Voici l’histoire d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent sûrement pas connaître. Celui des tubes cathodiques et des grands-messes télévisées en famille le dimanche. Non pas celles retransmises aux alentours de 10h30 sur le service public, mais les grandes communions dominicales en fin de journée sur l’une des plus célèbres chaînes cryptées du PAF. Impossible de transiger quand vous étiez enfant dans les années 80 ou 90 : il fallait être installé devant son poste de télévision quelques minutes avant 19h30 afin de ne rien rater de Ça Cartoon, pas même son générique et son présentateur sympathique, une grande asperge dégingandée aux prises avec des toons facétieux.

DISNEY, WARNER ET LES AUTRES

Philippe Dana le sait bien : il restera à jamais « monsieur Ça Cartoon ». La postérité retiendra sa réserve cool et ses costards-cravates d’une rare sobriété à une époque où Dorothée s’égosillait dans des survêt’s criards. Sa décontraction érudite, Philippe Dana l’entretient consciencieusement en plateau entre deux cartoons des studios Warner… Car on ne plaisante pas avec les Looney Tunes ! Bugs, Daffy, Porky et les autres sont pourtant nés sous la plume de sacrés farceurs qui firent les riches heures des avant-programmes en salle jusque dans les années 50 puis des programmes, télévisés cette fois, avant de renaître récemment sur la plateforme HBO Max. Réunis dans des bureaux miteux de Sunset Boulevard, la fameuse bande de « Termite Terrace » invente une galerie de personnages aussi attachants qu’iconoclastes dès les années 30 en réponse à la Grande Dépression. Ce pied de nez s’adresse non seulement à la morosité ambiante, mais aussi à Walt Disney et ses « Silly Symphonies » d’une mièvrerie déconcertante – néanmoins distinguées à de multiples reprises par l’Académie des Oscars. A l’époque, les studios rivalisent d’inventivité dans une course effrénée à l’animation. L’un de ses pères fondateurs, le génial Max Fleischer, créateur entre autres de Betty Boop, s’y brûlera les ailes après avoir eu la fausse bonne idée d’exporter ses activités à Miami, en Floride, alors que Blanche-Neige et ses sept nains dament le pion à son propre coup d’éclat, Les Voyages de Gulliver, sorti deux ans plus tard, en 1939. Son studio disparaît dans la foulée, laissant derrière lui une bonne dose de rancœur envers tonton Walt (« that son of a bitch! ») et des innovations précieuses – à commencer par la rotoscopie, encore utilisée aujourd’hui dans l’industrie des effets spéciaux, mais aussi la « boucing ball », l’ancêtre du karaoké, et le métier d’intervalliste, dont la tâche consiste à dessiner les images manquantes entre chaque mouvement. Les boys de Termite Terrace retiendront, eux, la liberté de ton de ses cartoons truffés de sous-entendus sexuels. Leurs Looney Tunes comptent au départ parmi les productions supervisées par Leon Schlesinger, un ancien manager de Broadway qui aurait contribué au financement du Chanteur de Jazz (A. Crosland, 1927). Le producteur mène la vie dure à ses troupes censées produire du métrage à la chaîne avec dix fois moins de moyens que les équipes de Disney. L’oncle Walt fait chanter un oiseau de paradis dans ses Silly Symphonies ? Termite Terrace envoie un chat poltron le dévorer tout cru dans une série, les Merrie Melodies, créée pour exploiter le catalogue musical de Warner Bros. qui rachète le studio de Schlesinger au milieu des années 40. En à peine deux décennies se forme un vivier de talents créatifs qui va donner naissance à une portée de toons espiègles, rusés, râleurs, pleutres… A l’opposé des super-héros dénués du moindre véritable défaut que DC et Marvel envoient botter les fesses d’Adolf Hitler ! Les plus célèbres de ces animateurs de génie s’appellent Chuck Jones et Tex Avery. En regardant bien les génériques relativement courts des cartoons, d’autres noms se distinguent clairement, dont ceux de Robert Clampett, Frank Tashlin et Friz Freleng. Mais la vraie star de l’époque, c’est Mel Blanc, dit « l’homme aux mille voix », capable de prendre l’accent des faubourgs de Brooklyn pour trouver celle de Bugs Bunny ou d’imiter le phrasé du playboy français Charles Boyer lorsqu’il fait déclamer à Pépé le Putois de longues tirades romantiques. Son talent inégalable le mène jusqu’au sommet des charts grâce à son interprétation de la « Woody Woodpecker Song » plus tard reprise par « The Voice » en personne : Frank Sinatra. Ce petit monde migrera progressivement avec plus ou moins de succès vers la télévision à partir des années 50 où règne désormais un énième célèbre tandem, Hannah-Barbera. Tom et Jerry, Les Pierrafeu, Scooby-Doo, Les Fous du volant, Les Jetson… Leurs créations vont bercer les jeunes générations de téléspectateurs de décennie en décennie. 

