« Je suis une réalisatrice, pas une femme cinéaste ». Entretien avec Susan Seidelman

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Susan Seidelman reste un nom encore trop méconnu des spectateurs français, du moins lorsqu’on évoque avec un brin de nostalgie les plus savoureuses kitscheries des années 80, décennie sur laquelle John Hughes règne à tort en maître incontesté dans la sacro-sainte mémoire collective. La réalisatrice peut s’enorgueillir d’avoir brillamment réussi à encapsuler son époque et ses fétiches dans l’iconique Recherche Susan désespérément, sorti à l’ombre de Retour vers le futur (R. Zemeckis) et des Goonies (R. Donner), deux films pourtant passéistes chacun dans leur genre. Quelques images au hasard : une petite annonce entourée avec un rouge à lèvres, des polaroids, des mitaines, un blazer mordoré et… Madonna, fraîchement émoulue de MTV. Car oui, c’est bien la frondeuse Susan Seidelman qui imposa la chanteuse à ses producteurs, refusant ainsi le rôle éponyme à la toute jeune Ellen Barkin. Le Champs-Elysées Film Festival inaugure cette année sa section « Riot Girls » avec son premier film, Smithereens (1982), ode à un New York punk rock sans concession. Rencontre avec une géniale émeutière. *

Macadam Susan

Boris Szames : Vous avez étudié la mode à Philadelphie dans les années 60. Qu’est-ce qui vous a amené à vous diriger vers le cinéma à New York ?

Susan Seidelman : En grandissant, je pensais vouloir devenir styliste. Je suis donc d’abord allée à l’université pour étudier le design. Mais le programme de mode m’a très vite lassée, car il fallait passer de nombreuses heures, assise derrière une machine à coudre. J’avais 18 ans et j’étais plutôt du genre à bouger dans tous les sens. Comme je ne voulais pas rester derrière une machine à coudre, j’ai commencé à suivre des cours de cinéma. Enfant, j’aimais regarder des films, mais je n’avais jamais pensé sérieusement à en faire un. Puis je me suis rendu compte que le cinéma englobait tous les éléments créatifs que j’aimais : la narration, les personnages hauts en couleur, la conception de la production, la musique, les costumes. Au milieu des années 1970, les écoles de cinéma n’étaient pas aussi populaires, ni aussi compétitives qu’aujourd’hui. J’ai donc postulé à la NYU Film School sur un coup de tête et j’ai été acceptée. Il y avait trente-cinq étudiants dans ma classe. Trente hommes et cinq femmes. Dès que j’ai commencé à faire mes premiers films, j’ai été captivée. J’aimais tout du processus de réalisation : de la conception de l’histoire au travail avec les acteurs, en passant par le montage et la post-production. En tant qu’étudiante en cinéma, vous deviez apprendre à tout faire.

Avec quels films et musiques en tête débarquez-vous à New York au milieu des seventies ?

J’aimais les films bruts de décoffrage de la fin des années 1960 et du début des années 1970 – Macadam Cowboy, Panique à Needle Park, Mean Streets, French Connection… J’aimais aussi les films qui dépeignaient un aspect particulier de la vie à New York, comme La Garçonnière de Billy Wilder. À cette époque, mes goûts musicaux se portaient sur le glam rock de David Bowie, les Talking Heads, le Velvet Underground et Roxy Music. Au début des années 1980, j’aimais la musique dansante new wave des Pet Shop Boys, Culture Club et, bien sûr, Prince !

A quoi ressemblait votre New York à l’époque ?

Je vivais dans le centre de New York. C’était une époque intéressante, car la ville était en faillite et tombait en ruine. La police était peu présente et les rues étaient jonchées d’ordures. Le Lower East Side était rempli de voitures rouillées, de bâtiments abandonnés et de murs couverts de graffitis, mais il y avait aussi une énergie urbaine vibrante. Les loyers étant bon marché, les étudiants et les artistes en herbe pouvaient se permettre d’y vivre et les bâtiments en ruine leur servaient de toiles vierges. Les anciens bars et devantures de magasins ont été transformés en galeries d’art et en salles de concert. Les murs des immeubles sont devenus de grandes toiles (gratuites) pour les graffeurs et pour les musiciens qui faisaient de la publicité pour leurs groupes avec des affiches volantes. Dans Smithereens, mon premier film, je voulais capturer l’énergie folle des clubs de rock, des bars louches et des lofts. Je voulais remplir le film avec le genre de personnages que j’avais vus dans la rue, dans le métro et dans les clubs – des jeunes gens venus du monde entier à New York à la recherche de dynamisme et de nouveauté. Je voulais aussi faire un film avec un personnage féminin fort et fougueux. Le genre de personnage que je n’avais jamais vu dans les films américains auparavant.

