Quel animal est donc Bill Murray ? Une marmotte, à en croire Harold Ramis qui le mit par deux fois aux prises avec ce sympathique gros rongeur – d’abord sur le green du Bushwood Country Club (Caddyshack, 1980) puis dans la petite bourgade de Punxsutawney (Groundhog Day, 1993). S’il n’est ni exagérément dentu, ni recouvert d’une épaisse fourrure – c’est même tout le contraire, à considérer  sa chevelure éparse – Billy « The Murricane » cultive l’art de l’insubordination depuis sa prime jeunesse, quitte à verser dans la blague d’un goût douteux. Qu’il prétende transporter deux bombes dans ses valises à un douanier ou signe ses autographes du nom de John Belushi, rien n’arrête ce drôle d’imposteur « qui rend les gens joyeux ».

BILL MURRAY, COMMENCEZ SANS MOI

Bill Murray n’a jamais pris au sérieux ses pantalonnades. Cette décontraction cool, parfois antipathique, lui colle immanquablement à la peau. Le « charmant connard » qu’on paie pour être odieux ne semble pourtant jamais avoir pris le melon. D’aucuns rétorqueront qu’il s’est pourtant taillé une sacrée réputation de diva façon Norma Desmond en refusant des dizaines de célèbres rôles. Oui, Bill Murray est grand. Non, les films ne sont pas devenus trop petits pour lui. « Tout le monde devient un con pendant deux ans quand il devient célèbre. » Vrai de Chevy Chase, son collègue du Saturday Night Live, qui prend très vite le melon et la joue « un peu trop perso » à son goût dans les coulisses de l’émission. L’ouragan Billy n’a jamais emporté tout avec lui. Bien au contraire. L’astuce ? « Faire en sorte que l’autre brille » sans calculer ses propres effets. La leçon tient presque du mantra bouddhiste. La sacro-sainte Méthode n’a de toute façon jamais été sa tasse de thé, bien qu’il ne manque pas de considérer les plus doués des émules de Stanislavski avec un certain respect. Ainsi de Robert de Niro qui le bluffe sur le tournage de Mad Dog and Glory (J. McNaughton, 1993). Ou de Richard Dreyfuss qu’il « rend dingue avec [sa propre] anarchie ». Bill Murray ne compose pas dans une profession où on lui demande constamment d’endosser les habits d’un autre. Son inadaptation lui vaut de n’être jamais vraiment là. Le « Murricane » semble en effet constamment déphasé. Son secret ? « Avoir conscience de soi, de son vrai soi, son unique soi », un enseignement qu’il tire de ses lectures de Georges Gurdjieff, gourou de la pleine conscience. L’acteur découvre cette mystérieuse « Quatrième Voie » au milieu des années 80 à Paris, loin du toho-bohu newyorkais provoqué par les Ghostbusters. Bill Murray s’éprend de Sartre à la Sorbonne et de Buster Keaton à la Cinémathèque. C’est pourtant avec un autre « clown français » qu’il se trouve des accointances : Coluche avec lequel il se plaît à se comparer en interview. L’un comme l’autre sèment la zizanie avec une gouaille à nulle autre pareille. De retour d’exil, Bill Murray joue ainsi les trouble-fête pour Richard Donner (Scrooged, 1988) qui lui confie le rôle d’un PDG d’une chaîne de télévision aussi exécrable que Phil Connors, le présentateur météo d’Un jour sans fin. Les années 90 le voient alors atteindre les fameux sommets de connerie incontournables. D’abord en mettant un terme à son amitié avec Harold Ramis avec lequel il refuse de communiquer pendant le tournage de Groundhog Day. Puis en apparaissant dans une poignée de films refilés sans doute par des agents peu scrupuleux (Space Jam, Sexcrimes, Charlie et ses drôles de dame…) dont il se débarrasse aussitôt en même temps que de son téléphone. 