Walt Disney à sa table de travail dans les années 30 © The Walt Disney Company

Chuck Jones à l’inauguration du Warner Bros. Museum à Burbank, en 1996 © Kim Kulish/Getty Images

MONSIEUR ÇA CARTOON

Les Looney Tunes n’ont jamais dit leur dernier mot, même s’il faut attendre 1996 pour les voir réapparaître sur grand écran à l’occasion de la sortie de Space Jam (J. Pytka) aux côtés de Michael Jordan. A la même époque, en France, Philippe Dana présente Ça Cartoon depuis dix ans. Il ne le sait pas encore mais il est le dernier passeur dans son genre en France. Seul Patrick Brion avant lui s’était occupé de faire connaître à son public l’œuvre de Tex Avery. C’était en 1980, soit il y a plus de 15 ans. La mission de Philippe Dana, elle, s’interrompt peu avant 2010, rendant ainsi leur liberté à ses partenaires en plateau, Georges l’âne et Alfred le busard, qui l’accompagnent depuis cinq ans à peine. Les Looney Tunes, eux, ont déjà déserté l’émission, sans doute déçus par leur performance dans Back in Action en 2005, film certes bancal mais réalisé avec passion par Joe Dante qui n’a lui-même toujours pas digéré d’avoir dû abandonner son projet de biopic sur Termite Terrace peu de temps avant la sortie de Space Jam. Philippe Dana aurait sans doute compté parmi les premiers spectateurs enthousiastes prêts à se précipiter en salle pour découvrir pareil film… Car s’il ne connaît pas grand-chose à l’univers du cartoon à ses débuts chez Canal +, il est avant tout très cinéphile, comme son collègue Michel Hazanavicius. C’est pendant sa jeunesse à Paris que s’affirme son goût pour les grands classiques hollywoodiens dans les salles mythiques du Quartier Latin et leurs ciné-clubs où l’on projette comédies musicales et classiques du film noir. Viennent ensuite les lectures incontournables (notamment le Hitchcock-Truffaut) et les enregistrements compulsifs du Cinéma de Minuit sur VHS. Nul doute que les confinements successifs ne soient aujourd’hui une sinécure pour ce grand amoureux des salles obscures. Il a ainsi passé le premier à explorer l’une de ces histoires de pionniers qu’il affectionne tant en remontant la trace de ses amis abandonnés depuis plus de dix ans. Au pays des Toons ! (éd. Kero, 2020) explore la généalogie souvent confuse des enfants de Termite Terrace dans une perspective ludique et cinéphile à la manière d’un épisode de Ça Cartoon façon extended cut. Le livre évoque une carte postale nostalgique adressée aux plus curieux des lecteurs. Avant même d’avoir la chance d’y répondre par téléphone, Philippe Dana a préféré nous envoyer une photo de lui prise cet hiver à Tanger, ville-cinéma fantasmatique où furent tournés bon nombre de films d’espionnage. « André Hunebelle y a tourné une série B, Mission à Tanger, où Michel Audiard et Louis de Funès font leurs débuts » nous explique-t-il. Lui-même s’est laissé prendre au jeu en acceptant deux jours de figuration sur le tournage d’Inception en 2009 pour une séquence de course-poursuite censée se dérouler à Nairobi. Philippe Dana n’apparaîtra jamais au générique du film.

