Notre sélection de livres pour un Noël cinéphile

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Vous êtes le « Secret Santa » d’un collègue cinéphile ? Vous avez envie de surprendre cet ami chez qui les piles de DVD constituent le principal ressort décoratif ? La rédaction de Gone Hollywood vous vient en aide dans vos achats de Noël en vous proposant une liste de cadeaux testés et approuvés par ses plumes, susceptibles de convaincre vos connaissances les plus pointues. Car pour surprendre un ciné-addict qui a déjà sa carte Illimitée et des Blu-rays à ne savoir qu’en faire, la solution consiste à miser sur le « ciné de papier ». Les livres, en somme. Voici donc notre petite sélection (à acheter dans une librairie indépendante, de préférence).

Greenlight, de Matthew McConaughey, traduit de l’anglais par Héloïse Esquie (Le Seuil, 320 pages, 21 euros).

« Alright, alright, alright! » Vous en rêviez : Matthew l’a fait, il a écrit son autobiographie ! Enfin, non, pas une autobiographie, pas vraiment, plutôt un parcours de vie, un carnet de route, un petit guide à l’intention de ceux qui, comme lui, voudraient avancer dans la vie avec style. S’il est une sagesse dont le monde (si moche et si stressé en ce moment) a réellement besoin, c’est bien la sienne. L’évangile selon saint Matthew. A mi-chemin entre le surfeur hippie et le businessman roublard, McConaughey a réussi à transformer son personnage de beauf américain en symbole du cool en quelques années seulement. Bien joué, dude ! Les plus cyniques le disent même en pleine préparation d’une carrière politique, pour laquelle ce livre constituerait une ébauche de programme. Alors, on voit le monde comment, quand on le regarde à la McCo ? L’acteur le dit lui-même : s’il adore jouer, c’est avant tout parce qu’il adore raconter des histoires. Il ne s’en prive donc pas, multipliant les épisodes farfelus à la crédibilité douteuse. On ferme les yeux et on boit ses paroles, le sourire aux lèvres en imaginant son père ressusciter un oiseau domestique en lui faisant du bouche-à-bouche, ou lui-même gagnant le respect d’un petit village africain à la force de ses poings. Il est tout à la fois Indiana Jones et gourou, distillant à la pelle des conseils savoureux qui ne manqueront pas d’épicer votre quotidien. Notre préféré, en guise d’apéritif : « Ne soyez pas si surpris, l’incroyable se produit tout le temps, parfois il est divin, parfois c’est un molard qui nous revient dans la figure. » On adore.

Carole & Clark, de Vincent Duluc (Stock, 240 pages, 18, 50 euros)

Derrière chaque grand homme se cache un femme, même derrière un grand homme à femmes. Ainsi, dans le cas du légendaire séducteur Clark Gable, la dame en question s’appelait Carole Lombard. Comme toutes les romances magnifiques, elle n’aurait pas été provoquée par les algorithmes d’aujourd’hui : elle était trop libre, trop piquante pour un vieux ronchon un peu tradi comme lui. Et pourtant, la magie opère jusqu’à la mort tragique et mystérieuse de l’actrice dans un accident d’avion, à l’âge de 33 ans. Les belles romances, à Hollywood, finissent souvent dans des éclats de voix et de tragédie. Bien que remarié deux fois après cela, Gable épouse surtout la bouteille pour tenter de taire ce souvenir qui le hante. Amour, déception et alcool sur fond de cinéma vintage… On est semble-t-il en terrain balisé. Pourtant, Vincent Duluc n’est pas Scott Fitzgerald et refuse catégoriquement de tomber dans le grand récit d’amour fatal. Son charme, le livre le puise dans un ton volontairement léger, proche du potin. Multipliant les petites anecdotes savoureuses, l’auteur se place comme le digne héritier des journalistes mesquins qui arpentaient les grands studios de cinéma pour en révéler les secrets les plus mesquins. Il a parfaitement compris la force du détail pour conter la grande histoire du grand écran. Ainsi, les personnages sont dépourvus de leurs oripeaux de légendes hollywoodiennes. Monsieur Gable, par exemple, se lave cinq fois par jours et place de la pâte collante derrière ses oreilles par complexe ; il est névrosé, colérique et têtu, un peu ridicule tout de même. Humain en somme. Un livre charmant, qui se sirote comme un verre d’eau pétillante bien fraîche.

Billy Wilder et moi, de Jonathan Coe, traduit de l’anglais par Marguerite Capelle (Gallimard, 304 pages, 22 euros)

Parmi les choses aussi belles que touchantes : les chants du cygne et les clowns tristes. Alors comment résister au récit du tournage de Fedora, dernier grand film du génie de la comédie américaine Billy Wilder ? Très largement documenté, le livre est également largement romancé puisqu’il raconte cette aventure à travers le point de vue de Calista Frangopolou, une étudiante point du tout cinéphile, recrutée un peu par hasard et par caprice du réalisateur. Ce dernier aime sa jeunesse et la fraîcheur qu’elle pose sur chaque petit détail du milieu, si nouveau pour elle. Quant à elle, elle est très vite touchée par la mélancolie d’un homme passionné qui sent pourtant que son temps n’est plus celui de l’époque et que la seule élégance qui lui reste consiste à tirer sa révérence. Le roman de Joanthan Coe arrive à être nostalgique sans être « vieux con », à parler du temps d’avant pour ce qu’il était, sans comparaison ni regret. Un équilibre qui offre au roman un caractère d’une douceur infinie, cotonneux et rassurant comme un souvenir. On en ressort non pas avec l’envie dévorante de voir Fedora (quoique) ni l’impression d’avoir appris beaucoup sur le tournage du film, mais avec une affection sincère pour le réalisateur. Voilà qui fait du bien, actuellement.

