Souvenez-vous. C’était en 1994. Quelques jours avant la Toussaint. Deux idiots tenaient le haut de l’affiche. L’un se gavait de chocolats à un arrêt de bus, prêt à raconter l’histoire invraisemblable de sa vie à qui voulait bien l’entendre. L’autre singeait successivement le Loup de Tex Avery et Elvis Presley grâce à un masque viking repêché au hasard d’un soir de déprime. Cette déflagration comique à nulle autre pareille, on la doit surtout à un jeune comique d’origine canadienne dont personne en France – absolument personne ( !) – n’avait entendu parler. Son nom est écrit en toutes lettres dans la partie supérieure de l’affiche de The Mask (C. Russell) : Jim Carrey.

L’AMÉRIQUE DÉMASQUÉE DE JIM CARREY

« From zero to hero ». La tagline de The Mask condense en quatre mots le destin de Jim Carrey, passé soudainement de l’ombre à la lumière grâce à trois films – Ace Ventura, détective chiens et chats (T. Shadyac), The Mask puis Dumb & Dumber (P. et B. Farrelly) – sortis à quelques mois d’intervalle. Car si son apparition relève de la pure et simple épiphanie côté français en 1994, nos amis américains se souviennent du pirate de la télévision qui a « braqué » l’audimat le soir de la finale du Super Bowl deux ans plus tôt, à une époque où les « halftimes shows » ne promettaient rien d’autre que des représentations de fanfares un brin désuètes. Or donc, si vous étiez de l’autre côté de l’Atlantique le soir du 26 janvier 1992, et si les majorettes avaient le don de vous agacer, vous avez sûrement zappé sur la Fox pour découvrir une farce orchestrée d’une main de maître par les frères Wayans dans leur propre show, In Living Color (1990-1994). Le sketch en question nous emmène dans les coulisses du Super Bowl où un journaliste campé par Tommy Davidson – que les frenchies connaissent surtout sous les traits du petit guerrier Wachootoo dans le second opus d’Ace Ventura – interviewe l’entraîneur d’une équipe de football américain (Jamie Foxx) à quelques minutes de la reprise du match. L’échange n’a rien de bien tordant jusqu’à l’apparition intempestive d’un spectateur qui se démène pour attirer l’attention de la caméra à l’arrière-plan. Jim Carrey, déjà lui. Encore, lui. Toujours, lui. Celui qui n’a jamais réussi son examen d’entrée au Saturday Night Live dans les années 80. Celui qu’on a brièvement aperçu chez Coppola (Peggy Sue s’est mariée, 1986) puis face à Eastwood (Pink Cadillac, B. Van Horn, 1989). À partir de 1990, le « background guy » assoit sa notoriété grâce à son corps plus élastique que caoutchouteux chez des outsiders afro-américains auxquels on devra de franches heures de rigolade en salle (Spoof Movie en 1996, puis les deux Scarry Movies en 2000 et 2001). Ce visage « qui ne saurait être compris, c’est-à-dire englobé » (Levinas E., Totalité et infini, Le Livre de Poche,1961) porte la trace de l’Infini, d’une promesse d’élucubrations bouffonnes inépuisables. En d’autres termes, Jim Carrey s’apprête à imprimer ses grimaces indélébiles sur la page blanche de l’Amérique des nineties pas encore remise des luttes idéologiques de la décennie précédente. Voici soudainement que le cartoon redécouvre son idiosyncrasie génétique sur grand comme petit écran. Le dessin animé Rambo n’a tenu qu’une saison. Les figurines du Musclor et Skeletor (Les Maîtres de l’Univers) ont été remisées au grenier. Une trentaine d’années après la fermeture des studios Warner Bros. Animation, la comédie cartoonesque s’imprime de nouveau sur les rétines dans les salles obscures grâce à trois personnages (Ace Ventura, le Masque et Lloyd Christmas) déclinés en séries animées [les initiés se souviendront du crossover entre The Mask et Ace Ventura dans la saison 2 du show consacré au détective, ndlr]. 

