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L’Héritage des 500 000

L’Héritage des 500 000, sorti en 1963 au Japon et pour la première fois en France en 2018, fait référence à l’or abandonné par les soldats japonais aux Philippines lors de la reddition du pays en 1945. La (re)découvre du film unique dans l’Hexagone de Toshiro Mifune – acteur célèbre pour ses rôles dans les films d’Akira Kurosawa – grâce au splendide travail de Carlotta Films, tend surtout à confirmer l’important héritage d’un comédien à la filmographie incroyable et prestigieuse.

Quand un membre de l’équipe l’appelait « monsieur le réalisateur », Mifune se contractait et ne savait où se mettre : « Appelez-moi seulement par mon nom. Je suis juste le président et l’homme à tout faire de Mifune Productions ».

Teruyo Nogami

scripte

L’Héritage des 500 000, succès public au Japon à sa sortie, réunit une fine équipe à l’occasion de la création de sa propre maison de production par Toshiro Mifune. L’idée consiste à produire des films dans lesquels l’acteur peut donner la pleine mesure de son talent. Ce dernier se retrouve propulsé à la réalisation pour cette première production. Il peut néanmoins compter sur un casting d’acteurs reconnus tels Tatsuya Nakadai, qui jouait très souvent l’ennemi de Mifune dans les films de Kurosawa. Le scénario original est signé de Ryuzo Kikushima, célèbre scénariste japonais à qui l’on doit ceux du Château de l’araignée (Akira Kurosawa, 1966) ou encore Quand une femme monte l’escalier (Mikio Naruse, 1960). Le reste de l’équipe confirme ses liens étroits avec le réalisateur puisque l’on retrouve Takao Saito au poste de directeur de la photographie (Entre le ciel et l’enfer, Barberousse en 1965, Dodes’kaden en 1970et bien d’autres), Masaru Sato, « l’homme aux 250 musiques de films d’aventures », à la musique, et même Akira Kurosawa au montage.

© 1963 Toho Co., Ltd

Le trésor de Yamashita

Le film trouve son nom d’après le trésor de Yamashita, un butin de guerre de l’armée impériale japonaise collecté en Asie du Sud-Est tout au long de la Seconde Guerre Mondiale. La légende raconte que l’or sera par la suite aux quatres coins des Philippines entre grottes, tunnels et souterrains. Des générations de chasseurs de trésors s’empresseront essaieront en vain retrouver la trace d’un trace d’un trésor mythique repris dans la culture populaire, des romans au cinéma jusqu’aux jeux vidéo. Comment ne pas donc s’empresser de découvrir le film de Toshiro Mifune avec des tels éléments ? La réalisation ne se révèle malheureusement pas à la hauteur. Kurosawa lui-même n’apprécia pas le film et le fit savoir lors du montage, lorsqu’il fit prendre conscience à Mifune qu’un temps de tournage supplémentaire serait nécessaire. En effet, il manquait les gros plans, qui furent donc tournés en périphérie de Tokyo – alors même que le reste du tournage avait eu lieu aux Philippines. Ces difficultés techniques ne se remarquent pas tant au visionnage, mais rendent compte d’une des faiblesses du film. Mifune pensait moins au langage cinématographique par l’image qu’à son jeu d’acteur, et la réalisation manque donc d’impact et d’ingéniosité.

© 1963 Toho Co., Ltd

Un film d’aventure classique

Le film repose sur un scénario des plus classiques. Le patron d’une grande entreprise, Mitsura Gunji joué par Natsuya Nakadai, force notre héros Takeichi Matsuo, interpreté par Toshiro Mifune, qui semble être le seul à savoir où se trouve le trésor abandonné par les japonais, à retourner le chercher. Une équipe de quatre autres personnages l’accompagne dans son aventure au coeur de la jungle des Philippines. L’histoire promet donc une aventure avec multiples retournements de situations. Le film répondra bien à ces attentes de ce seul point de vue. Malgré une exposition un peu lente, les péripéties de l’équipe de Mifune nous surprennent et nous emmènent souvent là où ne s’attend pas. Ces aventures ajoutées, à la courte durée du film (97 minutes) participent d’un divertissement qui ne nous perd pas en route et nous apporte une certaine dose de surprises. Les personnages apparaissent plutôt classiques, voire même stéréotypés, durant la majorité du film. On retrouve le grand méchant manipulateur avec le personnage de Nakadai, le héros plein de principes – le personnage type samurai qu’incarne Mifune -, deux comics reliefs avares…  Seul un protagoniste, Tsukuda, s’éloigne de ces incarnations manichéennes dès le début du film, puisqu’il apparait d’abord comme une brute pour se révéler ensuite plus complexe, lorsqu’il explique ne pas être intéressé par l’or. Le reste des personnages accompagnant Mifune gagne en densité vers la fin du long-métrage, lorsque celui-ci s’éloigne du simple film d’aventure, genre très populaire à l’époque.

