The Batman : que vaut la BO de Michael Giacchino ?

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C’était le 18 octobre 2019, à l’heure où les chauves-souris n’étaient pas encore confinées dans leurs grottes. Les spectateurs du concert Settling The Score s’en souviennent encore : le cinéaste Matt Reeves, genou ployé sur la scène du Royal Albert Hall de Londres, implorait Michael Giacchino, sa muse musicale, de prendre part à sa croisade contre le rouleau compresseur Marvel Studios grâce à sa relecture – indé – du mythe du Chevalier Noir. Au cours des deux années de compositions acharnées qui ont suivi cette inoubliable demande en mariage, le compositeur oscarisé s’est mué en animal nocturne, soucieux de cerner à la perfection la mythologie du héros ténébreux qui, au même titre que Spider-Man et Doctor Strange, a bercé sa tendre enfance. « Pooooom, pom-pom, pom, poooooom » : voici venue l’heure de décrypter la BO dark and gritty de The Batman !

MICHAEL GIACCHINO, THE CAPED COMPOSER

Sous la lumière perçante du Bat-signal, les cuivres rugissent férocement comme une chauve-souris en chasse. Lorsque le carillon sonne l’heure du jugement, l’orchestre surgit des ténèbres et déploie ses ostinatos acérés. Ses proies se figent d’effroi, les cordes s’affolent. Acculées, terrassées, elles flanchent devant cette imposante mélodie, grondante, cinglante et menaçante, qui les engloutie dans l’ombre de la nuit. Aurions-nous pu espérer meilleure introduction que « Can’t Fight City Halloween » ? Probablement pas. En seulement quelques notes, Michael Giacchino capture d’emblée l’essence crépusculaire de ce nouveau Batman en deuxième année de vigilantisme à Gotham City. Et si Robert Pattinson incarne ce rôle à la perfection, c’est sûrement grâce à cette marche vengeresse ; écrite en amont du tournage (« The Batman »), dont il s’est imprégné pour nuancer son jeu et concrétiser les fantasmes de Matt Reeves, grand artisan de cette relecture méticuleuse. Représenter son Dark Knight par un ostinato fait sens : ses notes – si bémol, fa bémol – se répètent avec acharnement, jusqu’à en devenir entêtantes, comme pour signifier que l’obsession de sa quête l’a conduit à l’aliénation. Le meurtre de ses parents ne cesse de le hanter, sa prétention d’agir au nom de la justice dissimule ce besoin d’assouvir une vengeance personnelle. Mû par une pulsion autodestructrice, l’orphelin erre dans Gotham, réfugié dans le costume d’un symbole en devenir, pour insuffler une peur qui ne cesse de croître au fur et à mesure que son thème va crescendo par le biais de l’orchestre. Tour à tour, les timbales (« It’s Raining Vengeance »), les grosses caisses (« Highway To The Anger Zone », « A Bat in the Rafters Part 2 »), les percussions (« Penguin of Guilt »), la guitare électrique (« A Flood of Terrors »), les trompettes (« An Im-purr-fect Murder ») ou encore le piano (« Crossing The Feline », « The Batman ») se l’approprient comme un véritable leitmotiv, omniprésent et menaçant. Giacchino souhaite sûrement suggérer que le protecteur de Gotham scrute, tapi dans l’ombre, le moindre faux pas, prêt à intervenir.

Comme Danny Elfman (Batman & Batman : Le Défi) et Shirley Walker (Batman contre le Fantôme Masqué) employaient l’orgue jadis, le compositeur entend aussi lui conférer une aura plus funeste grâce à l’usage du carillon, où chaque retentissement de cloches nous plonge un peu plus au cœur des ténèbres. Par ce simple gimmick, la mythologie du film de Matt Reeves se révèle encore plus fascinante qu’elle ne l’est déjà alors que le jugement implacable du Chevalier Noir s’abat sur les malfaiteurs, condamnés à se repentir pour expier leur péchés (« Can’t Fight City Halloween », « It’s Raining Vengeance », « Escaped Crusader », « Penguin Of Guilt », « The Bat’s True Calling », « All’s Well That Ends Farewell »). Et lorsque sa haine se déverse, ses accords frénétiques répercutent la fureur de ses coups avec une brutalité déconcertante, quelque part entre les pompes martiales de Batman v Superman : L’Aube de La Justice et la grandiloquence de Batman, à l’instar de « An Im-purr-fect Murder » ou « A Bat in the Rafters, Pt 2 ».

