Helen qui ? Ah oui, Helen Scott, l’interprète des fameux entretiens Hitchcock/Truffaut ! La femme qui accomplit ce travail, certes titanesque mais ponctuel, méritait-elle une biographie ? Et comment ! a estimé son auteur Serge Toubiana, figure éminente des Cahiers du cinéma, ancien directeur de la Cinémathèque française, actuel président d’Unifrance. Pourtant le nom d’Helen Scott ne figure pas sur la couverture. Comme si l’Amie américaine (éd. Stock) était condamnée à rester dans l’ombre.

C’est qu’Helen Scott avait déjà vécu plusieurs vies et traversé plusieurs océans lorsqu’elle rencontra François Truffaut. Son enfance à Paris tandis que son père effectuait des reportages aventureux en URSS, sa fréquentation des syndicalistes américains des années 30 puis des Français réfugiés aux États-Unis pendant la guerre, son mariage-éclair au mystérieux Mr Scott dont elle gardera le nom, son travail pour Radio Brazzaville toujours pendant la guerre, sa traversée du désert pendant le maccarthysme… On croirait suivre une version féminine de Zelig (W. Allen, 1983). C’est son entrée un peu par hasard au French Film Office qui la sauva et lui permit de rencontrer les cinéastes de la Nouvelle Vague (pas seulement Truffaut)… Et le cinéma. Habile à tisser des liens entre réalisateurs, producteurs, scénaristes, distributeurs, elle devint peu à peu une figure importante du milieu sans jamais parvenir à passer entièrement de l’autre côté du miroir. À partir de ce moment, tout change : la profusion de lettres échangées avec François Truffaut pendant près de ving-cinq ans permet d’accéder à tous les détails de sa vie et toutes les facettes de sa personnalité. On suit aussi son entrée progressive dans une cinéphilie de plus en plus avertie, ses efforts pour faire aboutir certains projets de films, ses échecs aussi à entrer vraiment dans l’intimité de Truffaut. *

LA FEMME D’À CÔTÉ

Florence Arié : Le grand public ne connaît d’Helen Scott que sa voix et sa photo presque de dos, lors des entretiens Hitchcock/Truffaut. Est-ce le poids écrasant de ces deux réalisateurs qui l’a comme effacée ?

Serge Toubiana : Le grand public ne connaît pas Helen Scott, et c’est la raison pour laquelle j’ai voulu écrire ce livre et retracer son parcours. Lors des fameux entretiens entre Truffaut et Hitchcock en août 1962, elle avait accompagné le réalisateur français et lui servait d’interprète. Son rôle s’arrêtait là. A l’époque Helen Scott travaillait comme attachée de presse du French Film Office (le bureau new-yorkais d’Unifrance Films). Cette semaine passée aux côté de Truffaut et d’Hitchcock l’avait subjuguée, elle était fière d’être entre ces deux hommes et de permettre leur échange, d’un côté un jeune cinéaste français âgé de trente ans, qui venait de terminer son troisième film, et de l’autre un Maître âgé de soixante ans au faîte de sa carrière artistique à Hollywood. Ce fut pour elle une expérience à la fois passionnante et enrichissante. 

Elle semble pourtant avoir joué bien plus qu’un rôle de traductrice pour ce livre  ?

Oui, elle a joué un rôle important dans l’édition de l’ouvrage, Le cinéma selon Hitchcock – premier titre de la première édition chez Robert Laffont -, non seulement en transcrivant une grande partie des entretiens en anglais, mais surtout en orientant l’ouvrage en direction du public le plus large. Dans de nombreuses lettres à Truffaut, elle parvient à le convaincre de se débarrasser d’un jargon trop cinéphile à son goût. Leurs échanges sont passionnants.

Votre livre à vous commence un peu comme un film : une rencontre, un flash-back, un autre… C’est voulu ?

Oui, j’ai voulu d’emblée imprimer un rythme : Helen voit pour la première fois François Truffaut derrière les vitres de l’aéroport de New York et sa vie change. Ce jeune homme va changer sa vie… Love at first sight, ce qui veut dire : un coup de foudre.

Maquette de la couverture de la première édition française aux éditions Robert Laffont, 1966 © La Cinémathèque française/Fonds François Truffaut

LES QUATRE CENTS COUPS

Cette biographie nous fait traverser plusieurs mondes successifs – l’URSS des années 20, le Brazzaville de la France Libre, Nuremberg pendant le grand procès, les États-Unis maccarthistes, le New York des années 60… Là encore, on croirait traverser des scènes de films, des tableaux. La vie d’Helen Scott pourrait-elle faire un bon film ?