Un assistant de Christopher Nolan a préféré le remplacer par un vrai cascadeur, de peur que les explosions ne lui provoquent des problèmes d’audition. Philippe Dana s’en souvient aujourd’hui amusé comme de l’une des 1001 anecdotes de sa carrière de journaliste passée entre les plateaux de Canal + et d’iTélé, le Mouv’, le Théâtre du Châtelet pour les César, le Palais des Festivals à Cannes, mais aussi un studio d’enregistrement où Kad et Olivier lui demandent de devenir la voix de Kamoulox. « Je sais être sérieux quand il le faut ». Capable d’évoquer d’un même ton pondéré l’œuvre de Kandinsky, la genèse de King Kong et le Goat’s Head Soup des Rolling Stones, Philippe Dana se plaît à incarner désormais un personnage « un peu désuet » sans être passéiste, jamais totalement en phase avec son époque. Le seul rôle qu’il semble refuser aujourd’hui, c’est celui de passeur. C’est pourtant peut-être son meilleur et nous ne le remercierons jamais assez. *

Philippe Dana à Tanger pendant l’écriture de son livre Au pays des toons, à l’hiver 2020 © Philippe Dana

RETOUR AU PAYS DES TOONS

Boris Szames : Pouquoi revenir au pays des toons sur le mode de l’enquête ? Qu’est-ce qui a motivé votre démarche ?

Philippe Dana : Marine Montegut, mon éditrice, appartient à la génération des trentenaires qui a grandi avec Ça Cartoon. Au cours de nos discussions, nous avons souhaité rendre hommage à l’émission en racontant les secrets de fabrication des dessins animés d’époque et leurs personnages mythiques. L’idée de départ consistait à inscrire les cartoons dans une histoire globale du cinéma hollywoodien et à s’adresser à des adultes sans jamais être bêtifiant. Nous avons réfléchi d’abord à un bel ouvrage richement illustré puis à une sorte de « dictionnaire amoureux » avec des entrées par thématiques : Bugs Bunny, Chuck Jones, Hollywood, etc.  Après un passage à Arles en mars dernier où j’ai présenté mon livre sur Vasarely, je me suis envolé pour Tanger en pensant y passer une petite semaine. Le confinement généralisé m’y a assigné à résidence pendant quatre mois et demi. J’ai donc eu tout le loisir de peaufiner mon idée sans savoir vraiment où elle allait me mener. Le travail a été bien plus prenant que je ne l’imaginais. Le site américain Archive.org m’a été d’une très grande utilité. On ne peut d’habitude y emprunter qu’un livre à la fois pour une quinzaine de jours. Le confinement a permis de changer les règles. C’est comme ça que j’ai pu me procurer une dizaine de livres en anglais sur mon ordinateur. J’ai lu des œuvres sur Walt Disney, Walter Lantz ou encore les mémoires de Chuck Jones préfacées par Matt Groening et Steven Spielberg. Il était important pour moi de sourcer et documenter mon travail. J’ai également passé mes journées à feuilleter un magazine d’époque, Screenland, qui était un peu le Première ou le Studio des années vingt jusqu’au début des années soixante-dix. On pouvait y trouver des publicités pour Chevrolet entre une interview de John Ford, un portrait de Montgomery Clift et une rencontre avec Alfred Hitchcock. Vous l’avez compris, Screenland racontait LE cinéma ! J’avais commencé à écrire ma rencontre avec Betty Boop lorsque j’ai découvert qu’un journaliste de Screenland avait déjà eu la même idée que moi en 1930 en l’interviewant, comme s’il s’agissait d’une personne réelle. Il avait d’ailleurs fait la même chose avec Mickey Mouse. Mon projet a commencé à prendre forme véritablement à partir de ce moment. Comme un épisode étendu de Ça Cartoon, il y aurait à la fois des rencontres avec des personnages et des entrées « cinéphiles » – et ce n’est pas un gros mot – sous une forme plus journalistique. Pour structurer mon enquête, j’ai choisi une dizaine de personnages dans les catalogues de Warner Bros. et du studio Fleischer, puis je me suis amusé à les placer dans un cadre en adéquation avec leur histoire. Popeye étant marin, il était plutôt évident de le retrouver dans un port. Et pourquoi pas Tanger, que je connais très bien ? Pour Daffy, je me suis inspiré des acteurs comme Jean-Pierre Léaud convoités par les cinéastes asiatiques [Pour son quatrième film réalisé en France, Le Lion est mort ce soir, Nobuhiro Suwa, marqué par la Nouvelle Vague offre le premier rôle à Jean-Pierre Léaud, N.D.L.R.] Je le retrouve donc sur le tournage d’un film fauché à Hong Kong. Sylvestre, un peu comme Stallone, a ouvert son propre restaurant, etc. C’est en définitive un grand épisode de Ça Cartoon ! 

