Sous ses airs placides, le « jeune » sexagénaire Craig Armstrong s’est déjà attelé sans prétention à une trentaine de bandes originales pour le cinéma et quelques albums solo où il s’est évertué à réaliser la symbiose parfaite entre musique orchestrale et électronique. Du théâtre aux partitions des films de Baz Luhrmann, Peter Mullan, Oliver Stone ou encore Louis Leterrier, en passant par Massive Attack, U2 et Madonna, voici venu le temps de mettre en lumière la carrière bigarrée de cet artiste si méconnu qui fait ses premiers pas dans le genre du « film familial » avec Le Seul et Unique Ivan (T. Sharrock) à découvrir ce mois-ci sur Disney +.

LE RIDEAU ROUGE D’HOLLYWOOD

Craig Armstrong voit le jour aux confins de Glasgow le 29 avril 1959 et ne tarde pas à être immergé dans la musique classique, avec notamment Gustav Mahler, ainsi que la pop avec Dusty Springfield, Scott Walker et Dionne Warwick en têtes de liste. Adolescent, il entreprend rapidement une formation musicale à la prestigieuse Royal Academy of Music de Londres en 1977 afin de s’armer des connaissances nécessaires à la pratique du violon, du piano et de la composition. Ainsi placé sous la tutelle de grands professionnels tels que le compositeur/musicien Cornelius Cardew et l’auteur Malcolm MacDonald, il songe à se prédestiner vers une carrière de compositeur sans réellement savoir s’il peut en vivre. Le jeune diplômé regagne fièrement sa patrie puis intègre le Scottish Arts Concil dans le but de consolider sa formation. Son premier job lui sera offert par le Tron Theatre qui le nomme à la fois directeur artistique et compositeur officiel de son administration. Armstrong sera placé sous le feu des projecteurs par le biais d’une série de commandes musicales destinées à être présentées à un public friand de nouveautés, parmi une vaste collection de représentations théâtrales et de musicals. Au sein de ce théâtre écossais particulièrement influent, Armstrong y fera la rencontre de l’acteur-réalisateur-scénariste Peter Mullan avec lequel il développera une collaboration privilégiée et exclusive. Et si la musique pour l’image ne figure pas encore dans l’actualité de son programme, sa fascination pour l’électronique ne cesse de croître, si bien qu’il commence à en explorer les possibilités infinies qu’elle offre grâce à une collection d’instruments qu’il se constituera au fil des ans. « J’étais attentif aux musiques de films mais seulement au cinéma » se souviendra-t-il. 

Lorsque j’ai fait mes études [à la Royal Academy of Music de Londres, N.D.L.R], il fallait choisir entre classique ou jazz. L’électronique a apporté une certaine démocratie. Désormais, on peut sampler le monde et se laisser aller à l’improvisation, questionner, rejeter la notion d’accomplissement.

Craig Armstrong

Armstrong va opérer sur plusieurs terrains de jeux musicaux en contribuant notamment aux arrangements des groupes écossais The Big Dish, Hipsway et principalement Texas, dont il participe à la création du tube mondial « I Don’t Want A Lover » en 1989. Aussi surprenant que cela puisse paraître, il côtoiera également le légendaire groupe de rock irlandais U2 mais aussi The Passengers, The Future Sound of London, Massive Attack – qui le produisent toujours sous le label Melankolic – Tina Turner ou encore Madonna, en réalisant les arrangements pour cordes et synthétiseurs de l’un de ses plus grands hits, « Frozen » en 1998. En parallèle, il rejoint la Royal Shakespeare Company qui l’amène à travailler conjointement avec le directeur artistique Michael Boyd sur deux pièces théâtrales, The Broken Heart et The Tempest entre 1994 et 2002. Il faudra patienter jusqu’à 1995 pour que l’artiste réalise sa première incursion dans l’industrie cinématographique. D’abord en composant pour une trilogie de court-métrages – Close, Fridge et A Good Day for the Bad Guys – mise en boîte par son ami Peter Mullan, mais aussi en menant courageusement les arrangements musicaux de quelques productions hollywoodiennes massives telles que Golden Eye (Éric Serra), Batman Forever (Elliot Goldenthal) ou encore Mission : Impossible (Danny Elfman). 

Ce sera finalement le cinéaste australien Baz Luhrmann qui lui offrira sur un plateau d’argent sa toute première partition avec le long-métrage Roméo + Juliette (1996), véritable relecture contemporaine du mythe shakespearien ayant révélé l’étincelant Leonardo DiCaprio. Co-écrit à six mains avec Nellee Hooper et Marius de Vries, son score au lyrisme épuré étonne et se voit couronné d’un BAFTA Award. Quelque peu jaloux de n’avoir pu lui offrir cette première opportunité, Peter Mullan passe alors à l’offensive et lui confie l’écriture musicale de son tout premier long-métrage, Orphans en 1997. Il s’ensuivra une série de projets : Guns 1748 (J. Scott, 1999) – dont la pièce maîtresse « Escape » fera l’objet de nombreuses utilisations dans divers trailers tels que Spider-Man 2 ou encore Daredevil –  Un coup d’Enfer (M. Barker, 1999) puis Bone Collector (P. Noyce, 1999) avec Denzel Washington et Angelina Jolie, pour lesquels Armstrong fournit un matériel sonore de grande qualité… Sans oublier la création d’un tout premier album solo, The Space Between Us (1998), doté d’une esthétique remarquable où se mêlent cordes romantiques et expérimentations électroniques.