Jim Carrey rejoue les années lycée de Peggy Sue avec Nicolas Cage dans le film de F.F. Coppola, en 1986 © Jane O’Neal/TriStar Pictures

Jim Carrey (en haut à gauche) et la troupe d’In Living Color, au début des années 90 © E.J. Camp/Fox-TV/Kobal/REX/Shutterstock

« J’aime l’idée de la rébellion contre la réalité. » Et pour cause, Jim Carrey la mettra en application tout au long de sa carrière : qu’il incarne le pire cauchemar qu’ait connu la télévision américaine dans le seul biopic à ce jour consacré à Andy Kaufman (Man on the Moon, M. Forman, 1999), une créature informée par les ondes hertziennes (Disjoncté, B. Stiller, 1996) ou encore un avocat dans l’incapacité physique de mentir (Menteur, menteur, T. Shadyac, 1997). La perversion innerve son ADN jusque dans des œuvres en apparence gentiment calibrées pour les familles. La  Motion Picture Association of America ne s’y trompe pas puisqu’elle restreint l’accès des spectateurs de moins de 13 ans à deux des plus grands succès commerciaux de l’acteur en 1994 (The Mask et Dumb & Dumber). Six années durant, Carrey s’éclatera aussi bien – et nous avec – dans les soirées hupées de Gotham (Batman Forever, J. Schumacher, 1995) que sur les hauteurs de Chouville (Le Grinch, 2000, R. Howard) et sur les routes de Rhode Island (Fous d’Irène, P. et B. Farrelly, 2000) avant la grande débandade des deux décennies à venir. Celle de la fragmentation des cœurs (Eternal Sunshine of the Spotless Mind, M. Gondry, 2004), de l’arithmomanie galopante (Le Nombre 23, J. Schumacher, 2007) et des retours de flamme sans panache (Dumb & Dumber De, P. et B. Farrelly, 2014). Quelque chose s’est perdu au détour des années 2000, au moment même où l’Amérique toute entière n’a plus le cœur de rire à gorges déployées sur sa propre bouffonnerie. Le cœur n’y est plus. Netflix révèle la déprime de Jim (Jim & Andy: The Great Beyond, C. Smith, 2017), Vimeo son art-thérapie (Jim Carrey: I Needed Color, D. Bushell, 2017) et la télévision sa crise identitaire (Kidding, M. Gondry et D. Holstein, 2018-2020). Où est donc passé Carrey ? A cette (quasi) insoluble question, Adrien Dénouette, critique et chargé de cours à l’université, se propose d’apporter une réponse dans un ouvrage unique en son genre : Jim Carrey, L’Amérique démasquée (éd. Façonnage, 2020), préfacé par Éric Judor – que l’auteur désigne à notre grande surprise comme peut-être l’un des principaux héritiers du génie comique. Le livre d’abord. Rare sont les éditeurs à pouvoir se targuer d’envisager l’objet-livre comme une œuvre investie d’une charge symbolique. Jérôme Dittmar, l’homme derrière Façonnage Éditions, ne cache pas son « goût du papier, du bel objet et pour perpétuer un certain héritage des métiers du livre ». L’Amérique démasquée, premier titre de son catalogue, est à ce titre l’œuvre d’un enfant terrible des années 90 avec sa couverture à rabat ornée d’un design graphique minimaliste, son impression en bichromie et son petit format, très pratique pour le ranger dans la poche arrière de son jean avec deux ou trois pogs. Le contenu, ensuite.

Loin de l’hagiographie escomptée, Adrien Dénouette décrypte la carrière de Jim Carrey grâce à une approche transversale, voire transculturelle, convoquant ainsi la politique (via le « clintonisme »), la philosophie (en passant par l’inévitable case Deleuze) et bien sûr, le cinéma (Jean-Luc Godard compterait parmi les premiers grands fans d’Ace Ventura). L’enthousiasme contagieux de l’auteur déborde des quelques deux cents pages d’un livre rare, unique et nécessaire, préambule d’une série d’ouvrages graphiques réjouissants sur le mal-aimé Speed Racer des sœurs Wachowski, les vigilante movies et The Legend of Zelda. Covid oblige, notre rencontre Adrien se fait en visio-conférence, à deux jours de l’anniversaire de notre cher Big Jim. L’œil d’Adrien pétille quand nous lui faisons découvrir deux photos. La première montre Jim Carrey aux côtés d’Eddie Murphy dans son costume de professeur Foldingue sur le tournage du Grinch, en 1999. La seconde, prise par Annie Leibovitz, illustre un dossier de Vanity Fair daté d’avril 1997 sur les rois de la comédie. Robin Williams et Eddie Murphy dansent enlacés à côté de Jim Carrey, sans aucun partenaire, son statut de wonder boy l’ayant sans doute autorisé à réclamer un shooting en solo. *

© Façonnage Éditions

CARREY OVER THE TOP

Boris Szames : Que vous inspirent ces photos ?