Philippe Dana et Bugs Bunny sur le plateau de Ça Cartoon, vers 1990 © DR

Walter Lantz à sa table de travail à Hollywood, en 1928 © DR

A vous lire, on a l’impression que Ça Cartoon arrive comme un hasard dans votre vie. Et pourtant, l’émission fait le lien entre vos différentes passions : le cinéma, la musique, les arts graphiques…

C’est exact, mais c’est vraiment venu par hasard ! Tout a commencé parce qu’Alain de Greef, le directeur des programmes, m’avait à la bonne. Il s’amusait à m’expliquer que j’arriverais à maturité autour de mes soixante ans. A ses yeux, j’étais déjà « vieux », en fait. De Greef était quelqu’un de très cultivé. Il avait une passion pour le jazz – ce qui était un très bon signe – et s’y connaissait très bien en montage – ce qui aide aussi pour développer le sens du rythme. Alain envisageait de me propulser sur le pilote de ce qui allait devenir le jeu Star Quizz, parce qu’il me trouvait un vague air de ressemblance avec Alex Trebek, le présentateur mythique de Jeopardy aux États-Unis. Pierre Lescure, le directeur général, s’est ravisé. Star Quizz, ça n’était pas mon genre. Il en savait quelque chose : c’était un enfant du rock ! De Greef et lui avaient une meilleure idée : me confier le catalogue de vieux cartoons Warner qu’ils avaient sous la main. Ils avaient d’abord pensé à Alain Chabat pour « bricoler un petit quelque chose » mais il venait de partir avec Dominique Farrugia pour former les Nuls. A l’époque, je ne connaissais pas très bien les cartoons, mais j’ai quand même accepté. La « touche finale », géniale doit être attribuée au directeur de la programmation, Albert Mathieu, qui a décidé de programmer l’émission le dimanche soir à 19h30.

En effet, on peut croire que les astres se sont alignés au bon moment.

André Rousselet, le PDG de Canal +, faisait confiance à ses équipes en laissant le temps de développer leurs idées. La chaîne fonctionnait très bien, donc toutes les audaces étaient permises. C’est ce qui faisait la force et l’originalité de la chaîne. Canal + diffusait des programmes 24 h / 24. Ça n’existait pas à l’époque ! Il fallait s’abonner pour y avoir accès. Ce qui primait à l’époque, c’était la satisfaction de l’abonné alors que les chaînes commerciales sont tributaires des écrans publicitaires qu’elles vendent. Il y avait aussi un vivier de talents en devenir comme Alain Chabat et Michel Hazanavicius et à leurs côtés, des personnes expérimentées comme Michel Denisot et Jean-Pierre Dionnet. Canal +, c’était aussi le sport. Le réalisateur Jean-Paul Jaud a inventé par exemple une façon totalement novatrice de filmer le football. La direction de Canal + avait fait le choix de la culture avant tout. Le marketing n’était pas une religion comme c’est souvent le cas aujourd’hui. Le basculement s’est opéré vers la fin des années 90 à mesure qu’il y avait de plus en plus de chaînes concurrentes et que les mesures d’audience se sont sophistiquées.

