Est-il encore possible de faire du cinéma fantastique en France ? Le genre, en apparence discret dans l’Hexagone, taraude pourtant les cinéastes depuis les balbutiements du 7e art. Ainsi Alice Guy filmait-elle l’apparition magique de nourrissons dans des choux dès la fin du XIXe siècle (La Fée aux choux, 1896), suivie de très près par l’Hallucination de l’alchémiste de Méliès (1897). Que s’est-il donc passé dans nos contrées pour que le fantastique, genre essentiellement populaire, ne devienne l’apanage d’une certaine « qualité française » ?

Difficile en effet de considérer le Zombi Child de Bertrand Bonello sorti l’été dernier, de Madame Hyde (2017) de Serge Bozon, des Garçons sauvages (2017) de Bertrand Mandico – qu’on adore d’ailleurs –  ou encore Les Rencontres d’après minuit (2013) de Yann Gonzalez comme de francs succès populaires. A croire que nos réalisateurs franco-français cherchent à se racheter une conduite pour s’excuser de l’impasse commerciale dans laquelle s’est fourvoyé « l’illégitime » Christophe Gans (Le Pacte des Loups en 2001 et plus récemment La Belle et la Bête en 2014). Le fantastique ne semble plus être une fin en soi. Définitivement. L’intergénéricité est bien sa seule voix de salut. On parlera de « violente satire sociale » ou d’une « farce corrosive » plutôt que d’un « conte effrayant » ou d’une « fantaisie onirique ». Toutes ces histoires grostesques ne peuvent être considérées sérieusement. Les trucages effraient l’inconscient autant qu’ils distraient la raison. Le fantastique perd de sa légitimité à mesure qu’il ramène le cinéma à une simple fabrique d’images artisanales. Cette machine à produire de l’illusion, le cinéaste français Christian Volckman la réinvente dans son nouveau film, The Room, promis à une sortie en salle dans le « monde d’avant ». La chambre éponyme, située dans une petite bicoque dans la périphérie de New York, renferme un mécanisme tentaculaire capable d’assouvir les désirs de ses locataires, Kate et Matt, un couple de trentenaires campés par Olga Kurylenko et Kevin Janssens. L’illusion fonctionne à plein régime dans ce récit singulier dont une sorte d’imprimante 3D tisse le fil conducteur. Le scénario co-écrit par Christian Volckman et Eric Forestier explore sur le mode allégorique la tourmente vertigineuse de « machines désirantes » pris dans la spirale de désirs incessants. Elle rêve de posséder un costume de princesse. Lui, des tableaux de Van Gogh. Le champagne coule à flots. Les billets pleuvent par milliers dans l’espace domestique confiné – un timing presque parfait à l’heure du déconfinement. Bien sûr, la trame narrative souffre d’un déroulement programmatique. Bien sûr, le film ne nous évite pas les poncifs de la maison hantée (brusques coupures de courant, particules de poussière en suspension, etc.) 

Bien sûr, on pourra reprocher au réalisateur de se prendre un peu les pieds dans le tapis lorsqu’il s’en prend en sous-texte au matérialisme ambiant et succombe par moments aux tentations esthétisantes du genre qu’il investit. The Room se démarque cependant de ses prédécesseurs par son ambition dans l’air du temps, à savoir : observer à la loupe une cellule familiale dans une maison-éprouvette. Lorcan Finnegan, un autre « jeune » cinéaste, s’appuie en effet sur la même méthode expérimentale avec son Vivarium (2019) dans lequel il met à rude épreuve un autre couple de trentenaires prisonnier d’une banlieue idéale. Christian Volckman n’est certainement pas de ces scientifiques de laboratoire perdus dans leurs pensées et leurs folles crinières grisonnantes. Des cheveux blancs, c’est bien aux producteurs français qu’il en a donné lorsqu’il leur a fallu financer son Paris futuriste monochrome en animation dans son premier long-métrage, Renaissance (2006). Le réalisateur partage aujourd’hui son temps entre sa famille et ses pinceaux dans l’espoir d’apaiser peut-être une incontenable fureur créative. *

© Les Films du Poisson

L’IMPOSSIBLE FANTASTIQUE

Boris Szames : Le cinéaste de The Room ne semble plus être le même que celui de Renaissance, sorti en 2006. Quel réalisateur étiez-vous hier ? Qui êtes-vous donc aujourd’hui ?