Sans doute, tant sa vie fut une aventure. J’ignorais à peu près tout de sa vie avant sa première rencontre avec Truffaut en janvier 1960. Il m’a fallu mener une enquête à partir d’indices recueillis ici ou là. Car Helen évoque très peu son passé dans ses lettres à Truffaut. Soit par pudeur, soit parce qu’elle n’en est pas très fière, soit aussi parce qu’elle sait que Truffaut ne s’intéresse au fond qu’au cinéma et que la politique l’indiffère. Ce travail d’enquête a été passionnant, comme s’il fallait rassembler les pièces d’un puzzle pour dessiner le parcours de sa vie. Je savais qu’elle avait travaillé aux côtés de Geneviève Tabouis [célèbre journaliste française de l’époque, N.D.L.R.] pendant la guerre ; alors j’ai lu ses ouvrages concernant son rôle dans la Résistance à New York à partir de 1940 – un de ses ouvrages est d’ailleurs dédié à Helen Scott. De même, je savais qu’Helen avait reçu la médaille de la France Libre en 1965, mais j’en ignorais la raison. Elle a non seulement été une héroïne mais surtout pour moi un personnage vraiment romanesque. 

Bien que ce soit sa biographie, Helen Scott paraît un peu perdue dans ces milieux, comme si elle faisait partie de la toile de fond de ces mondes, alors qu’elle était bel et bien active. S’agissait-il surtout pour vous de lui redonner sa place, ou de faire revivre ces milieux disparus ?

Helen Scott s’est toujours mise au service des autres, elle le dit souvent dans ses lettres à Truffaut, renonçant à exister par et pour elle-même. Son rêve aurait été d’être éditrice, alors qu’elle s’est contentée d’être une « publiciste », une attachée de presse très appréciée à New York dans les années 60. Elle a introduit les films de la Nouvelle Vague auprès des cinéphiles et des critiques américains, ceux de Truffaut en premier lieu – le cinéaste et l’homme qu’elle adore le plus -, mais également ceux de Godard, Resnais, Rivette et beaucoup d’autres. Elle a aussi été l’amie de Jean-Pierre Melville, du directeur de la photo Raoul Coutard, entre autres. Plus tard, lorsqu’elle s’est installée à Paris en 1966, elle a noué des relations étroites avec Claude Berri, Milos Forman, Jean-Pierre Rassam [producteur français des années 70, N.D.L.R.], Barbet Schroeder et beaucoup d’autres. Elle fut très proche de Robert Benton, le réalisateur de Kramer vs. Kramer, qui avait été le coscénariste de Bonnie and Clyde, dont elle avait été la première lectrice du scénario, pensant que Truffaut aurait pu le réaliser. En essayant de décrire son entourage, ses amitiés, ses affinités, j’ai voulu en faire un personnage de premier plan, alors qu’elle a été de fait un personnage secondaire. Helen Scott était une femme de l’ombre, j’ai écrit ce livre pour la mettre dans la lumière !

Robert Benton sur le tournage de son film La Mort aux enchères, en 1982 © United Artists

L’AMOUR EN FUITE

Avez-vous été surpris de la grande asymétrie des rapports entre Helen Scott et François Truffaut, telle qu’elle transparaît dans leur correspondance ? C’est parfois violent.

Lorsque j’ai découvert cette correspondance, il y a plus de vingt ans, j’avais remarqué cette asymétrie dont vous parlez : le fait que dès l’année 1960, celle de leur rencontre, Helen écrit trois ou quatre fois plus de lettres à Truffaut que ce dernier ne lui en écrit. La première raison est qu’elle tombe folle de lui et veut lui plaire et lui être utile ; la deuxième c’est que Truffaut est très occupé par la réalisation de ses films (Tirez sur le pianiste en 1960, Jules et Jim l’année suivante…), par sa société de production « Les Films du Carrosse », et parce qu’il est d’une extrême pudeur. J’ai d’ailleurs noté avec beaucoup d’intérêt qu’Helen le secoue vertement dans ses lettres, exigeant de lui qu’il se confie et ne se cantonne pas dans une correspondance strictement professionnelle. Et elle y parvient – ce qui fait le prix de leur correspondance. 

En revanche, le style épistolaire d’Helen Scott quand elle formule ses jugements sur les films, les réalisateurs, etc, est très élégant, léger et souvent lucide. Comment expliquez-vous ce décalage ?

