Comment Ida Lupino a mis une claque à Hollywood

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C’était une « grande bonne femme, grande actrice, grande réalisatrice, grande tout » disait d’elle le cinéaste Henry Hathaway, le salopard auto-proclamé d’Hollywood, d’ordinaire peu porté sur la flatterie. Elle-même préférait se surnommer la « Bette Davis du pauvre ». Et pour cause, Ida Lupino a refusé plus d’une fois des rôles taillés pour l’actrice dans les années 40. Aussi les studios Warner suspendront-ils régulièrement son contrat en guise de punition. C’était ignorer la farouche indépendance et l’opiniâtreté d’une artiste hors-pair passée un court laps de temps à la production et la réalisation dans une industrie majoritairement dominée par des hommes.

Ida Lupino en payera le prix cher. Les réalisateurs cinéphiles du Nouvel Hollywood ne la mentionneront jamais dans leur panthéon. Aussi faudra-t-il attendre les années 90 pour que Martin Scorsese reconnaisse que « ses films marquent une date dans l’histoire du cinéma américain ». En France, Ida Lupino revient discrètement sur le devant de la scène en 2014 à l’occasion d’une nécessaire rétrospective de son œuvre organisée par le Festival Lumière. Réalisatrice et professeure de lettres classiques, Géraldine Boudot est présente à Lyon cette année-là. Le sort tragique et l’œuvre résolument moderne de la cinéaste précurseure lui inspirent un passionnant documentaire, Ida Lupino, la fiancée rebelle d’Hollywood, raconté d’une voix rauque et langoureuse par Anna Mouglalis. *

LA FIANCÉE REBELLE D’HOLLYWOOD

Boris Szames : Qu’est-ce qui vous a séduit chez Ida Lupino ?

Géraldine Boudot : Son caractère. On le distingue particulièrement bien à travers ses choix de carrière. Elle a plus ou moins réussi à conserver une marge de liberté assez conséquente, au point de pouvoir refuser des contrats, tout en restant dans un système hollywoodien très contraignant. Elle refuse par exemple le rôle principal d’Alice au pays des merveilles quand elle arrive à Hollywood, alors qu’elle vient de signer un contrat avec la Paramount, précisément en vue de jouer dans ce film. Lupino prend ensuite des risques et montre un tempérament bien déterminé. Quand elle devient réalisatrice, elle met une claque au cinéma hollywoodien avec son côté très Nouvelle Vague avant l’heure. Son premier film Avant de t’aimer s’empare non seulement d’un sujet tabou avec un personnage féminin très fort, mais il est aussi tourné dans des décors naturels, avec des plans séquences qui nous embarquent dans un destin féminin. Sa réalisation est très novatrice et très libre.

Cette franche liberté l’empêche d’être une actrice de premier ordre dans les années 30…

Je pense au contraire qu’Ida Lupino s’impose déjà à cette époque. Elle décide très tôt de ne pas rester cantonnée aux seconds rôles. Se dégager des rôles de jeunes filles insignifiantes lui permet d’incarner assez vite des personnages très consistants, notamment dans les films de Raoul Walsh. Dans les années 40, elle partage l’affiche avec Humphrey Bogart sans être son faire-valoir. Ils avaient tous les deux des tempéraments très similaires d’ailleurs. Ils ne se considéraient pas comme de simples comédiens employés par les studios pour répondre à leurs attentes et à celles des réalisateurs. Walsh témoigne qu’Ida Lupino avait vraiment envie de comprendre comment se faisaient les films. Elle allait dans les salles de montage, essayait de comprendre le découpage, même si elle n’avait pas d’emblée l’intention de passer à la réalisation. Elle avait en tout cas cette curiosité de ne pas rester sur son siège d’actrice à attendre qu’on lui dise « Action ! »

Il y a davantage de femmes scénaristes que réalisatrices à Hollywood dans les années 40. Qu’est-ce qui amène Ida Lupino à se tourner vers la réalisation, le scénario et la production ?

Ida Lupino a sans doute compris assez rapidement qu’elle n’arriverait jamais à mener une vraie carrière dans l’écosystème machiste des studios hollywoodiens. Elle avait une chance de conquérir sa liberté en passant par la production puis la réalisation. La société qu’elle fonde avec son mari Collier Young lui permet de relever cette mission impossible à la fin des années 40. C’est d’ailleurs une sorte de hasard qui l’amène à réaliser son premier film. Le réalisateur qu’elle avait choisi a eu un accident cardiaque au début du tournage. Elle se trouve alors toute désignée pour le remplacer. Même si les circonstances l’ont amené à ce poste, elle a continué dans cette voie par la suite.