Mais l’analogie la plus troublante avec les propositions musicales de ses prédécesseurs demeure l’exploitation de son thème principal qu’il refuse de faire éclore à la manière de Hans Zimmer sur la trilogie The Dark Knight qui justifiait l’écriture de son thème « inachevé » par le blocage traumatique que représente le meurtre de ses parents. La dualité du personnage est ainsi exprimée par une magnifique mélodie, plus empathique et mélancolique, où les conflits et fractures psychologiques de Bruce Wayne se cristallisent sous la puissance des cordes, du piano ou même de la harpe, à l’occasion de son apparition lors des funérailles du maire (le lancinant « Funeral and Far Between ») ou de l’épilogue (l’héroïque « All’s Well That Ends Farewell »). A cet instant crucial, la musique finit par nous en dire autant que le regard profond et hésitant de Battinson : s’il aspire, le temps d’une pensée, à s’épanouir auprès de Selina Kyle, il sait que sa croisade ne peut être abandonnée au profit d’un avenir plus heureux. Escorté par une section de cuivres grandiloquents, il part poursuivre sa destinée dans cette ville qui l’a façonné. Le mélomane, lui, ne frissonne plus de terreur mais de plaisir. Dans une autre mesure, « For All Your Pennyworth » et « The Bat’s True Calling » plongent aussi pleinement dans la substance que dans l’évolution du personnage, l’un célébrant son amour pour Alfred (Andy Serkis), éternelle figure paternelle de substitution, l’autre marquant sa renaissance symbolique. L’ostinato enragé s’éclipse au profit de ce motif à cordes poignant : Batman incarne à présent un idéal d’espoir, porté par l’altruisme qui éclaire sa quête. 

The Batman
The Batman

DE GOTHAM À CHINATOWN

Si ce « Batman Theme » rappelle, dans sa structure, l’ouverture de « Something In The Way » de Nirvana, ou, chez certains, la célèbre marche impériale de John Williams, le thème du Riddler propose, lui, une « connexion spirituelle » explicite avec l’« Ave Maria » de Franz Schubert, célèbre prière à la Vierge Marie composée en 1825, en écho au background du personnage de Paul Dano. C’est d’ailleurs l’acteur qui prête sa voix à cette chorale creepy, malaisante et sadique, à même de lui conférer cette dimension religieuse (« Mayoral Ducting »). Guidé lui aussi par un esprit de vengeance, le Riddler s’autoproclame instigateur du renouveau de Gotham City, un purificateur des péchés, convaincu d’avoir rallié le Dark Knight à sa cause nihiliste – « Hoarding School » apparaît ainsi comme un pur produit de son imagination où les deux justiciers ne feraient qu’un. Aussi, son thème énigmatique n’hésite-t-il pas à plonger Gotham dans la terreur et le chaos au détour de quelques dissonances (« Moving In For The Gil »), de cordes crispantes (« World’s Worst Translator », « A Flood of Terrors ») ou de grandes envolées majestueuses, celles-ci étant malheureusement absentes du montage final (la suite « The Riddler »).