Adrien Dénouette : Ces photos témoignent d’une époque où Jim Carrey, Eddie Murphy et Robin Williams étaient les rois du cinéma populaire, comme Arnold Schwarzenegger et Sylvester Stallone la décennie précédente. Carrey a une place à part, car lui n’a pas été découvert dans les années 80, contrairement à Robin Williams et Eddie Murphy. Son apparition incongrue et phénoménale en 1994, dans des films à l’humour très régressif, crée une réaction en chaîne dans la comédie. Pour ne citer que les plus célèbres, Williams et Murphy ont essayé peu ou prou de reproduire la formule de The Mask, en incorporant du numérique et des effets spéciaux pour créer de nouvelles configurations burlesques. Lorsque Tom Shadyac réalise Le Professeur Foldingue, Eddie Murphy lorgne du côté du burlesque schizophrène de Jerry Lewis, en particulier de Docteur Jerry et Mister Love, dont Le Professeur Foldingue est un remake. De son côté, Robin Williams interagit avec des créatures numériques dans Jumanji puis Flubber, dans lequel une petite gélatine verte lui vole carrément la vedette [comme Jim Carrey, qui obtient le rôle qu’on lui avait promis dans Batman Forever, ndlr]. L’un des enjeux du livre était de rendre à César ce qui est à César : les années 90 sont celles de la comédie populaire, de l’idiotie, du cartoon, de Jim Carrey, mais aussi de Robin Williams et Eddy Murphy.

Vous opposez d’ailleurs Jim Carrey à une autre étoile montante des années 90, Keanu Reeves, sans évoquer toutefois deux autres acteurs qui « écrasent » la décennie : Tom Hanks et Tom Cruise.

Parce que contrairement à Keanu, les deux grands Tom des années 90 ne sont pas directement ciblés par Carrey. Mais rien n’empêche d’en dire un mot : Tom Cruise n’est tout simplement pas drôle. Ben Stiller a essayé de l’attirer vers la comédie dans Tonnerre sous les tropiques, en lui confiant le rôle d’un producteur ventripotent, avec succès d’ailleurs. Mais la démence de Tom Cruise ne mobilise pas un vrai talent comique comme en est capable Robert Downey Jr., par exemple. Cruise est un pur produit des années Reagan. A partir de Top Gun, il ne dérogera pas du spectacle de la puissance, et ce sans la moindre autodérision, ce qui le rend inéligible à la comédie. Tom Hanks, lui, évolue dans des zones de représentation plus subtiles, complexes et sophistiquées, qui n’en font pas une cible pour la parodie. C’est comme si son physique normal et l’humanisme de ses rôles le rendaient inattaquable, ce qui est très intéressant et beau, par ailleurs. En revanche, Keanu Reeves est le client idéal pour la satire. Ses rôles de ténébreux, sa beauté prude et le penchant de sa filmo pour le « reborn » en font un antagoniste absolu de Jim Carrey. Ace Ventura en Afrique se moque explicitement de lui, et plus particulièrement de son rôle dans Little Bouddha, où il joue Siddhârta [en plus de parodier deux films de Stallone : Cliffhanger et Rambo 3, ndlr] . Carrey et Reeves sont tous les deux canadiens, nés la même année, et ont fait leur apparition à peu près au même moment en incarnant des visions contraires au sein des productions mainstream de l’époque. L’un tire le cinéma populaire vers la régression, l’autre vers la cybernétique, le transhumanisme et la sublimation numérique du corps. Ce clash devait avoir lieu. Je me suis contenté de le décrire, d’abord parce que cela me faisait rire, mais aussi parce qu’il explique le virage qu’a pris le cinéma populaire par la suite. Aujourd’hui, Hollywood s’est rangé du côté de Keanu. Jim et le spectacle de la régression ont déserté les multiplexes.