Être Cary Grant, de  Martine Reid (Gallimard, 160 pages, 16 euros)

La postérité n’a pas eu envers Cary Grant l’élégance que celui-ci a déployé tout au long de sa vie. Elle l’a abandonné et l’a laissé sombrer dans un relatif oubli. Un exemple, final, de ses ratés avec la gente féminine. De cette énorme star des années 40-50, il ne reste aujourd’hui que quelques images : un sourire discret, une coiffure impeccable et, surtout, une course folle dans un champs de blé devant la caméra d’Alfred Hitchcock. On ne dit pas ce que George Clooney lui doit. On ne le brandit pas en icône LGBT au même titre qu’un Dean ou un Brando. Il existe pourtant un « mystère Grant », épais et marécageux, passionnant. Incarnation du cool à l’écran mais colérique en privé, orphelin supposé et circassien autodidacte, sex-symbol pour mesdames mais très proches des messieurs, il fut l’acteur total, qui a joué sa vie autant que ses rôles, aidé en cela par des studios qui marketaient leurs stars comme des paquets de lessive. On peut s’étonner (et regretter) qu’un tel sujet se résume à un livre de 150 pages, et ce d’autant plus que les ouvrages de référence sur Cary Grant en langue française ne sont pas légion. Il faut donc prendre l’ouvrage de Martine Reid comme une introduction, une invitation à revoir les films de Grant (pas tous, malheureux : l’autrice nous cite explicitement ses préférences) et nous intéresser à son cas. En attendant, peut-être, le biopic… Avec Clooney dans le rôle, bien entendu.

Steven Soderbergh, anatomie des fluides, de Pauline Guedj (Playlist Society, 160 pages, 14 euros)

Prolifique. L’adjectif ne semble pas suffisant pour qualifier la verve créative de Steven Soderbergh, sale gosse de Bâton-Rouge passé maître dans l’art de l’escamotage depuis qu’il signe la photo et le montage de ses films sous des pseudonymes inspirés de ses parents (Mary Ann Bernard et Peter Andrews). Insaisissable ? Certainement. L’anthropologue et journaliste Pauline Guedj parvient à détricoter les fils d’une « œuvre-pelote » faussement décousue pour mettre au jour le canevas qui sous-tend l’une des filmographies contemporaines les plus cohérentes à Hollywood ces trente dernières années. Naviguant sans cesse entre films mainstream et un cinéma plus cérébral, Steven Soderbergh, anti-auteur auto-proclamé, s’amuse à semer le trouble pour mieux se prémunir des certitudes dans une pratique indéfiniment remise en question par souci de se plier chaque fois à nouveau processus. Pauline Guedj explore ainsi « l’anatomie des fluides » éponyme en naviguant au travers des œuvres et des décennies, et parvient à circuler avec une incroyable aisance dans un réseau de signes et de sens au cœur d’une révolution permanente, du potache Schizopolis au tentaculaire Traffic, en passant par la trilogie flamboyante des Ocean’s et le thriller « lo-fi » Paranoïaque. « A l’heure de la globalisation culturelle, Steven Soderbergh souhaite saisir les enjeux de l’ère contemporaine en suivant à la trace ses circulations, ses réseaux et ses flux difficilement intelligibles. » Tout est dit. Et c’est brillant.

Perfect American Male : Elvis Presley et le cinéma, de Jan Jouvert (Rouge profond, 141 pages, 17 euros)

Joyau relativement méconnu de la série B, l’Elvisploitation mérite le détour, qu’on soit fan inconditionnel du King ou simple cinéphile curieux. « A l’origine de ce livre, il y a une épiphanie personnelle » écrit Jan Jouvert dans son essai richement illustré consacré à la trentaine de films dans lequel le roi du rock’n’roll s’est fourvoyé…. Pour notre plus grand plaisir (coupable) ! Difficile de trouver un véritable chef d’œuvre dans une filmographie relativement médiocre, voire parfois nanardesque, qui n’a pour seule et unique but que de forger un mythe sexy et viril, quitte à verser dans la misogynie la plus crasse. En bref, un « mâle américain parfait », avec une belle gueule à la Jimmy Dean ou Marlon Brando, la fragilité en moins. Jan Jouvert s’amuse avec un enthousiasme communicatif à décortiquer les « Elvis movies » pour mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre derrière leur médiocrité de façade et brosser le portrait d’une époque avec laquelle Presley se désynchronise très vite dès lors que les hippies mettent à mal le puritanisme ambiant. S’il place la musique au premier rang de ses passions, le King répugne pendant longtemps à pousser la chansonnette dans des films certes, réalisés pour certains par des pointures (Michael Curtiz, Don Siegel), mais la plupart du temps desservis par des scénarios absurdes. Le cowboy chantant, nous rappelle Jan Jouvert, fait montre par exemple d’une polyvalence à toute épreuve : Elvis sait autant gratouiller sa guitare que brosser un cheval à la ferme, décocher un coup de poing sur un ring ou piloter un véhicule de course sur un circuit automobile. Malgré ses sorties de route fréquentes, le King réussira à léguer à la postérité quelques séquences et postures iconiques grâce à son inimitable cinégénie à laquelle rend hommage Perfect American Male avec une intelligence remarquable.

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