LA VIE PASSIONNÉE D’IDA LUPINO

Ida Lupino est issue d’une longue tradition théâtrale lorsqu’elle arrive à Hollywood. Ses films semblent plutôt dénués de tout artifice.

Ses films sont surtout intimement liés à ses convictions politiques. C’était une femme de gauche qui soutenait Roosevelt depuis les années 30. Elle prend également conscience assez tôt qu’une frange de la société américaine n’a droit à aucune représentativité à l’écran. Elle a souvent dit que c’était une discussion avec un cinéaste italien qui l’avait amené à traiter des sujets tels que le viol ou les filles-mères. Au milieu des années 40, Roberto Rossellini lui aurait dit être surpris que le néo-réalisme ne soit pas encore arrivé aux États-Unis. Ida Lupino a eu tout de suite envie de proposer un autre cinéma dans la droite ligne du néo-réalisme italien.

Ida Lupino annonce également le Nouvel Hollywood. C’est d’ailleurs lorsqu’il émerge qu’elle disparaît.

Sa carrière de réalisatrice pour le cinéma est très brève puisqu’elle ne réalisera plus qu’un seul film après Bigamie, en 1953. Comme la distribution de son dernier film a été un échec, il devient relativement impossible pour elle de réaliser et produire seule. Quand le Nouvel Hollywood émerge, Ida Lupino est déjà passée à la réalisation pour la télévision. Les réalisateurs de cette génération ne lui ont pas trop tendu la perche, sans doute parce que son dernier film, Le Dortoir des anges, est déjà un peu daté par rapport à ce qui se faisait à l’époque. Quand elle le réalise, Ida Lupino a déjà une cinquantaine d’années. C’est un film qui cherche à aborder l’homosexualité féminine sans vouloir se l’avouer. Lupino se retrouve déjà en décalage avec la modernité des années 60, comme si elle était déjà un peu désuète.

La télévision lui offre-t-elle la même marge de liberté qu’à Hollywood ?

Ida Lupino vient à la télévision par nécessité, mais elle y trouve néanmoins son compte. Elle est alors mariée à l’acteur Howard Duff, blacklisté pour ses opinons politiques. Elle se retrouve donc seule à devoir ramener de l’argent au foyer. Comme sa société s’est un peu cassée la figure, elle en fonde une autre, Bridget Productions, destinée à la production pour la télévision. C’est une deuxième partie de carrière qui présente pas mal de choses intéressantes. Je ne m’y suis pas trop attardée dans mon documentaire car Lupino est dans un système contraint. Elle est alors une sorte d’exécutante ou de « technicienne de la réalisation » dans ce système économique. Le personnage qu’elle incarne dans un épisode de Drôles de dames ressemble plus ou moins à ce qu’elle devient dans les années 70. Ida Lupino ne s’entend alors plus du tout avec sa famille. Elle devient paranoïaque et acariâtre, l’alcool aidant beaucoup. Elle se retranche dans une propriété avec ses animaux. Seule une jeune femme qu’elle a prise pour fille de substitution trouve encore un peu grâce à ses yeux. C’est elle qui l’aide d’ailleurs à rédiger son autobiographie. Sa fin de vie est plutôt pathétique

Pourquoi Ida Lupino est-elle tombée dans l’oubli selon vous ?

La frange féministe de la cinéphilie ne l’a pas aidée. Elle lui reprochait sa passivité. D’autres pointaient du doigt l’aspect mélodramatique de ses films. Ils ont mis en avant ce qu’ils estimaient être des défauts plutôt que de voir ce qu’elle avait apporté au cinéma. Ce qui ne l’a peut-être pas aidé non plus, c’était d’être une femme et de mettre en avant principalement des personnages féminins. Le seul de ses films qui trouvait vraiment grâce aux yeux d’une grande partie de la critique, c’était Le Voyage de la peur, un film noir avec trois personnages masculins, dont un tueur en série. Sans doute que ça correspondait davantage aux critères cinéphiliques d’une époque.

Quels films synthétisent le mieux à vos yeux la réalisatrice Ida Lupino ?

Le premier, Avant de t’aimer, car il est bref et extrêmement tenu de bout en bout. On suit le parcours d’une femme qui tombe enceinte sans l’avoir voulu et trouve le moyen de se reconstruire après avoir abandonné son enfant. Je l’aime autant pour son sujet que pour ses innovations en matière de réalisation. Outrages mérite aussi de rester à la postérité, notamment pour la séquence de viol qui n’est pas montrée, mais dont on comprend le traumatisme pour l’héroïne. Le film démontre un sens du cadre et du rythme extraordinaire.

* Propos recueillis par téléphone, le 10 novembre 2021.

Ida Lupino, la fiancée d’Hollywood, est actuellement disponible sur Ciné +.