Quand Hollywood fantasme les divinités des contrées lointaines dans Little Bouddha de Bernardo Bertolucci, en 1993© Richard Blanshard/AMLF

Jim Carrey tâcle l’américanocentrisme sous les traits d’un détective bas du front dans Ace Ventura en Afrique, en 1995 © Marsha Blackburn/AMLF

L’apparition de Jim Carrey au cœur des années 90 a-t-elle été favorisée par une seule « déflagration burlesque » au cinéma ?

On constate une sorte d’alignement des planètes très favorable à l’émergence de l’idiotie, entre 1992 et 1994. D’une, l’élection de Clinton indique qu’une page idéologique se tourne, à la fois dans le réel mais aussi dans la représentation que l’Amérique se fait d’elle-même au cinéma. Dans la décennie précédente, Ronald Reagan avait marqué de son empreinte toute la pop culture des années 80 jusqu’au début des années 90, comme si l’époque toute entière s’était convertie au néo-héroïsme de ses discours. Or, si Jim Carrey arrive subitement en 1994 au cinéma, c’est d’une part lié à la vogue du cartoon, dans le sillage de l’immense succès de Qui veut la peau de Roger Rabbit (1988), mais aussi à une volonté sarcastique de rire du triomphalisme déchu de la décennie précédente. Pourquoi veut-on tourner la page ? Parce la rivalité géopolitique sur laquelle s’était construit le discours de Reagan s’est effondrée. Il y a certes eu la guerre du Golfe, mais elle a été trop polémique pour rejaillir « glorieusement » sur l’histoire des États-Unis. Bill Clinton incarne la gauche new look décontractée et moderne qui assume de mener une présidence presque bicéphale avec sa femme Hillary. Le conservatisme reaganien est balayé par un nouveau discours, progressiste. Preuve en est des souvenirs que l’on garde de Bill Clinton : un fou rire avec Boris Eltsine, des apéros saucisson avec Jacques Chirac et l’affaire Monica Lewinsky. C’est l’envers comique de la décennie précédente. Jim Carrey émerge au beau milieu de ce cette grande pantalonnade, comme s’il appartenait à l’écosytème culturel des traces de spermes sur la robe et aux aveux de parjure en mondovision. Sur le terrain des images, c’est le visage des années Clinton.

LE RIRE DU REFOULÉ

Ace Ventura marque la découverte de Jim Carrey en France. Aux États-Unis, on l’attribue plutôt à Dumb & Dumber, sorti également la même année. Pourquoi cette différence ?

Ace Ventura a tout simplement été mieux distribué que Dumb & Dumber en France. On l’a vendu comme un film pour enfants. Cela dit, le film avait été remarqué par la critique française, notamment par les Cahiers du Cinéma. Dumb & Dumber n’a eu droit en revanche qu’à très peu de copies. Le « dumb », c’est-à-dire l’idiotie chimiquement pure, cartoonesque, n’a pas réellement fonctionné sur les spectateurs français, plus rétifs. Elle a fini par s’infiltrer en VHS. Les américains sont beaucoup plus décomplexés que nous devant l’idiotie : la tradition burlesque est infiniment supérieure aux États-Unis. Ce qui n’a pas empêché The Mask de cartonner en France et à l’international. C’est surtout ce film-là qui fait instantanément de Jim Carrey une star mondiale au milieu des années 90.  

The Mask me paraît d’ailleurs tout autant, et peut-être davantage, contenir l’ADN de Jim Carrey qu’Ace Ventura

The Mask, Dumb & Dumber et Ace Ventura déclinent chacun l’ADN de Jim Carrey de manière différente. Ace Ventura explose le spectacle de la puissance depuis l’intérieur sous la forme d’un attentat très terroriste dans son genre. Dumb & Dumber contient l’idiotie. The Mask évoque le cartoon, mais aussi l’idée que la plasticité faciale de Jim Carrey, travaillée dans ses jeunes années, lui permet de jouer des personnages schizophrènes dont le masque tombe. Menteur, menteur et surtout Fous d’Irène révèleront l’apport comique fondamental du corps burlesque de Jim Carrey : un corps moderne qui ne se contient plus, dans tous les sens du terme. C’est pourquoi, de l’idiotie à la régression en passant par la schizophrénie, l’ADN de Carrey tourne autour de la notion d’incontinence.