On n’est pas loin du New York évoqué par Fran Leibowitz dans Pretend It’s a City, voire de la série The Deuce

J’ai regardé une partie de la série de Fran Leibowitz. J’apprécie beaucoup sa sensibilité new-yorkaise. En revanche, je n’ai vu qu’un épisode de The Deuce, donc c’est difficile pour moi de faire le moindre commentaire sur cette série. Mais j’ai eu la chance de voir Times Square dans les années 1970, avant que ça ne devienne Disneyland.

Où peut-on retrouver le même genre d’énergie punk à New York aujourd’hui ?

Je ne sais pas vraiment, car la culture des jeunes a tellement changé. Les jeunes passent beaucoup de temps sur les réseaux sociaux. Je ne sais pas comment ça influence l’énergie punk et la culture de rue de New York aujourd’hui. Je pense que les jeunes ne veulent plus vivre à Manhattan. C’est devenu trop cher. Même certains immeubles du Lower East Side ont été transformés en condos de luxe. Ils préfèrent vivre à Brooklyn et dans le Queens.

Comment est-ce qu’on réalise son premier film à New York, loin de l’industrie du cinéma à Los Angeles ?

La réalisation de Smithereens a été en quelque sorte un prolongement des courts-métrages que j’avais réalisés à la fac. J’ai travaillé avec les mêmes personnes que celles que je connaissais à l’université de New York et, comme j’ai réalisé le film de manière indépendante, j’étais ma propre productrice, réalisatrice et monteuse – le fait d’être une femme n’était donc pas un problème. J’avais confiance en moi et je me suis moi-même recrutée. Mais j’étais aussi très naïve sur les rouages de l’industrie du cinéma à Los Angeles. Smithereens était juste une histoire personnelle que je voulais raconter. Je ne l’ai pas envisagé comme une évolution de carrière qui me permettrait d’entrer à Hollywood. Je n’ai jamais vraiment eu envie de m’installer à Los Angeles. Tout d’abord, je n’aime pas conduire et LA est une ville très étendue. Une voiture est indispensable pour y vivre. Je n’aimais pas non plus l’idée de vivre dans une « ville industrielle ». J’aime la diversité de New York et le fait que ça soit une ville très vivante. J’ai souvent eu mes meilleures idées en marchant dans la rue, en prenant le métro, en observant comment les gens s’habillent et les choses bizarres qu’ils font. J’adore écouter des conversations au hasard – et prendre des notes !

Smithereens
Susan Seidelman & Susan Berman à Cannes, 1982 © DR
Susan Seidelman
Sur le tournage de Susan, 1985 © DR

Madonna, Nora et les autres

Votre second film Recherche Susan désespérément encapsule tout aussi parfaitement son époque.

Le scénario de Recherche Susan désespérément a été écrit en 1983 par Leora Barish. Ce sont les producteurs Midge Sanford et Sarah Pillsbury qui me l’ont envoyé après avoir vu Smithereens. J’ai lu le scénario, je l’ai adoré et je me suis attachée aux deux personnages principaux. J’ai grandi dans la banlieue de Philadelphie et j’ai donc compris le personnage de Roberta (la femme au foyer qui s’ennuie). J’ai compris le désir de Roberta de s’échapper, de se réinventer et de vivre une vie plus excitante. De plus, le scénario comportait mon nom dans le titre. Étant superstitieuse, j’ai pris cela comme un présage. Rosanna Arquette était déjà engagée dans le rôle de Roberta lorsque je suis arrivée sur le projet. Cependant, j’ai participé activement à la recherche de l’actrice qui jouerait Susan.

Une rumeur prétend que le rôle de Susan aurait été promis à Ellen Barkin…

En effet, Ellen Barkin aurait été formidable dans le rôle, mais Madonna avait le genre d’authenticité que je recherchais. À l’époque, elle vivait à quelques rues de chez moi, à Soho, et se produisait dans des clubs du coin. Elle était encore relativement inconnue. C’était les débuts de MTV. J’avais vu le clip de sa chanson « Borderline » et je trouve qu’elle avait un truc unique et une confiance en elle sexy qui pourraient convenir au rôle de Susan. Malgré son manque d’expérience en tant qu’actrice, elle avait une forte personnalité. La caméra l’a adorée. Je l’ai auditionnée et j’ai réussi à convaincre le chef de production d’Orion Pictures que Madonna serait parfaite pour le rôle. Le studio m’a fait confiance et a pris le risque, qui s’est avéré payant. Lorsque nous avons terminé le tournage (environ 15 semaines plus tard), la carrière de Madonna était lancée pour de bon.

