies. Pire, quelques temps plus tard, l’exploitation de son œuvre va s’avérer litigieuse jusqu’à ce que le tribunal de grande instance de Paris ne tranche la question en 2009, rendant alors les droits à leur auteur au grand mécontentement de Gavroche Productions qui s’estime légitime détenteur de l’œuvre.

Entre-temps, Pierre Étaix aura multiplié (en vain) les projets de films, dont certains avec Jerry Lewis, un nom désormais bien peu bankable pour convaincre les producteurs, fondé avec sa femme Annie Fratellini l’École nationale de cirque (1973) alors même que son mentor Tati l’avait mis en garde contre la difficulté à investir cet univers très fermé, fait le clown sur la piste aux étoiles, écrit et mis en scène une pièce de théâtre à succès en hommage à Sacha Guitry (L’âge de monsieur est avancé, 1985) dont il dirige en personne l’adaptation télévisuelle, réalisé la première fiction en omnimax pour La Géode (J’écris dans l’espace, 1989), réinvesti les planches des music-halls pour incarner à nouveau Yoyo (en 2010 puis 2012) quelques temps après la rétrospective qu’on lui consacre au Festival Lumière de Lyon, retraversé l’Atlantique pour assister à l’hommage hollywoodien sobrement intitulé Pierre Etaix : The Laughter Returns en prélude aux prix qui l’attendent à Bristol, Pordenone, New York et enfin Paris où on le promeut au grade de commandeur de l’ordre des Arts et Lettres (une récompense qu’il n’ira d’ailleurs pas chercher) avant de le gratifier du Grand Prix de la SACD quelques années avant sa disparition.

Pierre Étaix lauréat du prix Louis Delluc pour Le Soupirant, en 1963 © Keystone-France/Gamma-Rapho

Pierre Étaix, « poète en action » dans l’acception la plus noble du terme, termina ainsi ces quelques nombreuses dizaines d’années parmi des souvenirs doux-amers qu’il égrenait depuis son appartement de Pigalle où il recevait bien volontiers pêle-mêle amis, curieux et cinéphiles en pèlerinage, comme le fit Christopher Poulain qui nous raconte les quelques heures passées auprès de l’artiste qui nous manque aujourd’hui plus cruellement que jamais, depuis la disparition de son camarade farceur Jerry Lewis il y a deux ans déjà.

Histoire d’une passion française

« C’était en 2010, je crois. A l’occasion d’un festival auquel je participais, je fis la connaissance d’une jolie jeune femme passionnée de cinéma, qui rêvait de nuages et de poésie. Une gentillesse peu commune se dégageait de son doux visage, mais surtout de sa voix si particulière. L’approche se fit donc plaisante, simple et naturelle. Je l’invitai à une soirée de courts métrages durant laquelle nous échangeâmes pour la première fois quelques regards « intéressés ». Nous nous vîmes relativement peu par la suite, mais à chaque fois nos conversations dérivaient sur notre passion pour le cinéma en dissertant sur les films et les œuvres rares qui nous touchaient. C’est au cours d’une de nos discussions que le nom de Pierre Étaix surgit presque naturellement entre les lèvres de la jeune femme. Ma réaction fut de l’ordre de l’étonnement. « Qui ? » demandai-je avec gêne. « Pierre Étaix ? ». Ce nom n’était jamais parvenu jusqu’à mes oreilles. Fraîchement sorti d’une école de cinéma, amoureux de Spielberg, Scorsese et Zemeckis, j’avais inconsciemment occulté une bonne partie du cinéma français de patrimoine, ou du moins les œuvres qui s’y apparentaient. Aspirant à devenir jeune cinéaste, je n’ambitionnais pourtant pas moins de traiter l’âme humaine dans mes œuvres à venir. Le cinéma de Pierre Étaix, lui, n’évoquait rien d’autre que l’amour et l’âme des gens ordinaires. Mon amie me prêta donc le coffret réunissant l’intégrale de son oeuvre sorti un an plus tôt. Elle en profita également pour me raconter la folle histoire de ce cinéaste qui perdit les droits d’exploitation de ses films pendant plus de vingt ans malgré le soutien de grands cinéaste comme Martin Scorsese via The Film Foundation

Pierre Étaix dans Yoyo, en 1965 © Madeleine Films

Pierre Étaix et Nicole Calfan dans Le Grand Amour, en 1969 © Madeleine Films

De retour chez moi, je pus ainsi découvrir dans une copie magnifique un premier court-métrage intitulé, Heureux anniversaire, l’histoire d’une jeune femme attendant son mari pour fêter leur anniversaire de mariage, alors même que ce-dernier se retrouve coincé dans les embouteillages parisiens. Cette œuvre d’une mécanique de précision digne d’un Jacques Tati ou d’un Buster Keaton reçut un Oscar amplement mérité en 1963. Enthousiasmé par ce film, il me fallut moins de 48h pour dévorer sa filmographie depuis son chef d’œuvre incontesté Yoyo jusqu’à des films plus ou moins mineurs, Tant qu’on à la santé, Pays de cocagne ou encore Le Grand Amour, une déclaration d’amour adressée à sa femme, Annie Fratellini, ultime fiction à laquelle va ma préférence. Ce film, à mon sens le plus abouti du réalisateur et le plus en phase avec son époque, suit la vie d’un couple confronté à la réalité de la vie bourgeoise provinciale. La réalisation inventive, nourrie de gags drôlissimes, m’impressionna alors si fortement qu’il me fallait impérativement rencontrer l’homme à l’origine de cet univers : Pierre Étaix. Cette motivation si soudaine, il me faut aujourd’hui l’avouer, je la devais aussi à ma volonté d’impressionner cette belle jeune femme qui me l’avait fait découvrir. Mais plus je regardais le travail de cet homme, plus l’évidence même de croiser son chemin s’imposait à moi. Je pris donc contact avec ARTE Éditions, Studio 37, puis la Fondation Gan pour le cinéma [responsable de la restauration de Yoyo en 2007 avant sa présentation au Festival de Cannes]. Les interlocuteurs s’enchaînent les uns après les autres au bout du fil jusqu’à ce que j’arrive enfin à me saisir du numéro de téléphone tant convoité. Malgré mon excitation, je pris la résolution d’attendre le lendemain pour appeler du côté de Pigalle où résidait le cinéaste.