C’est ce qu’explique le psychiatre : « Nous portons tous un masque pour adopter une image plus acceptable. » Mais Jim Carrey n’aurait-il pas explosé sa propre représentation dès The Mask ?

The Mask est presque un contremploi de ce point de vue. Quand Stanley Ipkiss met le masque, il devient l’individu social qu’on rêverait tous d’être, une version monstrueuse mais aussi améliorée de lui-même. C’est Fous d’Irène qui permettra à Jim Carrey d’accorder sa fonction grimacière et burlesque à quelque chose d’universel. Tout homme civilisé peut se reconnaître en Charlie, le policier en burnout schizo de Fous d’Irène, qui est d’ailleurs l’un des plus grands films jamais réalisés sur la masculinité et son ridicule, thème trop peu exploité à Hollywood.

Chuck Russell et Jim Carrey sur le tournage de The Mask, en 1993 © Kimberly Wright/New Line Cinema

En plateau avec Peter, Lloyd et Harry, le trio derrière le succès de Dumb & Dumber en 1994 © Peter Farrelly

LES IDIOTS DÉGUISÉS EN GANGSTERS

Vous expliquez dans votre livre que Jim Carrey apparaît dans la décennie des « idiots déguisés en gangsters » de Scorsese. Croyez-vous à un rendez-vous manqué entre l’acteur et le cinéaste ?

Raté, non. Mais effectivement, Jim Carrey aurait pu être utilisé par Martin Scorsese. Preuve en est avec la seule comédie du réalisateur, La Valse des pantins, portée par Jerry Lewis, l’une des grandes influences de Jim Carrey. Scorsese est sans doute le seul des movie brats du Nouvel Hollywood à placer l’idiotie de notre espèce au-devant de ses préoccupations – c’est ce qu’il fait d’ailleurs magistralement dans Taxi Driver, même si le film doit énormément au scénario de Paul Schrader et à la performance de De Niro. Scorsese a vu de ses propres yeux les gangsters qu’il admirait dans sa jeunesse, à New York. Il n’a jamais oublié que ces « wise guys » étaient les plus grands idiots imbus d’eux-mêmes que l’Amérique ait jamais portés. Cette fierté très drôle – parce que médiocre – éclate dans Les Affranchis puis Casino. On la tourne également en dérision dans Le Loup de Wall Street, burlesque au possible. Au fond, Scorsese est du côté de l’idiotie, de la comédie. Tout l’inverse d’un Coppola, qui va à fond dans le tragique.

De Palma s’y est essayé avec Mafia Salad.

C’est loin d’être anecdotique ! Scorsese, cinéaste cinéphile, a parfaitement compris que Brian De Palma annonçait la décennie à venir avec Scarface, qui infuse dans la culture populaire à partir de la fin des années 80. Le gangsta rap doit tout à la posture provocatrice de Tony Montana. La comédie qu’avait inoculée Scarface – celle d’un type qui a tellement envie de vivre son rêve d’Amérique qu’il finit par les faire exploser, l’Amérique et son rêve – est arrivée trop tôt. Scorsese a parfaitement tiré les leçons de Scarface. Il comprend que la fierté idiote d’être américain va exploser dans les années 90. Scarface, et peut-être Mafia Salad, plaident pour la précocité du cinéma de Brian De Palma.

L’idiotie qui explose dans les années 90 avec Jim Carrey est peut-être contenue dans Scarface, mais elle est aussi synthétisée dans un tout autre genre de cinéma, celui des frères Farrelly. On peut s’étonner qu’ils n’aient pas tourné davantage ensemble…

L’histoire commune des Farrelly et de Carrey est très belle. Une belle histoire de fraternité dans le style… Des Farrelly justement ! Car au fond, c’est Jim Carrey qui les révèle, et donc qui les complète. Lorsqu’ils arrivent à Hollywood, à la fin des années 80, les deux frères ont déjà écrit Kingpin et Mary à tout prix mais n’arrivent pas à les faire. C’est le succès de Dumb & Dumber qui les propulse. Aujourd’hui, avec le recul, leur influence sur la comédie est énorme. À mes yeux, ce sont les derniers grands réalisateurs de comédie populaire…

… dont on tarde un peu trop à reconnaître l’immense talent !

