Si les spectateurs l’identifient grâce à ses adaptations de grands succès populaires de la littérature jeunesse, c’est dans les bureaux de Studio Magazine que Laurent Tirard a fait ses premières armes dans le microcosme du cinéma. Ses armes justement, ce sont d’abord un stylo et un micro, qu’il troque ensuite contre une caméra, comme le firent autrefois ses camarades de rédac’ Marc Esposito et Thierry Klifa…

UN HOMME À LA HAUTEUR

Laurent Tirard se fait d’abord la main avec deux courts-métrages avant de s’attaquer à son vrai premier « long », Mensonges et trahisons et plus si affinités porté par le talent d’Edouard Baer, jonglant ainsi parfaitement entre rire et émotions. Joli succès à sa sortie en salle en 2003, le film lance officiellement sa carrière de réalisateur. Laurent Tirard s’immisce ensuite dans l’univers de l’enfance en adaptant des classiques de la littérature jeunesse  (Astérix et Obélix : Au service de sa majesté, Le Petit Nicolas) et se frotte à la fiction historique populaire avec un remarquable succès (Molière, Le Retour du héros). La soif d’aventures du réalisateur semble insatiable, quitte à repousser les limites du réel en rétrécissant Jean Dujardin (Un homme à la hauteur, 2016). Adaptation d’un roman de FabCaro, Le discours semble à première vue s’inscrire dans une veine plus intimiste et personnelle que ses précédentes productions. La réalisation y reste néanmoins exemplaire dans son classicisme et puise même son style dans la bande-dessinée sans jamais verser dans la caricature graphique. Le pitch ne manque pas non plus de saveur. L’anti-héros foncièrement attachant du nouvel opus de Laurent Tirard n’aime ni les repas de famille, ni les poivrons, mais surtout les discours de mariage surtout quand son beau-frère lui demande d’écrire le sien. Pour l’incarner, le réalisateur pense immédiatement à Benjamin Lavernhe, émule de la Comédie Française dont le capital sympathie ne se dément plus depuis qu’on l’a vu interprété un marié psychorigide pour les beaux yeux du tandem Toledano-Nakache (Le Sens de la Fête, 2017). Le Discours brosse également le portrait d’un personnage tout aussi égocentrique et d’autant plus attachant que maladroit avec un humour grinçant et fantaisiste. Le casting est irréprochable, le scénario merveilleusement bien écrit , agrémenté de dialogues colorés et de situations drôles à souhait qui dégagent un soupçon de magie. Bref, on ne boude pas notre plaisir devant cette comédie rafraîchissante qui signe le retour à ses premières amours d’un réalisateur profondément humain. Laurent Tirard que nous retrouvons en interview a su, lui, nous procurer une bonne dose d’énergie positive… Et nous en avons bien besoin ! Bref, il n’est pas encore l’heure de renoncer à quoi que ce soit et d’aller se coucher. *

Jean Dujardin encore un séduisant imposteur dans Le Retour du héros, sorti en 2017 © Christophe Brachet/JD Prod/ Les Films Sur Mesur

Benjamin Lavernhe n’aime ni son beau-frère ni les poivrons dans Le Discours, sorti en 2020 © Christophe Brachet/Les Films Sur Mesure

LE DISCOURS, UN « DEUXIÈME PREMIER FILM »

Christopher Poulain : Pour quelles raisons avez-vous choisi d’adapter Le Discours ? Qu’est-ce qui a déclenché en vous le besoin de vous consacrer à un film plus intimiste, plus personnel ?

Laurent Tirard : On me demande toujours pourquoi j’ai choisi tel ou tel projet, et la vérité, c’est que, dans la plupart des cas, c’est le destin qui choisit, pas moi. Après Molière, je voulais repartir sur un film plus petit, et puis Le Petit Nicolas est arrivé un peu par accident et c’est imposé comme une évidence. Le succès du Petit Nicolas a amené Astérix, le genre de projet pharaonique auquel je n’avais jamais imaginé m’attaquer. Et puis après Astérix, même si j’avais envie de revenir à des projets à taille humaine, il fallait faire le Petit Nicolas 2, on ne pouvait pas attendre, et je n’allais pas laisser quelqu’un d’autre le faire… Bref, les choses se sont enchaînées comme ça, et je me suis effectivement retrouvé propulsé au statut de réalisateur de films à gros (voire très gros) budgets, même si, dans chacun d’entre eux, je trouvais un moyen de glisser des choses très personnelles. Cependant, depuis un moment, l’envie devenait de plus en plus forte de revenir aux fondamentaux. Je disais en plaisantant que je voulais faire « un deuxième premier film », quelque chose d’inconfortable et de compliqué, qui me challenge et m’oblige à ne plus me reposer sur mes acquis. Et quand j’ai lu le roman de Fabrice Caro, dont tout le monde – à commencer par Fab lui-même – disait qu’il était inadaptable, j’ai senti que j’avais enfin trouvé le bon projet.