Il faut depuis lors compter sur un alignement des astres quasi miraculeux pour espérer pouvoir le joindre. Aussi Robert Downey Jr. ne parviendra jamais à lui proposer d’apparaître dans la franchise Iron Man, las de négocier avec son répondeur. Bill Murray a su tenir l’industrie hollywoodienne à distance. Mieux : lui-même n’est tout simplement pas manufacturable, ce que comprendront paradoxalement deux orfèvres dans des genres biens différents : Sofia Coppola et Wes Anderson. L’un et l’autre comprennent que sa vérité est ailleurs, ou du moins qu’il est inutile d’essayer de la mettre au jour. « Rester impliqué tout le temps » n’est pas chose facile, contrairement à regarder dans le vide depuis les hauteurs de Tokyo (Lost in Translation, 2003) ou se laisser distraire par des dauphins (La Vie aquatique, 2004). Coppola et Anderson le laissent paresser à loisir et prendre le temps d’observer des silhouettes grotesques s’agiter dans l’incommensurable couloir de l’existence. Bill Murray s’offre plus qu’il ne se donne. C’est du moins la conclusion qu’en tire le journaliste Yal Sadat au terme d’un très court livre biographique consacré à la marmotte chez Capricci, soit l’occasion pour nous de lui demander de cerner l’animal en quelques citations pas piquées des hannetons. *

L’ENFANCE DE L’ART

« Je n’étais pas vraiment fait pour la fac, mais j’aimais ce style de vie […] Je n’ai rien compris, mais au moins ça m’a fait sortir de chez moi. »

C’est faux, il a au moins compris comment devenir dealer. Ce qui est vrai, c’est qu’ayant grandi dans un milieu catholique, modeste et plutôt étriqué, Murray a dû vivre la fac comme une relative libération. Même si Regis est un établissement assez strict, ou il n’a d’ailleurs étudié la médecine qu’une seule année, il a pu laisser libre cours à sa fantaisie : il y était perçu comme un asocial aimant se fagoter n’importe comment pour emmerder les jésuites. C’est intéressant qu’il dise n’avoir « rien compris », parce qu’il essaiera justement de se rattraper plus tard, en étudiant la philo à la Sorbonne à l’âge de 34 ans. Ne pas réussir à saisir pleinement l’essence des choses, ne rien apprendre, c’est une angoisse qui revient souvent dans son discours.

« Voir des adultes au bord des larmes parce qu’ils n’ont pas réussi à envoyer leur petite balle blanche dans un trou situé à moins d’un mètre, ça donne envie de rire. »

En France, on connaît assez mal sa passion du golf et le film qui lui est dédié : Caddyshack, ou Le Golf en folie. C’est pourquoi j’ai voulu y consacrer un chapitre. Ce qu’il en dit là définit tout son rapport originel à ce sport qu’il aime et pratique sincèrement, mais qu’il a abordé au départ avec la distance ironique du caddie, c’est-à-dire de l’employé chargé de ramasser les balles et d’orienter les joueurs – ce fut son job à l’adolescence. C’est un regard de dominé, prenant sa revanche en se moquant des clients friqués qui se vivent comme des maîtres du monde. Ce regard de petit prolo goguenard face au décorum affecté ne l’a jamais quitté, je pense.

« Nous étions tous furieux que [Chevy Chase] nous ait quittés, et d’une certaine manière, j’étais l’ange vengeur qui devait parler pour tout le monde. »

Il évoque une rixe l’impliquant lui et Chase, dans les coulisses du Saturday Night Live en 78. Tout est parti d’un mot de travers entre les deux hommes, qui a fait exploser une animosité latente. Un épisode significatif : Murray abhorrait l’arrivisme individualiste qu’incarnait Chevy Chase à ce moment. Ce dernier venait de quitter le SNL pour faire carrière à Hollywood, il était la figure de proue de cette génération de comiques. Bill a eu alors le loisir de le remplacer dans l’émission, mais justement, il se vivait comme un éternel suppléant, condamné à vivre dans l’ombre de Chase ou de John Belushi, des types qui s’accaparaient naturellement le devant de la scène. Lui était plutôt attaché à la comédie « en équipe », comme s’il s’agissait d’un sport. D’ailleurs, outre le golf, c’est un grand amateur de base-ball, de basket et d’autres jeux collectifs. Lorsqu’il décroche un direct à Chevy Chase, c’est à un esprit de compétition narcissique qu’il s’en prend.

Bill Murray intègre l’équipe du Saturday Night Live pour trois saison, de 1977 à 1980 © NBC/Getty Images

Bill Murray dans son premier grand succès au cinéma : Caddyshack, réalisé par Harold Ramis en 1980 © Dean Williams/Warner Bros.