Le rire, dans toutes les gammes d’art existantes, aura toujours la portion congrue. Quand on a le désir d’un peu de reconnaissance, on finit par faire du drame, comme beaucoup de réalisateurs de comédies des années 90 : Todd Phillips, Adam McKay et les Farrelly, donc. Green Book est selon moi le meilleur film dramatique d’un ancien comique, loin devant le Joker de Todd Phillips, que je trouve médiocre. Si la comédie avait un autre statut – ce qui n’arrivera jamais – Peter Farrelly n’aurait pas attendu Green Book pour être récompensé d’un Oscar, et donc reconnu par ses pairs. Green Book est à ce titre un film de la maturité, de « l’après-comédie ». Les Farrelly ne peuvent plus faire du burlesque ? Peut-être. Mais ils peuvent toujours réaliser des films plus sérieux et recevoir des Oscars. Le succès académique de Green Book est à la fois un bon et un mauvais signe. C’est la confirmation d’un grand auteur, et le constat que la comédie devra éternellement se draper du drame pour être considérée. Parce qu’au fond, Green Book raconte la même chose que Dumb et Dumber, hein.

Joe Piscopo (à gauche) et Danny DeVito (à droite) jouent aux idiots déguisés en gangsters pour Brian De Palma (au centre) dans Mafia Salad, en 1986 © MGM

Martin Scorsese pose avec ses « wise guys » (Ray Liotta, Robert De Niro, Paul Sorvino et Joe Pesci) pour la sortie des Affranchis, en 1990 © Warner Bros.

LE TRASH SELON JIM

Le « succès XXL de Jim Carrey »  est-il vraiment dû à son incontestable maîtrise de « l’art flamboyant du racolage », comme vous l’écrivez ?

Jim Carrey a fait ses classes à la télévision dans In Living Color, une émission de sketchs fauchée portée par une fratrie d’afro-américains, les frères Wayans. Leur stratégie consistait à prendre le contre-pied du Saturday Night Live, leur grand concurrent, par la provocation et ce que j’appelle effectivement du racolage par le trash, la caricature et l’outrance. Jim Carrey a conservé cette stratégie, au point de devenir une sorte d’hyper-commercial de lui-même. Contrairement à des acteurs plus embarrassés par la promo et la télé, lui ne refuse jamais de faire la publicité de ses films, attendu qu’il joue des personnages qui font déjà la publicité d’eux-mêmes. Au milieu des années 90, il n’y a pas vraiment de différence entre Ace Ventura et l’acteur qui vous vend Ace Ventura dans un talkshow. Jim Carrey continue de faire dans le réel ce qu’il joue dans les films, ce qui en fait une créature médiatique spectaculaire, largement plus à l’aise que n’importe qui devant une caméra. L’acteur a parfaitement compris qu’il était dans une époque publicitaire, excessive, et donc racoleuse. Ce qui ne le dérange pas, bien au contraire ! Simplement, il surjoue le jeu, pour le faire exploser par ses outrances. Ce que j’appelle « exploser le cahier des charges en le satisfaisant trop ».

Vous datez au Grinch le point d’orgue commercial de sa subversion. Existe-t-il un « Jim Carrey confidentiel » ?

Le Grinch domine le box-office américain de l’an 2000. C’est un vrai film subversif qui rend la féérie de Noël complètement nauséeuse sans remettre les pendules à l’heure du merveilleux à la fin. L’imagerie reste abjecte et démonstrative d’un bout à l’autre du film, c’est très fort. L’autre détournement confidentiel et qualitatif qui a eu lieu un an auparavant, c’est Man on the Moon de Milos Forman. Le film raconte l’histoire d’Andy Kaufman, un vrai pirate de la télévision qui sévissait à visage découvert au tournant des années 80. Kaufman ne jouait jamais le jeu du spectacle. En un sens, Kaufman et Carrey ont le même ADN. Les deux veulent détruire le spectacle de l’intérieur en produisant un contre-spectacle, et non sa dénonciation pure et simple (ce qui est non seulement très bête, mais en plus sans effets). La vraie subversion, c’est quand on fait mine de jouer le jeu pour mieux le détruire. C’est ce que faisait Kaufman, et ce qu’a fait Man on the Moon, qui est l’histoire faussement classique d’une vraie ridiculisation du spectacle hollywoodien. À sa sortie, le film n’a pas marché du tout, mais il est considéré aujourd’hui comme un très grand film. Donc oui, il existe bien un grand chef d’œuvre « confidentiel » de Jim Carrey.