Du côté de Catwoman, on miaule aussi de plaisir : Giacchino convoque les codes du polar, auquel Reeves rend hommage à chaque instant, et embrasse la complexité du jeu de Zoe Kravitz, grâce à un thème jazzy éblouissant qui sert également à poétiser l’idylle entre le Bat et la CatMeow and You and Everyone We Know », « A Bat in the Rafter, Pt 2 »). Dans chaque note, le désir se fait sentir (« Don’t Be Voyeur with Me »), la duplicité se fait craindre (« Penguin of Guilt ») puis, peu à peu, c’est une profonde mélancolie qui s’installe, lente et poignante, au plus proche de son intimité (« Gannika Girl », « Funeral and Far Between »). D’abord fragmentée, la mélodie se déploie au fil que ses origines se dessinent et finit, enfin, par étaler sa grâce féline dans une suite elle aussi réservée à l’album (« Catwoman »). Hors contexte, on croirait vraiment entendre une mélodie de James Bond girl – période John Barry – mais c’est pourtant chez Jerry Goldsmith que le morceau emprunte ses sonorités chapardeuses, notamment ses cordes lyriques, sa harpe aguicheuse et son piano langoureux, tout droit sortis de Chinatown – la trompette en moins – dont l’influence est avérée.

Au-delà de ses thématiques plus marquées (Batman, Catwoman, Riddler), la musique de Giacchino veille à soutenir sobrement – mais minutieusement – l’enquête, conduisant le cinéphile sur la piste du Riddler. Parmi les passages qui mettent en exergue les qualités de détective de Bruce Wayne / Batman, on retiendra surtout l’ostinato inspiré « Riddles, Riddles Everywhere », l’enclume de « It’s Raining Vengeance » / « A Flood of Terrors », les percussions de « Penguin of Guilt », ou encore les timbales de « Escaped Crusader » / « It’s Raining Vengeance », trait d’union entre Gordon et Batman. La tension, elle, ne s’assagit jamais, encore moins lorsque Gotham plonge dans une atmosphère délétère sous l’emprise de motifs pernicieux à l’intensité folle (« Collar ID », « Are You a Kenzie or a Can’t-zie ? », « The Great Pumpkin Pie »). Dès lors, ces palettes de teintes sombres épousent de plus belle la photographie de Greig Fraser jusqu’à l’effervescence du climax final dans « A Bat in the Rafters, Pt. 1 », autre tour de force de l’album. Rarement Giacchino aura injecté pareille noirceur dans ses partitions. Hélas, on regrettera que le score peine à évoluer en dehors de son main theme, y compris dans ses moments de gloire et d’action, où il sombre malheureusement dans des itérations un peu trop excessives, manquant de célébrer dignement l’héroïsme du Caped Crusader. Qu’il s’agisse de la course poursuite frénétique en Batmobile (le viscéral « Highway To The Anger Zone ») où Giacchino s’amuse à jouer avec les tropes de l’horreur, l’arrestation de Carmine Falcone (John Turturro) (« An Imp-purr-fect Murder ») ou bien la bataille finale à l’atmosphère anxiogène (« A Bat in the Rafters, Pt. 2 »), l’impact musical se montre parfois insuffisant pour assurer la chevauchée épique que l’on espérait. Reste le transcendant « Escaped Crusader », une rencontre entre l’épique et le mythique, duquel explose un motif orchestral trépidant, d’ailleurs repris à juste titre dans le générique de fin. C’est dans ce genre d’intervalles que le compositeur – toujours aussi drôle dans la dénomination des morceaux – aura sûrement conquis les plus sceptiques.

Si la partition de The Batman évite difficilement la comparaison avec ses prédécesseurs – Zimmer pour le minimalisme thématique, le climax immersif, l’agressivité instrumentale (La trilogie The Dark Knight) ou Elfman pour le classicisme luxuriant, la grandiloquence des orchestrations, les accents old school (Batman & Batman : Le Défi) – force est de constater que la promesse de séduire l’auditoire est globalement tenue. Giacchino a su combiner la simplicité à l’efficacité, l’authenticité à la modernité, le minimalisme à l’expressionnisme ; et il n’a pas fini de nous surprendre, si bien qu’on l’attend déjà au tournant sur The Batman 2. Sa croisade aux côtés des super-héros est encore promise à un bel avenir !

The Batman (Original Soundtrack) par Michael Giacchino, disponible chez WaterTower Record.

Copyright photos & illustration : Warner Bros. / The Ringer.