Les fantômes de la guerre

Le retour du personnage de Mifune aux Philippines, plusieurs années après la fin de la guerre, le pousse à se remémorer de douloureux souvenirs. Son partage n’émeut guère ses compagnons au début du film, mais dans leur quête pour l’or, ils se trouvent amenés à fouiller la terre jonchée de cadavres, et à être confrontés eux aussi à l’horreur de la guerre. Bien que le film s’ouvre avec des images de conflit armé, il reste relativement peu graphique à ce sujet, et l’aspect violent, dans sa pleine acception, est moins prégnant que l’aspect psychologique. Le personnage de Mifune apparait bien sûr profondément touché par son temps aux Philippines, mais il reste un homme généreux et attentionné. Au contraire, Keigo, l’un de ses accompagnateurs, apparait comme un homme violent et sans scrupules. Bien que ces deux personnages marqués par la guerre semblent quelque peu stéréotypés, le film parvient vers la fin à éteindre cette impression, en poussant à une réflexion sur l’humain et la moralité.

© 1963 Toho Co., Ltd

On notera d’ailleurs la performance de Toshiro Mifune, qui réussit encore à émouvoir en restant sobre. Malheureusement, ces réflexions philosophiques apparaissent assez tard dans le film, et ne sont pas suffisamment développées. L’Héritage des 500 000 demeure donc un film d’aventures classique, malgré quelques tentatives d’élévations qui auraient nécessité une réalisation plus subtile et travaillée pour fonctionner à leur maximum. 

L’héritage de Toshiro Mifune

L’Héritage des 500 000, trésor oublié du cinéma malgré son succès au box-office japonais l’année de sa sortie en salle, disparait quelques temps plus tard, le film ne disposant d’aucune édition, ni en VHS ni en DVD. La sortie de l’oeuvre en France grâce à Carlotta Films permet un accès unique à l’une des facettes inconnues du travail de Toshiro Mifune. Un an après sa découverte en salle à Lyon, le DVD contient en plus du film un documentaire, [sg_popup id= »226349″ event= »inherit »]Mifune, le dernier samurai[/sg_popup], réalisé par Steven Okazaki, sur la vie de l’acteur et producteur racontée par Keanu Reeves. Le spectateur découvrira ainsi l’implication totale de Mifune dans sa filmographie impressionnante. Ce documentaire se révèle d’autant plus intéressant qu’il n’évoque guère son travail de réalisateur, malgré quelques photographies sur le tournage où l’on peut apercevoir Mifune passer le balai par lui-même. Cependant, il réjouira les passionnés de l’acteur, et encouragera probablement ceux qui le méconnaissent à s’attaquer à sa filmographie – tâche toutefois gargantuesque puisqu’elle ne contient pas moins de 102 films. De plus, les interviews des collaborateurs de Mifune permettent d’entrevoir le travail particulier des acteurs japonais à l’époque, et les âpres méthodes de travail de Kurosawa – qui n’hésita pas à lancer de véritables flèches sur Mifune, sans assurance, pour le final du Château de l’araignée. 

Il était unique au monde. Les acteurs savent qu’ils ne peuvent pas être lui, mais ils s’en inspirent.

Steven Spielberg

Toshiro Mifune a écrit une partie de l’histoire du cinéma japonais, et même du monde entier – que ce soit en jouant dans des films hollywoodiens comme 1941 de Spielberg en 1979, ou en les inspirant comme Star Wars de Georges Lucas en 1977, qui souhaitait lui offrir le rôle de Obi-Wan Kenobi ou Dark Vador. Le film arrive à point nommé au terme de la rétrospective Akira Kurosawa/Toshiro Mifune du mois d’avril 2019 avec 11 films, dont Le château de l’araignée, Yojimbo, Barberousse – leur dernière collaboration, et d’autres. Sa tentative de réalisation ne fut pas ce qu’il espérait, et certainement pas ce que certains spectateurs en attendaient, mais le film reste un divertissement plutôt classique et agréable à regarder. L’Héritage des 500 000 rejoint donc un héritage prodigieux. Il serait donc fort dommage de passer à côté d’une telle œuvre presque oubliée. 

A propos de l'auteur

Elsa Ribeiro

Étudiante en master cinéma, je suis passionnée de cinéma asiatique avec une préférence pour le cinéma japonais... Et Dirty Dancing !

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