Je pense qu’il s’est opéré entre Truffaut et Helen Scott un véritable « échange symbolique » : d’un côté elle s’occupait de promouvoir ses films et ceux de ses « copains de la Nouvelle Vague » à New York, tandis que lui, de Paris, contribuait à former son regard sur le cinéma. Helen Scott est très honnête et sincère lorsqu’elle lui avoue qu’elle n’est pas cinéphile, mais qu’elle aime aller voir des films « grand public ». Peu à peu, son regard s’aiguise, elle reprend à son compte les analyses et les goûts de son jeune mentor. C’est, de mon point de vue, ce qu’il y a de plus vrai et de plus émouvant dans leur relation : cet échange symbolique la fait exister réellement dans la vie, aussi bien la sienne qu’aux yeux des autres.

Vous soulignez qu’Helen Scott faisait rire tout le monde, mais il y a une grande tristesse qui se dégage de son parcours. Cette tristesse, était-ce la sienne, ou celle que vous avez ressentie en vous penchant sur cette vie ?

J’ai écrit un court chapitre intitulé « Le rire d’Helen » car de nombreux témoins m’en ont parlé. Il suffit aussi d’écouter les bandes des entretiens entre Hitchcock et Truffaut pour entendre résonner les éclats de rire d’Helen. Elle avait de l’humour, se moquait des autres et surtout d’elle-même. J’ai aussi eu la chance de la rencontrer en 1985, je suis donc témoin qu’Helen savait rire et faire rire. Cela n’empêche pas que sa vie a été marquée par une assez grande solitude, une forme de mélancolie et de tristesse, du fait de son état de santé – elle a longtemps pris des médicaments nocifs, avec l’intention de maigrir. Mais elle est avant tout une femme vive et intelligente, capable de rebondir, elle ne se laisse jamais aller, aussi sans doute parce qu’elle continue de vouloir plaire à François Truffaut.

François Truffaut et Alfred Hitchcock © Philippe Halsman/Magnum

LA NUIT AMÉRICAINE

Vous qualifiez la rencontre entre Helen Scott et François Truffaut de « scène primitive, entre moment de vérité et pur fantasme ». Le titre de votre livre (qui fait penser au Ripley de L’Ami américain, un escroc) laisse entendre que vous penchez plutôt vers la deuxième interprétation : le fantasme d’être importante. Ou bien s’agit-il plutôt d’évoquer le mystère de cette amie lointaine, avec peut-être une assonance avec La Nuit américaine ?

Plus simplement, la rencontre avec Truffaut en 1960 est aussi pour Helen Scott un moment de vérité : elle se découvre un ami, un ami jeune, talentueux et séduisant. N’oublions pas qu’elle adore Les Quatre Cents Coups. Alors elle décide de se mettre à son service et de lui ouvrir les portes de l’Amérique. Son pari est ambitieux et elle va le gagner. Cela ne relève pas du fantasme, mais d’un travail effectif conçu pour faire rayonner le jeune cinéma français à New York, puis aux États-Unis. Mais très vite Helen a voulu plus et faire plus, se rapprocher davantage de Truffaut, se mettre entièrement à son service. Elle a sans doute espéré plus de lui et fut déçue, ce que je raconte aussi dans mon livre. 

Et aujourd’hui, sans l’entremetteuse Helen Scott, comment se passe la promotion du cinéma français aux États-Unis ?

À l’époque, il est important de souligner que le travail de promotion effectué par Helen Scott a largement porté ses fruits : les films de la Nouvelle Vague, ceux de Truffaut, Godard, Resnais, Demy, Chabrol, Rohmer, Varda, ont été distribués à New York et ont connu des succès relatifs et inégaux. 

Mais les jeunes étudiants des universités, à New York comme à Los Angeles, qui s’appelaient Martin Scorsese, Brian De Palma, Steven Spielberg, Francis Coppola, William Friedkin, Woody Allen et d’autres ont découvert À bout de souffle, Les Quatre Cents Coups, Jules et Jim, Hiroshima mon amour, L’Année dernière à Marienbad, Les Parapluies de Cherbourg, Cléo de 5 à 7, plus tard Ma nuit chez Maud, et ces films leur ont transmis un incroyable goût de liberté. Tout cela est aussi à mettre au crédit d’Helen Scott. Humblement et de manière infatigable elle a contribué à modifier sensiblement la relation artistique entre la France et l’Amérique. De nos jours, nous essayons de faire comme elle, en promouvant le cinéma français auprès du public américain, mais aussi de la presse et des distributeurs de films ou des plateformes. L’Amérique est un territoire difficile à pénétrer, le public américain n’apprécie guère les films sous-titrés. Sauf exception : Parasite, qui vient de gagner quatre Oscar, connaît un immense succès public, et c’est un film coréen. Tous les espoirs sont donc permis.

© Stock

* Propos recueillis par mail, en mars 2020.

Légende photo de couverture : François Truffaut, Alfred Hitchcock et Helen Scott, le 14 juin 1962 © Philippe Halsman/Magnum.