Milos Forman dirige Jim Carrey sur le tournage de Man on the Moon, en 1998 © François Duhamel/Universal Pictures

Le Grinch aux côtés de son producteur, Brian Grazer (à gauche) et son réalisateur, Ron Howard (à droite), en 199) © Universal Pictures

LA DOMESTICATION DU COMIQUE

Jim Carrey a traversé les années 90 sans aucune incursion chez Disney, contrairement à Robin Williams. Y aurait-il une incompatibilité génétique, voire ontologique, entre l’acteur et le studio ?

Tout à fait. La filiation génétique la plus évidente de Jim Carrey, avant même Jerry Lewis, c’est Tex Avery – The Mask y fait d’ailleurs constamment allusion. Avery et Carrey se moquent de la féérie Disney, c’est l’envers ricaneur du merveilleux dans le cartoon. A l’inverse, Robin Williams a pu attirer l’attention de Disney grâce à Mork, un personnage d’extra-terrestre mignon et fédérateur, dans une sitcom des années 70. Anecdote intéressante : Jim Carrey finira par jouer pour Disney dans Le Drôle de Noël de Scrooge, de Robert Zemeckis. Mais le film est tellement macabre, morbide, mortuaire, que Disney l’a renié . Le studio n’en a littéralement pas reconnu la paternité, en l’excluant de sa liste de « classiques » [par une drôle d’ironie du sort, M. Popper et ses pingouins est disponible sur Disney + depuis le rachat de la Fox, producteur du film, par Disney, ndlr]. La Reine des Neiges accomplira sur un terrain féérique ce que faisait déjà Scrooge : mettre en évidence la rencontre entre Disney et l’imagerie numérique autour d’une même aspiration frigide et puritaine. L’excès caricaturiste de Carrey est incompatible avec Disney, c’est l’éternel Némésis. 

L’humour « disneylandisé » aurait donc désarmé Jim Carrey ?

Bien sûr. C’est même l’un des paris de mon livre : expliquer pourquoi Jim Carrey a disparu. La comédie populaire n’existe plus parce que Marvel et Disney l’ont complètement vampirisée. Cette disparition a été organisée très consciemment par le Marvel Cinematic Universe dès la sortie du premier Iron Man, en 2008. Robert Downey Jr. retourne comme une crêpe toute la noirceur du super-héros dominant des années 2000, qui est le Batman de Nolan, en injectant à l’héroïsme une dose d’ironie. À partir de ce film, Marvel invente pour ses super-héros une armure récupérée ensuite par Disney : le second degré, qui n’est en vérité qu’une domestication du comique. Car l’ironie n’est ici qu’une façade, jamais la morale des films ne s’abandonne à la pure dérision. Les films s’en remettent toujours au spectacle de la puissance, à un retour triomphal de l’héroïsme et du merveilleux. Ce néo-puritanisme digital a quelque-chose d’hypocrite. On joue le jeu du rire pour éviter qu’un Jim Carrey ne resurgisse. La stratégie de Marvel est d’éteindre le rire, toute possibilité de détournement sarcastique. Dont acte, puisqu’il n’existe plus de comédie américaine dans les multiplexes. 

On s’étonne beaucoup de retrouver une certaine dose d’ironie dans les nouveaux Star Wars, par exemple, ou dans certains films d’horreur mainstream