Leo « Romeo » DiCaprio et Claire « Juliette » Danes dans le film de Baz Luhrmann, sorti en 1996 © Merrick Morton

Pour une raison quelconque, je relie la musique de film à la mélodie tout comme certains de mes compositeurs de films préférés : Ennio Morricone, Thomas Newman qui sont également issus de cette tradition. 

Craig Armstrong

Afin de clore sa « Trilogie du Rideau Rouge », Baz Luhrmann réitère leur collaboration sur l’écarlate Moulin Rouge ! (2001) mené par un jeune Ewan McGregor et une Nicole Kidman flamboyante, qui demeure aussi bien son œuvre la plus saluée par les critiques que la plus récompensée de sa carrière avec notamment un BAFTA, un Golden Globe, un American Film Institute Award, un Golden Satellite Award ainsi qu’un World Soundtrack Award ! Tout porte à croire que ses différents travaux ont également fait sensation du côté de l’Hexagone puisque Luc Besson himself accourra à la rencontre du lauréat pour donner le coup d’envoi de la conception de la bande originale du film Le Baiser Mortel du Dragon (C. Nahon, 2001). Mixée au sein de la Digital Factory, le studio du cinéaste localisé en Normandie, cette dernière composition démontre son habileté à s’atteler à l’action score comme en témoignent la férocité de ses boucles électroniques et l’utilisation de flûtes chinoises assassines qui répercutent auditivement la violence des coups portés par la superstar Jet Li. Armstrong s’affiche ensuite sur le deuxième long-métrage de Peter Mullan, le drame intimiste The Magdalene Sisters (2002) avant de téléporter les cinéphiles au cœur du Vietnam des années 50 en s’associant à la vocaliste Hồng Nhung sur le remake oublié d’Un Américain Bien Tranquille (P. Noyce, 2002), inspiré du roman de Graham Greene, et de poursuivre librement ses expérimentations dans un second album solo au succès retentissant, As If To Nothing (2002). Les oreilles aguerries identifieront le générique de L’humeur vagabonde de Kathleen Evin sur France Inter (« Finding Beauty ») ainsi que l’une des séquences musicales finales (« Ruthless Gravity ») de Layer Cake (M. Vaugh, 2004). Deux nouvelles opportunités s’offrent à lui : la comédie romantique lorsqu’il croise le chemin du scénariste Richard Curtis pour son passage à la réalisation (Love Actually, 2003) et le biopic, quand Taylor Hackford lui présente son hommage à la légende Ray Charles. La partition de Ray (2004), imprégnée d’« influences gospel », sera d’ailleurs récompensée aux Grammy avant qu’Armstrong  ne nous plonge dans les ténèbres du thriller L’Enlèvement (P. Jan Brugge, 2004) mené par le duo Willem Dafoe/Robert Redford, en contrepoint des cordes enjouées de La Main au Collier (G. D. Goldberg, 2005), dont il partage les crédits avec Vinnie Zummo et Susie Suh.

Un orchestre est compliqué et beau à la fois. C’est une sorte de beauté sale. Un orchestre a une conscience collective et si une seule personne n’est pas intéressée par le travail, le reste du groupe s’en désintéresse aussi. C’est pourquoi vous ne pouvez admettre le moindre faux pas.

Craig Armstrong

CRAIG ARMSTRONG : L’ÂGE D’OR

Par le prisme de ses créations épurées, Armstrong s’attire les faveurs du cinéaste multi-oscarisé Oliver Stone, chargé de commémorer les victimes du 11 Septembre 2001 pour Paramount Pictures (World Trade Center, 2006). Quelques notes d’un piano élégiaque jumelées au violoncelle d’Alison Lawrance suffisent à cristalliser les émotions de millions d’américains dévastés par les horreurs provoquées par les attentats d’Al Qaïda. Le compositeur traversera d’ailleurs l’Atlantique pour y enregistrer sa création, écrite à la simple lecture du scénario, aux côtés du Hollywood Studio Symphony au sein des mythiques Twentieth Century Fox Studios (Newman Scoring Stage) qui accueillaient jadis l’illsutre Alfred Newman, bien qu’il semble préférer conserver une certaine indépendance vis-à-vis d’Hollywood. L’année suivante, il s’alliera au compositeur indien A.R. Raham sur Elizabeth : L’Âge d’Or (S. Kapur, 2007) pour livrer quelques envolées cuivrées et chorales épiques, dont le magnifique « Storm » qui rythmera par la suite une poignée de trailers dont celui de Man of Steel (Z. Snyder, 2013).