À PROPOS DU CINÉMA

« L’industrie du cinéma est le seul endroit où les communautés existent encore. »

Là encore, c’est symptomatique de son attrait pour l’esprit de groupe. J’ignore quand il a dit ça, mais à partir des années 2000, en tournant avec Wes Anderson, Sofia Coppola et Jim Jarmusch, il a effectivement retrouvé une communauté digne de ses débuts au théâtre d’impro du Second City, et au sein de la bande du National Lampoon puis du SNL – une époque où l’on fonctionnait par cénacles, sur le mode de la contre-culture. L’angle mort de ce constat, toutefois, c’est qu’il a longtemps lutté pour retrouver une telle famille : le cinéma crée des troupes, mais dès lors qu’il devient industriel, il les disloque. Et Murray, après Jerry Lewis et avant Adam Sandler, est devenu pour Hollywood un genre en soi : un pivot comique qu’on exploite seul, à répétition, en le détachant de sa troupe par souci d’économie. Les Ghostbusters mis à part, ses films des années 80 et 90 ont été bien peu « communautaires ». Et c’est, à mon avis, ce qui explique une part de la mélancolie et de la nonchalance qu’il affiche à l’endroit de l’industrie –  et plus largement de son métier.

« Si j’avais percé en même temps qu’Elaine May, je l’aurais enchaînée à une machine à écrire et je lui aurais fait l’amour toutes les quatre heures pour qu’elle reste motivée. »

Elaine May a été presque une figure tutélaire pour lui. Moins comme actrice-réalisatrice que comme scénariste, puisqu’elle a officieusement récrit son rôle dans Tootsie, et lui a sans doute fait prendre du recul sur sa « persona ». C’est la première fois que Murray va jouer un acteur professionnel, ce qu’il refera souvent ensuite. De fait, elle a cerné son charme de potentielle star dilettante, de comédien jouant toujours « à côté ». C’est peut-être pourquoi il refera appel à elle, par exemple lorsqu’il lui fera réécrire en douce le script d’Un jour sans fin contre l’avis d’Harold Ramis.

« Faire du cinéma me va bien parce que je n’ai besoin d’être bon que par tranches de 90 secondes . »

Mauvaise foi caractérisée. La vérité, c’est à peu près l’inverse : s’il est si peu adapté aux règles du cinéma – choisir stratégiquement ses rôles, se pointer à l’heure, patienter, respecter les dialogues, etc -, c’est bien parce qu’il est bon et drôle de manière intempestive, hors de toute tranche temporelle.

Bill Murray et ses camarades de Ghostbusters, Dan Aykroyd et Harold Ramis, à New York © Michael Ginsburg/Columbia Pictures

Elaine May dans le film A New Leaf, dont elle signe le scénario et la réalisation en 1971 © Jack Stager/Paramount Pictures

LES CHOIX DE CARRIÈRE

 « J’ai un faible pour les rôles de héros. Pour le rôles de grands-frères et surtout de super-héros, à condition qu’ils aient tous des défauts. »

Lui qui se situe au milieu de sa fratrie en termes d’âge, et a bénéficié du chaperonnage de son grand frère Brian, a évidemment joué de plus en plus « d’aînés » au fil des ans, mais rarement comme mentor éclairé. « Grand frère » convient à son personnage de Lost in Translation. C’est d’ailleurs pour cette raison que la romance ne marche pas bien : en fait, c’est l’histoire d’un type qui trouve non pas son âme-soeur, mais son « âme-petite soeur » dans un palace tokyoïte.

 « J’ai fourni des carrières entières à d’autres types en rejetant des films. »

C’est vrai que Michael Keaton lui en doit une : s’il n’avait pas boudé Batman, le film aurait pu se faire sans Tim Burton et avec Murray sous le latex. À noter que Keaton vient du stand-up, donc Batman était parti pour être un comique de toute façon. Bob Hoskins peut le remercier pour Qui veut la peau de Roger Rabbit ?, même si le rôle n’a pas exactement fait de lui une superstar. Steve Carrell peut en faire autant pour Little Miss Sunshine.