Vous donniez l’impression de ne jamais vous adresser à des enfants lorsque vous présentiez Ça Cartoon. C’était pourtant votre audience a priori ?

Contre toute attente, non ! La structure d’audience de l’émission se composait de 75% d’adultes et 25% d’enfants. Programmer l’émission le dimanche soir permettait de réunir les familles devant leurs télévisions. Les parents connaissaient souvent inconsciemment les cartoons qu’ils avaient déjà vus au cinéma dans leur jeunesse lorsqu’on les projetait en avant-programme. Mon livre suit la même démarche : donner aux lecteurs l’envie de revoir des cartoons qui s’adressaient en grande majorité à un public adulte, contrairement à ceux de Disney. Tex Avery ne s’en cachait pas. Eddy Mitchell faisait exactement ça avec La Dernière Séance sur France 3 dans les années 80.

Aujourd’hui, l’offre d’images est abondante, à la télé et sur internet. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?

Le relais éditorialisé n’existe plus aujourd’hui à la télévision, ou du moins, quelques rares oasis subsistent. Le Cinéma de Minuit a failli disparaître. Au lieu de ça, à la suite de pétitions, la direction du service public l’a déplacé sur France 5, heureusement, mais il a fallu batailler contre des dirigeants dont le moteur est le marketing et la mesure d’audience minute par minute… Le problème se pose avec l’émergence des nouveaux canaux audiovisuels et l’accompagnement  de leurs contenus. Prenez Mank sur Netflix : il serait peut-être intéressant de parler de son contexte pour savoir qui était Louis B. Mayer, patron historique de la MGM, Joe Mankiewicz, d’abord producteur avant de devenir cinéaste… Mettre la culture dans une perspective cinéphile n’est plus dans l’air du temps aujourd’hui. C’est comme ça ! Je vous conseille toutefois « Filmo TV » dont l’un des responsables est un cinéphile ( et ça se voit !)…

© Nuno Sarnadas

A quoi ressemblait précisément une semaine dans les coulisses de Ça Cartoon ?

Au début, on tournait une fois par semaine, puis deux émissions par quinzaine. Je sélectionnais les dessins animés à partir d’un livre, The Warner Brothers Cartoons, et je voyais ce que Françoise Raymond, la responsable des acquisitions, avait acheté aux studios. Notre méthode de travail s’est sophistiquée ensuite. Dans sa forme définitive, l’émission était écrite par un petit pool d’auteurs. On a pris pour habitude de diffuser toujours un Tex Avery ou un Tom et Jerry à la fin. Tout ça était très pensé. En revanche, il n’y avait rien de très spectaculaire dans les tournages. La plupart du travail était fait en post-production avec des incrustations de plus en plus réussies au fil du temps. Pour simuler une interaction avec les toons, je devais parler à des pieds de micro surmontés d’un morceau de scotch censés m’indiquer le regard. Je n’ai jamais été un super acteur.

Il y avait pourtant dans votre équipe un futur grand metteur en scène : Michel Hazanavicius. Il me semble que vous avez participé à sa trilogie du détournement…

Oui, à son deuxième volet : Ça Détourne, qui précédait la fameuse Classe Américaine. Je donnais la réplique à Marlon « Brandi Brando » qui avait perdu sa gourmette dans les bois. Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette avaient déjà réalisé un premier film complètement déjanté, Derrick contre Superman, dont j’avais suivi de près la production car je m’occupais d’une opération spéciale qui s’appelait « La Journée de la Télé ». Michel a été assistant sur Ça Cartoon à la création de l’émission. Il s’amusait à m’imiter en ouvrant la bouche et en faisant « poc-poc ». Au bout d’un an, il est parti travailler avec les Nuls. Pour l’anecdote, c’est lui qu’on suit de dos à travers les coulisses dans le générique de « Les Nuls, l’émission ».