Cate Blanchett dans Elizabeth : L’Âge d’or réalisé par Shekhar Kapur, en 2007 © Laurie Sparham/StudioCanal

Michael Giacchino se passionnait pour Doctor Strange, Hans Zimmer pour Batman et Superman tandis que Craig Armstrong dévorait les comics de Hulk. Cet attachement nostalgique pour le géant vert le pousse à s’accaparer son univers sonore pour le reboot efficace du français Louis Leterrier, L’Incroyable Hulk en 2008, succédant ainsi au légendaire Danny Elfman sur la version controversée d’Ang Lee (Hulk, 2003), tout en apportant sa pierre à l’édifice de l’Univers Cinématographique Marvel, alors en plein échafaudage. Pourtant loin d’« être réputé pour ses partitions de films d’action » selon ses propres termes, le musicien écossais bouleverse ses méthodes d’écriture en faisant vibrer un orchestre fulminant sans toutefois omettre de sculpter les émotions de son protagoniste, le solitaire Bruce Banner (Edward Norton), qui lui injectent la dose de profondeur nécessaire. Ce score dantesque récompensé légitimement d’un ASCAP Award pour sa richesse sonore paraîtra sous la forme d’une double édition CD figurant au palmarès des meilleures ventes de l’année 2008. Malheureusement, son œuvre n’échappera pas aux règles de Marvel Studios, celles-ci « imposant » à chaque nouvelle recrue d’apporter sa vision musicale spécifique, ce qui conduira le vétéran Alan Silvestri à faire abstraction de son travail sur le fédérateur Avengers (J. Whedon, 2012), symbolisant par la même occasion le changement d’acteur opéré par la production. Louis Leterrier cherchera en vain à renouveler leur collaboration sur Le Choc des Titans (2010) mais Armstrong n’esquissera qu’une ébauche de son approche artistique rejetée par les producteurs au profit du modernisme de Ramin Djawadi, recruté à la découverte des premières notes épiques et euphorisantes de la série télévisée Game of Thrones (D. Benioff, D. B. Weiss et G. R. R. Martin, 2010 – 2019) – pour les curieux, le délicat « Io’s Theme » associé au personnage interprété par Gemma Arterton est audible dans le générique final.

Le Gekko Michael Douglas et Shia LaBeouf dans Wall Street : L’Argent ne dort jamais, réalisé par Oliver Stone en 2010 © Barry Wetcher/20th Century Fox

DiCaprio le magnifique dans l’adaptation du Great Gatsby de F. Scott Fitzgerald par Baz Luhrmann en 2013 © Douglas Kirkland/Warner Bros.

En 2009, le Glaswégien participe discrètement à la conception du morceau principal « All Planned » avec Charlie Clouser pour le film d’horreur Saw 6 (K.Greutert) et met à nouveau sa baguette au service d’Oliver Stone (Wall Street : L’Argent ne Dort Jamais, 2008), Peter Mullan (Neds, 2008) ainsi que Baz Luhrmann, qui officialise leurs retrouvailles grâce à Gatsby Le Magnifique (2013), celui-ci préférant renouer avec David Hirschfelder (Ballroom Dancing) sur Australia (2008). Entre temps, Armstrong se consolera de son absence flagrante de récompenses grâce à la remise d’un titre honorifique au Palace of Holyroodhouse en 2010 où il sera fait Officier de l’Empire Britannique pour sa contribution musicale exceptionnelle. Sa collaboration enthousiasmante avec le cinéaste Andrew Nichols sur le dystopique Time Out (2011), servi par une électronique futuriste turbulente et des tracés de cordes vigoureuses, reste son dernier coup de maître affirmant son éclectisme. Quelques années de césure le séparent de ses auditeurs qui déplorent des apparitions plus ponctuelles, inattendues voire peu inspirées. Il revisite ainsi l’action/fantastique avec l’abominable Docteur Frankenstein (P. McGuigan, 2016) qu’il enrichit de mélodies théâtrales et lyriques en déphasage avec le récit, le drame romantique avec Avant Toi (T. Sharrock, 2016) et Loin de la Foule Déchainée (T. Vinterberg, 2015) qui emprunte aux compositions de James Newton Howard (et notamment au Village de M.Night Shyamalan, 2004), le thriller politique avec Snowden (O. Stone, 2016) ou encore la comédie Bridget Jones Baby (S. Maguire, 2016) venant clore la saga mise en musique par Patrick Doyle mais aussi Harry Gregson-Williams. Aux dernières nouvelles, il s’est illustré sur un nouvel album solo empreint d’une douce mélancolie, Sun on You (2018) et se voit crédité au générique de Mrs Lowry & Son (A. Noble, 2019) ainsi que The Burnt Orange Heresy (G. Capotondi, 2020). Quant à son incursion chez Disney + avec Le Seul et Unique Ivan (T. Sharrock, 2020), elle attise non seulement notre curiosité mais laisse entrevoir l’espoir d’un nouveau coup de maître.

Ma musique est celle du doute. Pour se dégager de l’émotion, il faudrait séparer le sens du son et s’adonner à la recherche. Mais lorsque je compose, l’émotion est ma source d’inspiration… Un jour, j’en ferai quelque chose de bien.

Craig Armstrong

Copyright photo de couverture : D.R.