« On est toujours loin de chez soi quand on est acteur. »

On entend à la fois de la satisfaction et du regret dans cet énoncé, et de fait il n’est pas très clair là-dessus. D’un côté, Murray est coutumier de la fuite en avant, et semble faire partie des nombreux acteurs pour qui chaque tournage est une évidente manière d’échapper à l’angoisse ontologique, aux envies de mourir qui vous prennent lors des dimanche après-midi en famille. De l’autre, il a fini par se plaindre, dans les années 2000, de devoir trop souvent tourner au Japon, en Méditerranée ou sur les backlots de Los Angeles ; c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a exigé que Broken Flowers soit tourné dans la vallée de l’Hudson où il habite, alors que l’action est censée s’étendre sur tous les États-Unis. Ce qui renforce, quand on le sait, l’impression de voir un homme partir en quête de lui-même au bout de son propre pâté de maison.

« Les gens disaient que j’étais très courageux de faire Le Fil du rasoirOuais. Pareil que de sauto-immoler. Après ce film, j’ai eu l’impression d’être pestiféré. »

Pestiféré, le mot n’est pas trop fort dans un système où l’échec est absolument prohibé : même si Le Fil du rasoir, qu’il a produit et co-écrit, était une sorte de manifeste personnel, sa tentative n’a rien eu de méritoire aux yeux des argentiers, ni même de touchant. Si Ghostbusters n’avait pas cartonné la même année, il ne s’en serait sans doute jamais relevé.

« La folie S.O.S. Fantômes continuera jusqu’à ce que quelqu’un tue avec l’un de ses jouets. »

Depuis qu’il a dit ça, quelqu’un s’est probablement tué avec une figurine Ghostbusters quelque part sur Terre, et pourtant la vague de folie suscitée par le film n’a jamais reflué.

Sur le tournage de Lost in Translation de Sofia Coppola, en 2002 © Yoshio Sato/Focus Features

Bill Murray dans Broken Flowers de Jim Jarmusch, en 2005 © David Lee/Focus Features

LA PHILOSOPHIE MURRAY-IENNE

« Il y a des moments dans la moralité à la Dickens de Fantômes en fête, où on a la chance sordide contempler notre ruine, le fond de notre avenir. »

C’était son ambition avec les scénaristes Mitch Glazer et Michael O’Donoghue (ancien auteur mythique du SNL) sur Fantômes en fête : tirer du script une sorte contemplation mal-pensante sur la saleté de l’âme humaine. Mais Richard Donner s’est borné à faire ce qu’on attendait de lui : une comédie tous publics surfant sur le carton de Ghostbusters. Je pense qu’il a eu raison, et que Murray avait tort de croire qu’il était possible d’imbriquer une satire anarchisante façon Caddyshack ou Les Bleus à l’intérieur d’un blockbuster de 1988. 

« Il n’est pas facile d’être vraiment impliqué tout le temps. C’est tellement plus facile de rester planté à regarder dans le vide et de se laisser distraire. »

L’implication, c’est à la fois le graal et la grande ennemie de sa carrière. C’est un type qui, en dehors des rares moments où il sent qu’une histoire est taillée pour lui et personne d’autre, fait absolument tout pour ne pas s’engager dans quoi que ce soit. Et en même temps, il avoue que son voeu le plus cher est de parvenir enfin à « être là, simplement là, vraiment là ». Il soutient qu’il est difficile d’être artiste, et même « d’être, tout court ». C’est un paradoxe classique, au fond : on voudrait sortir de son apathie existentielle, pourtant l’on sait que c’est en elle qu’on habite.

 « Personne ne vous croira jamais. »

C’est la fameuse formule qu’il est censé avoir lancée aux quidams qu’il a surpris, ici et là, en s’incrustant dans leurs soirées. En substance : je ne suis pas réel, je ne suis qu’une apparition, une hallucination, je n’existe pas. Bonjour le trouble métaphysique, à nouveau. La phrase a cette petite mélodie fataliste, et en plus elle résonne avec son incrédulité proverbiale. Que les gens ne se croient pas entre eux l’amuse sans doute profondément, lui qui doit sûrement éprouver la solitude des nihilistes.

« J’adore l’idée de mon crâne posé quelque part. Il ne servirait à personne. Ce serait génial, de laisser ce souvenir. »

On le comprend : qui mieux qu’un morceau de corps mort, transformé en objet de déco, arrive à « être là, simplement là, vraiment là » ?

* Propos recueillis par mail, en décembre 2020.

Copyright illustration en couverture : Timba Smits.