Vous signez également le scénario du film. Avez-vous fait appel à Fabrice Caro pour d’éventuels changements au cours de votre travail d’adaptation ?

Fab n’est absolument pas intervenu dans le processus d’écriture du scénario. Il ne le souhaitait pas, et d’ailleurs ça aurait été impossible. Tout comme il aurait été impossible de travailler avec un co-scénariste. Parce que contrairement à tous mes projets précédents, sur lesquels j’ai travaillé de façon très méthodique et structurée, sur des périodes de huit à dix mois, j’ai écrit le scénario du Discours de façon totalement instinctive, en deux mois seulement. Le problème de toute adaptation, c’est celui du choix. Un livre est généralement trop riche pour être condensé en un film d’une heure et demi ou deux heures. Alors que choisit-on d’enlever, pour pouvoir faire entrer l’histoire dans ce format, sans pour autant perdre l’âme du roman ? Sur le discours, le vrai problème était la structure. Le livre a une narration éclatée, mais avec une structure très littéraire. Je voulais aussi une narration éclatée pour le film (on est dans la tête de quelqu’un dont les pensées s’entre-choquent), mais avec une structure cinématographique. C’est très différent. On peut lire trois chapitres d’un livre, le poser et le reprendre le lendemain. Dans un film, on doit tenir le spectateur par la main du début à la fin. S’il lâche à un moment, on a perdu.

C’est un film visuellement très « technique » mais qui repose surtout sur le talent de ses interprètes. Souhaitiez-vous relever un nouveau défi ? Est-ce une difficulté de plus d’un point de vue créatif ?

J’espère que vous n’êtes pas en train de dire par-là que les acteurs de mes précédents films jouaient mal… (rires) Plus sérieusement, si votre plus gros challenge est le jeu d’acteur, alors c’est un problème assez facile à régler : il suffit de choisir de bons acteurs ! (ce qui, je l’avoue, est plus facile à dire qu’à faire…) En tout cas, je n’ai pas l’impression que la direction d’acteur ait été le plus gros challenge pour moi sur ce film. Ce qui était compliqué, peut-être, c’était de les aider à comprendre à quel niveau devait se jouer la scène (Est-on dans la réalité ? Dans un flashback ? Dans un flash-forward ? Dans une projection mentale ? Dans la projection mentale d’un flashback ?) Ils étaient souvent un peu perdus, ce qui se comprend.

Sur le tournage du Discours, en 2019 © Benjamin Lavernhe

LAURENT TIRARD, LE PARENT IDÉAL

Depuis vos débuts en tant que réalisateur, vous avez pris l’habitude de tourner avec une tête d’affiche. Pourquoi avoir choisi Benjamin Lavernhe, excellent par ailleurs, mais encore peu connu du grand public ? C’était un choix évident pour vous ?

J’ai souvent travaillé avec des stars, oui, d’abord parce que je faisais des films chers, et qu’il fallait des stars pour les financer, et ensuite, soyons honnête, parce que c’était des acteurs avec lesquels je rêvais de travailler. Le budget du Discours (probablement le plus petit de toute ma carrière) me permettait effectivement de choisir qui je voulais. Et c’est une chance parce que le seul que je voulais, c’était Benjamin. Je ne voyais personne d’autre. A tel point que, pour être sûr de le bloquer pour les dates de tournage (il a un agenda très chargé), je lui ai fait lire le scénario alors que je n’en étais encore qu’à la moitié !

Pensez-vous systématiquement à un acteur quand vous écrivez vos personnages ?

Non, en fait quasiment jamais. Le danger, c’est d’écrire avec quelqu’un en tête, et que la personne ensuite ne veuille ou ne puisse pas faire le film. Quand ça arrive, trouver un autre acteur devient très difficile, parce que vous avez toujours cette première personne en tête. La seule exception, peut-être, c’était sur Le Petit Nicolas. On avait du mal à se figurer la personnalité de la mère, avec mon co-scénariste, et puis à un moment, on s’est mis à penser à Valérie Lemercier, et ça nous a aidé. Et, par chance, elle a effectivement accepté de jouer le rôle.

Quel genre de directeur d’acteurs êtes-vous ?