Christian Volckman : Renaissance était un cas particulièrement compliqué. Tout d’abord, nous avons eu la naïveté d’aborder frontalement deux genres que les financiers du cinéma français craignent : la science-fiction et l’animation pour adulte. Mais le plus difficile a été la fabrication, on pourrait parler d’abysse technologique. Je n’ai pas beaucoup changé, sauf que maintenant je me concentre sur l’écriture. Je tente de créer des projets plus personnels qui me donneront la force de tenir tout au long de cette folie qu’est la mise en oeuvre d’un film. The Room s’inscrit dans cette quête presque impossible de faire du cinéma « fantastique » en France. Face à ce genre plutôt dénigré, le producteur français est encore dans sa phase de déni. La raison est que ce genre mène vers le domaine de linconscient, on préfère éviter. 

Pourquoi avez-vous situé l’histoire de The Room aux États-Unis ?

J’ai passé mon adolescence aux États-Unis. Cette expérience immersive m’a beaucoup marqué, je vécu dans la série Stranger Things. Mais la raison principale c’est que je souhaitais éviter la double peine. En Français, le film aurait été condamné par le milieu, et difficile à vendre à l’étranger. Grâce à l’anglais, le film a été vendu dans de nombreux pays. Il était numéro un sur la plateforme Shudder en Avril aux États-Unis. Par contre comme nous l’avions anticipé il n’a pas trouvé de distributeur salles traditionnel en France. La VOD est un moindre mal. 

L’équilibre entre le genre (fantastique), le drame conjugal, et donc le psychologique est ténu tout au long du film. Par laquelle de ces portes êtes-vous entré dans le projet The Room ?

C’est l’intime qui m’intéresse. Les forces invisibles de la psyché dirigent l’humanité, non seulement individuellement, au sein du couple, mais également dans nos décisions collectives. Ces aspects cachés qui nous poussent à agir d’une manière irrationnelle sont les bases de toutes les histoires. Nos archétypes nous promènent en laisse. Avec Eric Forestier un de mes co-auteurs, le film s’est concrétisé autour de l’enfermement et ses conséquences

Votre mise en scène attribue un vrai troisième rôle à la maison dans des plans subjectifs. La maison finit même par devenir une matière organique au contact de la machine derrière « la chambre ». On n’est pas loin du mysticisme, voire de l’animisme, non ?

La chambre et la maison fonctionnent comme des miroirs. Ce sont des objets neutres auxquels les personnages finissent par attribuer des intentions. Deux bouts de bois posés sur une table n’ont pas de sens particulier, par contre si on en fait une croix alors tout change non ? Pourtant ce sont les mêmes bouts de bois, la seule différence réside dans nos projections et dans les idées qui émergent de notre fond culturel. Le sens, c’est de l’imaginaire.

© Les Films du Poisson

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L’UTOPIE DE LA PERFECTION

The Room brosse le portrait d’une famille poussée dans ses moindres retranchements par les désirs de chacun. Faut-il comprendre qu’un espace domestique « cohérent » est définitivement impossible ? 

L’espace domestique n’est certainement pas impossible, je pense qu’il exige une forme d’honnêteté, une grande ouverture, ainsi qu’un lâcher prise. L’autre nous voit souvent mieux que nous même et ça fait mal. C’est une opportunité de grandir. Heureusement que le cinéma existe. C’est un espace de liberté qui permet d’expérimenter la relation humaine depuis son canapé sans trop prendre de risque. 

Au terme de leurs mésaventures avec « la chambre », vos personnages sont-ils totalement parvenus à conscientiser et à penser raisonnablement leurs désirs, selon vous ?

Difficile à dire. Dès qu’on a le sentiment d’y être arrivé, la vie nous fait vite comprendre que le chemin va être encore long. Tant mieux d’ailleurs, car la plupart des systèmes totalitaires ce sont créés sur une utopie de perfection. 

La « chambre » et sa capacité à concrétiser instantanément les désirs de chacun ne serait-elle pas symptomatique d’un monde à court d’imagination ?

Je pense au contraire que l’imagination est sans limite, surtout actuellement. Elle semble foisonner et s’amplifier avec nos réseaux. Le problème réside dans le choix des modèles que nous poursuivons. Le fantasme d’instantanéité nous coupe du plaisir. Un enfant qui obtient tout ce qu’il veut a tendance à s’ennuyer.

Vous pratiquez indifféremment le cinéma et la peinture. The Room nous montre l’image d’un artiste en lutte contre une machine à procurer du plaisir par une illusion d’optique. Ce combat signe-t-il l’échec du cinéma comme machine à produire de l’image face à la peinture ?