Recherche Susan désespérément a marqué aussi les mémoires grâce à ses costumes. Comment les avez-vous conçus ?

Les costumes sont un excellent moyen de définir un personnage. Par exemple, dans la scène d’ouverture de Smithereens, on voit pour la première fois le personnage de Wren porter une mini-jupe en vinyle à carreaux noirs et blancs. Vous voyez ses vêtements avant même de voir son visage – et vous avez une première impression du personnage. Vous voyez également une autre femme debout sur un quai de métro avec des lunettes de soleil noires et blanches et vous savez que Wren va probablement essayer de les lui arracher. Et tout ça sans aucun dialogue – les vêtements et les accessoires vous racontent l’histoire. Dans le cas de Recherche Susan désespérément, les costumes sont un mélange de « new wave/punk » du début des années 80, de mode rétro (dans les scènes du Magic Club) et des couleurs pastels de banlieue dans les scènes du New Jersey. Les différents styles définissent les personnages et leur environnement. J’ai eu l’occasion de travailler avec Santo Loquasto, qui a conçu à la fois les costumes et les décors, de sorte qu’ils se combinent parfaitement pour créer une ambiance. (Santo a travaillé sur de nombreux films de Woody Allen dans les années 1980). En ce qui concerne le style emblématique de Madonna, de nombreuses tenues viennent de son propre placard.

Deux ans plus tard, vous parlez de cybernétique et d’empowerment dans la comédie Et la femme créa l’homme parfait. Vous étiez cette fois en avance sur votre temps…

Le film portait un regard comique sur une intelligence artificielle qui traitait des difficultés des relations homme-femme. C’est aussi une histoire de Pygmalion. Le protagoniste féminin, Frankie Stone, est engagé pour socialiser un androïde qui a été créé pour aller dans l’espace. Ce faisant, elle le transforme en son idée de l’homme idéal. Cependant, à mesure que l’androïde s’humanise, il commence à éprouver des sentiments romantiques humains à l’égard de Frankie, et vice versa. Des années plus tard, d’autres films ont exploré les relations affectives entre humains et androïdes (Her, Ex Machina). J’ai lu récemment qu’aux États-Unis, il existe un programme gouvernemental qui distribue des animaux de compagnie robotisés (chats et chiens) aux personnes âgées pour les aider à faire face à la solitude. Bien que les personnes âgées sachent que ces animaux ne sont pas vivants, elles s’attachent à eux de manière très forte. Il est clair que ce problème se posera à l’avenir, à mesure que l’IA deviendra de plus en plus sophistiquée.

Nora Ephron a co-signé le scénario de votre film suivant, Cookie. Quel souvenir gardez-vous d’elle ?

Nora était extrêmement intelligente et drôle. Ça n’a rien d’étonnant qu’elle soit devenue une grande réalisatrice dans les années 90. Ce qui m’impressionnait, c’est qu’elle était capable de jongler avec sa carrière d’écrivain et de réalisatrice tout en étant une mère. Ses enfants semblaient occuper une place importante dans sa vie. J’ai voulu avoir une famille un jour et je l’ai considérée comme un modèle à suivre.

Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération de réalisatrices ?

Notre manière de regarder des films a radicalement changé ces dernières années. En particulier pendant la pandémie. La plupart des gens restaient à la maison et regardaient des films ou des séries à la télévision. Mais le changement était déjà en cours avant ça. Les studios traditionnels d’Hollywood ont produit de moins en moins de films au cours des dernières années (et la plupart de leurs films sont aujourd’hui des suites, des préquelles et des « films franchisés »). Les nouvelles sociétés de streaming (ainsi que HBO et Showtime) me semblent produire des contenus plus intéressants et plus audacieux. Lorsque j’ai commencé dans les années 1980, les réalisateurs de films « sérieux » ne voulaient pas travailler à la télévision. Mais ça a changé. De nos jours, l’abondance de nouvelles séries télévisées a donné à beaucoup plus de femmes l’occasion de réaliser. Il n’y a toujours pas de parité avec les réalisateurs masculins, mais c’est beaucoup mieux qu’au début des années 1980.

Smithereen est aujourd’hui projeté dans la sélection « Riot Girls » du Champs-Elysées Film Festival.  Est-ce que ça vous convient mieux que « femme réalisatrice » ?

Je parle de moi simplement comme d’une réalisatrice – sans le préfixe « femme ». Mais si le terme « Riot Girls » désigne des filles/femmes qui aiment remettre en cause le statu quo, alors je suis tout à fait d’accord !

* Propos recueillis par mail, en septembre 2021.

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