C’est plutôt à eux qu’il faudrait demander, mais je dirais que je suis avec eux comme un parent idéal devrait l’être avec ses enfants (je dis bien « un parent idéal », ce que je suis hélas loin d’être avec mes propres enfants). Ce que j’entends par-là, c’est que je leur laisse beaucoup de liberté, mais qu’ils savent qu’ils peuvent toujours compter sur moi pour les soutenir quand ils en ont besoin, ou les remettre sur les bons rails quand ils partent dans la mauvaise direction. Les acteurs sont les seules personnes sur un plateau qui sont capables de créer de la magie à l’état pur. Et c’est ça qui fait l’âme d’un film. Alors même si j’ai une vision très claire de ce que je veux, je les laisse toujours essayer d’abord ce qu’ils sentent d’instinct. Si ça marche, super ! Et si ça ne marche pas, je leur propose ce que moi j’ai en tête.

Votre mise en scène semble très « américaine ». Vous êtes sensible à la technique : des plans très structurés, un rythme de montage maîtrisé, une musique originale parfaitement amenée…

J’ai étudié le cinéma aux États-Unis, et même si je n’ai jamais eu de fantasme hollywoodien, et que je suis de moins en moins fan du cinéma qui se fait là-bas, je dois au moins leur reconnaître un mérite, qui est celui d’aborder le cinéma comme un métier. Avant de chercher à être reconnu comme un artiste, on apprend à devenir un bon artisan. C’est presque une forme de politesse vis-à-vis du public : une narration structurée, des plans construits, un rythme enlevé, etc. C’est la base. Après, bien sûr, il faut y apporter sa touche personnelle : un peu de fantaisie, de poésie, d’originalité. Il faut même apprendre à casser les règles quand c’est nécessaire. Sinon tous les films se ressembleraient. Mais, oui, j’ai plutôt tendance à me voir comme un artisan : j’aime le travail bien fait.

Justement, la musique joue souvent un rôle essentiel dans vos films (souvent délaissée dans le cinéma français contemporain). Je constate que vous avez travaillé avec les meilleurs compositeurs : Philippe Rombi, Eric Neveux, Klaus Badelt et maintenant Mathieu Lamboley qui vous suit depuis Le Retour du héros. C’est officiel, vous avez trouvé votre John Williams ?

Il y a eu jusqu’ici comme une malédiction, qui fait que je n’ai jamais travaillé plus de deux fois avec le même compositeur. A chaque fois pour des raisons différentes, mais c’est un fait. Et je crois en effet que Matthieu va être celui qui va briser cette malédiction. On se comprend très bien, et surtout, c’est le seul avec lequel j’ai réussi à accomplir ce que j’ai essayé sur tous les films précédents, à savoir, trouver la musique (ou au moins le thème principal) avant le tournage. Ça me permet d’avoir déjà la musique en tête quand je tourne, et surtout, d’avoir des maquettes dès le début du montage. C’est extrêmement précieux.

Laurent Tirard (à gauche avec le chapeau) sur le tournage du Retour du héros © TVA Films

Mathieu Lamboley

Le compositeur Mathieu Lamboley, fidèle collaborateur de Laurent Tirard © Pika

L’ENTERTAINMENT À LA FRANÇAISE

Que représente pour vous le fait d’être cinéaste ?

Déjà, c’est l’accomplissement d’un rêve d’enfance, ce qui n’est pas rien. Ensuite, c’est quand même un des rares métiers où on se lève à 6h le matin en étant content – voire excité – d’aller au travail. Surtout quand la journée de travail consiste à faire écraser une voiture par un tracteur conduit par un gorille, ou à orchestrer une gigantesque bagarre entre une armée de légionnaires romains et un village de guerriers bretons. Et puis je crois qu’être dans une salle et entendre le public rire ou s’émouvoir devant des images que vous avez filmées est une des expériences les plus gratifiantes qui soit. Je le vis comme un privilège. 

Quels pourraient être les metteurs en scène qui vous ont influencé ?

Ils ont changé selon les étapes de ma vie. Pendant mon adolescence, c’était Spielberg, Coppola, Scorsese, et bien sûr, Woody Allen. Pendant mes études, c’est devenu Godard, Truffaut, Renoir, et tous les grands « maîtres », de Kubrick à Kurosawa, en passant par David Lean. D’ailleurs Lawrence d’Arabie reste pour moi le chef d’œuvre absolu. Aujourd’hui, ça serait peut-être les frères Coen et Wes Anderson. Mais en tant que cinéaste, celui dont je me suis toujours senti le plus proche, c’est Steven Soderbergh. J’admire son parcours. Il a fait des chefs d’œuvre, il a fait des mauvais films, il se réinvente sans cesse, il fait ce qui lui plaît et il n’a pas peur de se tromper.