Eddy Mitchell présentera La Dernière Séance sur France 3 pendant pas moins de 16 ans © François Pugnet/Getty Images

Grand spécialiste du cinéma américain, Patrick Brion est aussi l’homme derrière le Cinéma de Minuit sur France 3 © Franck Ferville/FR3

L’HÉRITAGE DE TERMITE TERRACE

Quel rôle considérez-vous incarner dans la grande histoire de Termite Terrace ?

Aucun ! La grande histoire de Looney Tunes se passe indépendamment de moi. Je ne suis qu’un témoin qui raconte leur histoire, un « passeur » comme Pierre Tchernia l’a été pour l’œuvre de Disney. Patrick Brion, l’un des plus grands passeurs, s’est déjà occupé brillamment des cartoons de Tex Avery quand il les a programmés au Cinéma de Minuit au cours de deux soirées en janvier 1980. Il a d’ailleurs écrit un livre qui fait autorité sur Tex Avery, un autre sur Tom et Jerry et un dernier sur les dessins animés de la Metro Goldwyn Mayer. Vous voyez : on ne manque pas de « passeurs » !

Votre livre met aussi en exergue les liens étroits entre Hollywood et le monde de l’animation au moment de l’âge d’or des studios.

Les cartoons font partie intégrante de la grande histoire hollywoodienne. La « Hollywood Canteen » fondée par Bette Davis et John Garfield en donne un bon exemple. Elle rassemblait des acteurs qui divertissaient les soldats venus se divertir pendant leur permission au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Au cours de mes recherches, j’ai découvert que Mel Blanc, la voix de tant de personnages de dessins animés, est devenu très ami avec Buster Keaton parce qu’ils faisaient la vaisselle ensemble. Ces histoires de Hollywood me passionnent.

Les Looney Tunes sont de purs produits de leur époque. Leurs créateurs se sont inspirés d’hommes politiques et de stars du cinéma des années 30 et 40, mais aussi parfois d’eux-mêmes. Et pourtant, il est difficile de trouver ces personnages datés, contrairement à certains vieux cartoons de Disney. Comment l’expliquez-vous ?

Les vieux cartoons de Disney sont très différents des autres car ils sont formatés pour s’inscrire dans la ligne éditoriale du studio dans les années 30. Leurs concurrents, dont la Warner, se sont sans doute placés dans l’opposition en faisant le choix d’une modernité… Qui a su perdurer ! Là où Disney produisait des Silly Symphonies inoffensives pleines de fleurs, d’animaux mignons et de jolies petites musiques, les autres studios ont lâché la bride sur le cou à leurs animateurs motivés par l’humour, bien sûr, la transgression et des valeurs profondément humaines. Tex Avery était un farceur complètement iconoclaste. Quand il partira ensuite à la MGM, il insufflera ce même esprit d’insubordination aux célèbres créateurs de Tom et Jerry, William Hanna et Joe Barbera. Bob Clampett, le père de Titi, a produit lui aussi deux ou trois cartoons complètement barrés. Je pense notamment à Porky in Wackyland, un très court dessin animé en noir et blanc d’inspiration surréaliste. Clampett compte quand même parmi ses fans les plus célèbres Frank Zappa et Albert Einstein qui raffolaient tous les deux de son émission avec des marionnettes, Time for Beany. Mais celui qui va véritablement faire le lien avec le monde du cinéma, c’est Frank Tashlin, futur scénariste et réalisateur des premiers films de Jerry Lewis. Dans les années 90, Joe Dante a voulu réaliser un film sur la petite bande de Termite Terrace. Il était même plutôt bien placé pour ce genre de projet puisqu’il connaissait personnellement Chuck Jones. Preuve, que les cartoons continuent de tisser des liens avec le cinéma classique encore aujourd’hui, Quentin Tarantino a programmé un cartoon de Jones, Dog Gone South, lors de la projection de Django Unchained dans son propre cinéma à Los Angeles.

Bette Davis sert à manger à un G.I. à la Hollywood Canteen © DR

Mel Blanc, « l’homme aux mille voix », en 1980 © AP

Warner Bros. continue d’exploiter son catalogue puisque le studio a commandé plus de 1000 heures de cartoons à destination de la plateforme HBO Max. Avez-vous eu l’occasion de les voir ?