Pierre Étaix à son domicile de Montmartre © Bertrand Guay/AFP

en piste !

Nous étions un lundi, une journée des plus ordinaires, du moins jusqu’à présent. Je me levai tranquillement, pris mon petit déjeuner composé d’une tartine beurrée et d’un café noir sans sucre, précisons-le. Anxieux, tremblant à l’idée d’appeler, je pris mon courage à deux mains et composai le numéro « magique ». Une voix posée, féminine, entonna les premières notes de cette conversation. A mon grand désarroi, elle me donna un énième numéro de téléphone. « Encore une déception ! » pensai-je. « Encore un nouveau numéro ! Encore des échanges verbaux ! ». Épuisé de passer de numéro en numéro, je compose alors sans grand conviction cette enfilade de chiffres, presque dans un dernier élan de (dés)espoir. Et là, une voix familière que j’avais déjà apprivoisée, me répond : c’était  Pierre Étaix, enfin ! J’étais aux anges. L’occasion de pouvoir réaliser mon rêve, d’atteindre le Graal, allait enfin se concrétiser. L’échange fut agréable. Il me demanda la raison de cette rencontre si soudaine. J’évoquai avec une ferveur certaine mon amour pour son travail mais aussi mes aspirations de réalisateur. Il accepta alors de me recevoir chez lui tout simplement, rue Germain Pilon, dans le quartier de Montmartre.

Quelques temps plus tard, une femme séduisante m’ouvrit la porte et me dirigea dans un salon où s’entassaient les souvenirs de tournages. Après dix minutes d’attente, Pierre Étaix, d’un naturel élégant, me rejoignit « sur la piste » et nous commençâmes à évoquer son parcours. L’homme vivait dans un endroit simple à échelle humaine sans paillette aucune, sans extravagance. Comment croire qu’un artiste d’une aussi grande prestance puisse vivre sobrement vêtu dans un modeste logis façon Monsieur-tout-le-monde ? Je le mitraillai de questions. Il répondit à chacune avec une rare gentillesse, évoquant tour-à-tour ses débuts, son amour pour le cirque, ses idoles, Chaplin, Keaton, Fellini, ses premiers pas dans le music-hall avec Bruno Coquatrix, son expérience professionnelle avec Jacques Tati, sa collaboration amicale avec Jean-Claude Carrière mais également sa forte amitié avec Jerry Lewis. Il me parla également de ses femmes et de sa famille en général [sa dernière épouse Odile et son fils Marc publieront en 2015 l’abécédaire C’est ça Pierre Étaix aux éditions Séguier]. Je le revois encore aujourd’hui s’animer à l’évocation de la moindre anecdote…

Jerry Lewis avec son ami Pierre Étaix lors de la remise de sa Légion d’Honneur, en 2006 © Pierre Andrieu/AFP

L’enfant qui sommeillait en lui reprenait alors possession de son corps d’octogénaire. La passion et l’amour pour la création l’habitaient littéralement. La flamme n’était pas tout-à-fait éteinte, même si son cœur, lui, ne parvenait pas à dissimuler des blessures intimes et notamment son amertume envers le milieu du cinéma. Comment en effet ne pas souffrir d’avoir été oublié pendant si longtemps mais aussi d’avoir expérimenté la traversée du désert avec des films condamnés à déserter les écrans ? Son aventure juridique l’avait affaibli, le laissant sur la touche, avec la tristesse comme seule consolation. Il était donc à présent heureux de pouvoir à nouveau partager ses films avec le public au terme de trop nombreuses années consacrées à des batailles juridiques complètement ineptes. Nous achevâmes notre conversation par quelques mots doux qu’il susurra à mon oreille pour évoquer ses voyages à travers le monde en compagnie de ses œuvres. Je compris alors que Pierre Étaix, tout grand cinéaste qu’il fut et restera, aimait profondément et sincèrement son public, prodiguant son amour avec une rare générosité. Après cet entretien, je le croisais parfois dans les ruelles de Montmartre, chaque fois de plus en plus affaibli, mais souriant comme un jeune premier. Nous échangions quelques mots à l’occasion. C’est lors d’un concert auquel j’assistais que le chef d’orchestre Laurent Petitgirard annonça la disparition de Pierre Étaix, l’un des plus grands réalisateurs français de la tradition burlesque, notre Buster Keaton, notre Charlie Chaplin mâtiné d’Auguste, digne héritier de Max Linder. C’était un 14 octobre. Il avait 87 ans. » 

A propos de l'auteur

Christopher Poulain

Photographe et réalisateur, diplômé de l'École Supérieure d'Études Cinématographiques (ESEC - Paris 12e). Passionné d'art, de musique 70's et de voyage.

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