Vous avez exploré des genres très différents de film en film, mais toujours en gardant en tête ce que les américains désignent comme l’entertainment

En France, le terme qui correspondrait à « entertainment », c’est « distraction ». Et c’est un terme qui a plutôt une connotation péjorative, parce qu’on l’oppose à ce qui est « sérieux ». Et allez savoir pourquoi, on semble penser que les choses « sérieuses » sont les choses les plus importantes dans la vie. J’ai une théorie (qui n’est d’ailleurs pas une théorie, puisqu’elle s’appuie sur les travaux de tous les grands théoriciens de la mythologie, à commencer par Joseph Campbell), qui est beaucoup trop longue à développer ici, mais qui pourrait se résumer ainsi : les histoires servent à rappeler à l’être humain ce qu’est le véritable sens de la vie, mais pour cela, elles doivent pouvoir l’atteindre sur le plan inconscient. Or l’être humain a laissé beaucoup trop de pouvoir à son surmoi, qui lui dit en permanence qu’il ne doit se préoccuper que des choses « sérieuses » (le travail, l’argent, etc.) Pour transmettre leur message vital, les histoires doivent donc se parer d’un déguisement qui leur permette de « distraire » le surmoi, afin d’accéder plus facilement à l’inconscient. Enfin bref, je pourrais en parler des heures, mais pour faire court, oui, ça me va tout à fait d’être un cinéaste d’entertainment !

De quel film êtes-vous le plus fier ?

Je suis obligé d’en citer trois. Mensonges et trahisons, parce que c’était le premier, et que faire un premier film, c’est déjà un accomplissement en soi. Et puis je reste sidéré du nombre de gens pour lesquels ça reste un film culte. Le Petit Nicolas, parce que même dix ans après, je le regarde et je trouve tout parfait. C’est le seul de mes films sur lequel je n’ai jamais envie de revenir en arrière et d’améliorer des choses. Et puis Le Discours, parce que c’était un énorme challenge, que j’allais sur le tournage chaque matin en priant pour que mes idées délirantes fonctionnent, que des gens ont essayé de me dissuader de le faire en me disant que j’allais me planter, que ce n’était pas du cinéma, et qu’au final… J’ai été sélectionné au Festival de Cannes !

Laurent Tirard trouvait son Petit Nicolas en la personne de Maxime Godart, en 2009 © Wild Bunch Distribution

Dans quel état d’esprit êtes-vous, à ce stade de votre carrière ?

Une partie de moi se sent fatigué et prendrait bien une année sabbatique, voire deux, voire dix. Et l’autre partie de moi lui dit « oui oui, pas de problème… Une fois que j’aurai tourné ces dix autres films que je rêve de faire ! » Je ne sais pas laquelle va l’emporter. Mais j’ai le sentiment que c’est plutôt la deuxième.

Molière, votre deuxième film, semble avoir été le point de départ d’une série de superproductions. Le potentiel commercial de vos films vous préoccupe-t-il ?

Je ne suis pas protestant (je ne suis pas religieux, du tout, d’ailleurs), mais j’ai une attitude très « responsable » vis-à-vis de l’argent (enfin, celui des autres, surtout. Le mien, c’est une cata). Le cinéma est une industrie. Un film, ça coûte beaucoup d’argent. On ne peut pas faire un film qui coûte 20 millions d’euros et se dire « je m’en fous que ça fasse des entrées ou pas ». Enfin, on peut, mais généralement, on du mal à retrouver du travail, après (rires) Quand j’ai fait le Discours, c’était un tel OVNI qu’il était évident pour moi qu’il fallait le faire avec le plus petit budget possible.

Maintenant que vous avez réalisé Le Discours, vous allez continuer à travailler sur des projets plus personnels ?

Comme je l’ai dit au début, ce n’est pas moi qui choisis, c’est le destin. A Noël l’année dernière, le destin a envoyé dans ma boîte aux lettres un scénario déjà écrit par deux jeunes auteurs, qui ne ressemble à rien de ce que j’ai fait jusqu’ici, mais sur lequel j’ai totalement flashé. Je commence le tournage le 15 mars. Et non, vous ne saurez pas de quoi il s’agit (rires)…

Qu’aimeriez-vous faire demain ?

Rester au lit. Mais je crois que ça ne va pas être possible…

 * Propos recueillis par mail, en décembre 2020.

Copyright illustration en couverture : DR/Vecteezy/Gone Hollywood.