J’ai le sentiment que l’art est l’extension de l’imaginaire. Parfois il touche à l’inconscient collectif et nous renvoie à nos contradictions. Parfois il peut révéler des aspects cachés, des souffrances refoulées, ou bien servir comme un simple divertissement. Mais sous toutes ses formes, il reste une illusion, une forme de mirage qui disparaît dès qu’on s’en approche. C’est très frustrant mais il faut se rendre à l’évidence, faire de l’art c’est créer de l’illusion, le seul avantage c’est que parfois par accident, l’oeuvre résonne. 

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LES MACHINES A FABRIQUER DU SENS

Vous avez d’ailleurs affirmé en interview que le cinéma n’avait aujourd’hui plus aucun sens. Comment avez-vous justement réinjecté du sens dans votre pratique de la réalisation ?

Nous sommes des machines à fabriquer du sens. Le moindre objet contient une part de nous-même. De notre brosse à dents jusqu’à notre voiture, tout est saturé de sens.  L’acte créatif n’échappe pas à ce besoin de donner une signification à notre existence. Faire un film c’est chercher du sens au vide, tenter de contrôler la vie qui nous échappe. 

Comment votre travail de peintre influence-t-il votre approche esthétique de la mise en scène ?

Tout d’abord je m’imprègne du travail de peintres et de cinéastes commeFrancis Bacon, Marlene Dumas, Edward Hopper, Orson Welles, Stanley Kubrick, Samuel Fuller, et bien d’autres encore, ensuite je laisse reposer. Puis je fais des dessins, des story-board qui me permettent de visualiser les scènes. Mais une fois sur le plateau tout s’évanouit car l’urgence, la pression, et le temps, m’obligent à faire appel à mon instinct. Il n’y a pas vraiment de formule toute faite, le processus est souvent inconscient. Sur The Room le langage esthétique s’est construit grâce au dialogue que nous avons instauré avec mon chef opérateur Reynald Capurro. Le cinéma, à la différence de la peinture, est une aventure collective, si tout se passe bien, les membres de l’équipe améliorent chaque phase de la fabrication.

The Room propose une variation moderne autour du mythe de l’Éden. Le film évoque en effet la chute d’un couple provoqué par le « péché » d’une femme dans un petit coin de paradis. Ne craignez-vous pas que votre allégorie quelque peu patriarcale ne provoque les foudres d’un public féministe ?

C’est elle qui fait le choix de commander un enfant, mais l’apathie de mon personnage masculin, son incapacité à accepter « l’autre » provoque la chute. C’est aussi un film sur la fragilité masculine. Si on y regarde de plus près, le personnage le plus fort de l’histoire est de loin le personnage féminin.

On a l’impression que vous réfléchissez beaucoup votre cinéma en termes d’abstractions ?

Peut-être, mais je parlerais plutôt de mythes fondateurs. J’adore les labyrinthes. 

The Room entretient des relations étroites avec un autre de ses contemporains : Vivarium de Lorcan Finnegan, également en compétition à l’Étrange Festival l’an dernier. L’avez-vous vu ?

Absolument. J’ai d’ailleurs rencontré le réalisateur au Festival de Gérardmer. Nous avons tous les deux été troublés par certaines similitudes. Comme quoi les idées sont dans l’air.

Le confinement vous invite-t-il à repenser l’espace domestique ? Votre prochain film s’appelle d’ailleurs Real Life. The Room vous a-t-il donc aidé à traverser le miroir vers la « vie réelle » ?

En tant qu’auteur j’ai vécu le confinement comme une retraite créative et l’occasion de vivre plus intiment avec mes enfants. C’est quoi la « vie réelle » ? Avec Real Life je tente d’aborder la technologie et son impact sur notre intimité, c’est un sujet qui me passionne. 

* Propos recueillis par mail, en mai 2020. 

The Room (2020 – France, Luxembourg et Belgique) ; Réalisation : Christian Volckman. Scénario : Christian Volckman et Eric Forestier. Avec : Olga Kurylenko, Kevin Janssens, Joshua Wilson, Francis Chapman, John Flanders, Vince Drew, Marianne Bourg, Carole Weyers et Michaël Kahya. Chef opérateur : Reynald Capurro. Musique : Raf Keunen. Production : Yaël Fogiel, Laetitia Gonzalez, Jacques-Henri Bronckart, Gwennaëlle Libert, Lilian Eche, Christelle Henon – Les Films du Poisson. Format : 2.39:1. Durée : 100 minutes.

Disponible sur UniversCiné, Canal VOD et MyTF1 VOD à partir du 14 mai 2020.

Copyright photo de couverture : Les Films du Poisson.