Le blockbuster ironique est en bonne santé, oui. De même que l’horreur à petit budget. Le comique pourrait très bien s’inviter de ce côté-ci, sous couverture pour ainsi dire. Dans les années 80, le cartoon s’invente dans les sous-genres horrifiques du splatter, du body horror, de Jim Muro avec Street Trash par exemple. Le réalisateur de The Mask, Chuck Russell, vient du Z et de l’horreur lui aussi [on lui doit notamment Les Griffes du cauchemar (1987) et le remake de The Blob (1988), ndlr]. L’horreur et la comédie partagent une relation très ténue à la mort. C’est un peu bizarre de dire ça à propos de la comédie, mais je pense que le rire découle de notre conscience de la mort. Et même de l’idiotie ontologique qui en découle : nous sommes la seule espèce vivante consciente de sa putréfaction à venir – c’est gaguesque. Tout ça pour dire que le rire reviendra peut-être de ce genre voisin qui est l’épouvante, l’horreur, lequel a le vent en poupe et recrute chez les comiques : Jordan Peele, réalisateur de Get Out et Us, vient de la comédie ; le Halloween de David Gordon Green a été co-écrit par Danny McBride (Kenny Powers), l’un des comiques de la galaxie Judd Apatow. La terreur y apparaît dans le film de façon très mécanique, presque sous forme de gags.

Vous citez Judd Apatow avec lequel vous n’êtes pas non plus très tendre dans votre livre puisque vous épinglez son humour très nombriliste.

Je suis en effet beaucoup plus convaincu par le producteur Judd Apatow (Mes meilleures amies, Freaks and Geeks, Very Bad Cops, Anchorman, Frangins malgré eux), que le réalisateur (40 ans, toujours puceau, En cloque, mode d’emploi). Apatow s’aime beaucoup. Son cinéma s’apprécie, en quelque sorte, j’ai l’impression de voir quelqu’un me raconter qu’il adore passer du temps avec lui-même. Et puis, en relativisant un petit peu son importance, je voulais réparer une injustice. Apatow a été reconnu beaucoup plus vite par la critique que la génération des Farrelly et des Wayans. Phénomène que j’attribue à l’aspect plus cérébré, self-conscious et verbal, de l’idiotie qu’il travaille. Mais selon moi, non, Judd Apatow n’est pas le roi d’un nouvel âge d’or de la comédie. Beaucoup moins que les Farrelly, ce qui se vérifie commercialement.

« Judd Apatow n’est pas le roi d’un nouvel âge d’or la comédie » © Mark Seliger/Rolling Stone

JIM CARREY VS. DONALD TRUMP

Qu’est-ce que l’oeuvre récente de Jim Carrey nous raconte de la gouvernance Trump ?

Elle nous raconte que Trump est plus fort que la comédie, parce qu’il se caricature très bien tout seul. La seule chose qu’on pouvait faire contre lui a été faite par Jim Carrey il y a 25 ans : jouer Ace Ventura. Soit le spectacle de la win qui dérape dans l’idiotie. Mais aujourd’hui la comédie a disparue, et personne n’a pris la relève de l’idiotie. Si bien qu’elle a resurgit dans le réel, sous la forme d’un gros président tristement cartoonesque.

Jim Carrey a-t-il un avenir dans une époque qui recycle les icônes des années 90 avec son concours (Sonic) et l’accuse de produire des gags transphobes ?

Vous faites sûrement allusion à cette internaute qui a demandé à Netflix en 2019 de retirer Ace Ventura de son catalogue à cause du fameux gag transphobe. Cette réaction est dans la lignée de la cancel culture : on efface ce qui ne convient plus d’un point de vue éthique. La plainte a été immédiatement ridiculisée par une grande majorité d’internautes qui avaient bien compris que le gag, certes transphobe, était porté par un personnage caricatural auquel il est impossible de s’identifier. Ace Ventura est avant toute chose une autocaricature, une présence excessive et grotesque dont aucun propos n’est à prendre au premier degré. Pour le reste, l’œuvre de Jim Carrey commence à peine à être comprise et reconnue. Plutôt que de souhaiter son retour, je dirais qu’il est temps de réinventer de nouvelles formes de comédies populaires. Les nouvelles générations doivent retrouver la saveur et l’arôme de la vraie provocation, pour créer de nouveaux événements comiques au cinéma et un peu partout ailleurs. Jim Carrey sera toujours là pour nous éclairer de ses interventions d’une très grande éloquence – c’est l’une des personnalités publiques les plus éloquentes du monde, et je pèse mes mots – mais c’est du côté de la jeunesse qu’il faut regarder, et donc de Youtube, d’Insta, de TikTok. À eux de nous dégouter, de nous surprendre, et de nous infliger des coups de vieux !

* Propos recueillis par téléphone, le vendredi 15 janvier 2021.

Copyright illustration en couverture : Dan Evans.

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