Warner Bros. ne peut alimenter sa plateforme qu’avec des personnages dont le studio possède les droits : les Looney Tunes. Il a donc fallu produire de nouveaux épisodes qui ont été réalisés avec des moyens modernes, sans le côté artisanal « luxueux » des années 30 et 40. J’ai pu en regarder quelques-uns. Ces nouveaux cartoons sont l’oeuvre de personnes qui affirment vouloir conserver l’esprit original des pères fondateurs, mais en même temps le studio doit s’adapter à la société américaine contemporaine bouleversée par les fusillades. Concrètement, les équipes édulcorent un peu les cartoons en enlevant les armes à feu d’Elmer ou de Sam le Pirate. Les épisodes sont aussi plus courts et mélangent plusieurs histoires dans un même numéro. Le problème ne concerne donc pas l’âge des personnages. Les toons sont inscrits dans l’inconscient collectif. Un film en prises de vues réelles consacré à Tom et Jerry devrait sortir au mois de février prochain. La suite de Space Jam avec LeBron James à la place de Michael Jordan est prévue dans la foulée. Les Looney Tunes ont n’ont jamais eu autant la côte !

 Disney semble pourtant avoir supplanté Warner quand on prend la mesure de son empire.

Je ne sais pas si Disney a véritablement supplanté Warner. En revanche, le premier a su faire de très bonnes acquisitions. Quand Disney rachète Pixar, ça c’est un coup de génie ! Pixar reste un studio très novateur et disruptif. Souvenez-vous : la sortie de Toy Story en 1995 a été une révolution très importante dans le monde de l’animation. La plupart des acquisitions de Disney procède d’une mûre réflexion. Quand le studio rachète la franchise Star Wars, Avatar, Les Simpson et le catalogue de la Fox tout entier, c’est sacrément intelligent ! Cela dit, en termes d’animation, les studios américains ont aujourd’hui de sérieux concurrents du côté du Japon avec Miyazaki et son équipe. Les studios Ghibli ont une vitalité créative quasi équivalente à celle de Pixar aujourd’hui.

On ne peut achever cet entretien sans évoquer votre propre relation avec le cinéma puisque vous avez été la voix du Festival de Cannes pendant 16 ans.

J’ai été plus précisément la voix off de la Cérémonie de clôture de 1992 à 2008. Gilles Jacob me communiquait les résultats définitifs le dernier jour bien en amont et m’enfermait dans son bureau pour me passer l’envie de vouloir les révéler. Mais mon premier vrai souvenir du festival remonte à 1986 lorsque Polanski avait amarré le galion de son film Pirates au bord de la Croisette. Je travaillais à l’époque pour la télévision du Festival dirigée par Hervé Chabalier et son équipe qui ont fondé plus tard l’agence de presse CAPA. Le Festival n’a pas forcément un côté romantique contrairement à ce qu’on peut s’imaginer. Il faut y aller avec un esprit déconneur, sinon ça ne marche pas. Pendant une dizaine de jours, on a l’impression de vivre dans une sorte de village identique à celui du Prisonnier avec Patrick McGoohan. Le monde extérieur n’existe plus. On y croise les mêmes personnes, les nuits sont très courtes et les projections très tôt le matin. Il ne faut pas s’étonner par exemple de voir des réalisateurs mexicains offrir dans une soirée une caisse entière de mezcal aux invités jusqu’à les saouler tous jusqu’au dernier. Ou d’y croiser Gilberto Gil, autrefois Ministre de la Culture du Brésil, et d’improviser une interview à 4h du matin. C’était ça, Cannes, avant les années 2000 : un concentré de cinéphilie et de fêtes. Les marques ont ensuite privatisé les soirées. L’ambiance n’était plus la même ; j’ai arrêté d’y aller.

* Propos recueillis par téléphone, le mardi 8 décembre 2020.

Copyright illustration en couverture : Kirk Mueller.

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