Sur les traces de Licorice Pizza à Los Angeles

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Que vous soyez un cinéphile tatillon obsédé par les faux-raccords ou plus simplement un spectateur attentif, vous ne manquerez pas de sortir d’une séance du nouveau film de Paul Thomas Anderson en ayant la désagréable impression d’avoir manqué une information, certes anecdotique, mais trop évidente pour passer inaperçue. Qu’est donc la Licorice Pizza éponyme ? Certainement pas une véritable recette italienne réarrangée à la sauce californienne. S’agirait-il donc d’un air de rock dont PTA a agrémenté sa BO électrisante? Le générique ne le mentionne pas. Une échoppe bien connues des habitants de la vallée de San Fernando ? Aucun des personnages n’y s’aventure, ni même ne la mentionne.  Pour remonter la trace de cette mystérieuse pizza au réglisse, un retour à Los Angeles s’impose.

IL ÉTAIT UNE FOIS À HOLLYWOOD

La rengaine a déjà été servie par Quentin Tarantino. Laissons Rick Dalton réécrire l’histoire à coups de lance-flammes et descendons à une trentaine de kilomètres de là, du côté de Long Beach, ville portuaire spécialisée dans l’aéronautique. Port d’ancrage du Queen Mary depuis deux ans, et avant ça, d’une autre Old Lady qui essaya d’y prendre racine dans les années 1910. C’est en effet à Long Beach que l’industrie du cinéma fit une première tentative de greffe en Californie avant de mouiller dans des eaux voisines, quelques kilomètres plus au nord. Cinéphile curieux et enthousiaste, Paul Thomas Anderson connaît sans doute ces histoires de « culs trempés » lorsqu’il s’attèle à l’écriture du scénario de Soggy Bottom (en référence au nom de l’entreprise de lits à eau fondée par le personnage principal), un teen movie solaire et romantique situé en 1973 dans la San Fernando Valley où il a lui-même traîné ses guêtres dans son enfance à la même époque, puis filmé un génial chassé-croisé altmanien vingt ans plus tard (Magnolia, 1999), et dont il est toujours un fidèle résident. Inutile d’insister : le sale gosse, qui fut viré d’une école du quartier à cause d’une simple bagarre entre gamins, connaît le coin comme sa poche depuis belle lurette. Licorice Pizza se lit d’ailleurs sur le mode nostalgique comme une carte du Tendre. Le soir, on s’arrête boire un verre au Tail o’Clock dans l’espoir d’y croiser le couple Taylor-Burton, avant de s’offrir un repas japonais au Mikado Restaurant, premier établissement nippon de la vallée. Et lorsqu’on lui propose de se payer une bonne tranche de « Licorice Pizza », PTA sait qu’il en aura pour son argent. C’est en effet dans ce temple du vinyle fondé à Long Beach en 1969 qu’il peut espérer glaner à l’aveugle des 33 tours, les écouter chez lui et profiter d’une garantie de remboursement plutôt avantageuse.

Au cours des années 70, cette véritable caverne d’Ali Baba fédère une communauté de mélomanes hirsutes et d’ados boutonneux prêts à s’embarquer pour Mars avec Ziggy Stardust dans le dos de leurs parents. Son fondateur, James Greenwood – aucun rapport avec Johnny, fidèle compositeur de Paul Thomas Anderson d’ailleurs au générique de Licorice Pizza -, a baptisé son magasin en référence à une boutade enregistrée lors d’un concert du duo folk de San Francisco Bud & Travis. Alors qu’ils s’apprêtent à interpréter « La Bamba », les musiciens se moquent de l’échec de leur dernier album en prétendant le vendre sous l’étiquette de « pizza au réglisse » dans des magasins d’alimentation. Greenwood a trouvé sa formule magique pour vendre ses galettes. L’association surprenante de deux mots que rien ne prédestinait à cohabiter sur la devanture d’un magasin. De la junk food survitaminée servie par une équipe de fans qui jouent souvent les prolongations tard le soir autour d’une bière. Plus qu’un simple magasin, Licorice Pizza est une maison meublée de canapés où l’on se love pour déguster au choix la dernière fournée de Led Zep’, une galette d’un groupe punk underground conseillée par un vendeur enthousiaste ou un ruban de réglisse pioché dans un saladier à l’entrée. L’ambiance, fraternelle et amicale, est à la franche déconnade. Les esprits s’échauffent parfois lorsqu’on s’écharpe sur la qualité du dernier Springsteen ou la nouvelle mouture de Genesis. Greenwood, lui règne sur sa famille en paterfamilias prévenant et dispendieux. Son coup de génie ? Promouvoir les artistes de passage sur les scènes mythiques du Sunset Strip en fin de semaine et régaler son équipe de places de concert. La boutique tourne d’ailleurs à plein régime les week-ends entre deux représentations lorsqu’on s’arrache les albums du groupe entendu la veille au Whisky a Go Go, ou aux musiciens programmés le soir même au Roxy.

Licorice Pizza
SUR LE SUNSET STRIP, WEST HOLLYWOOD © DR
Licorice Pizza
BLONDIE CHEZ LICORICE PIZZA © DONNA SANTISI/REDFERNS

THE LOS ANGELES STORY

Licorice Pizza, c’est aussi un logo vintage à faire baver d’envie les mélomanes boulimiques. Une Rosie La Riveteuse de retour au foyer qui a troqué sa clé de douze contre une galette de vinyle à peine sortie du four. Elle nargue les autochtones sur les murs de Los Angeles où on placarde un peu partout sa trogne. Elle envahit le petit écran entre deux performances des Jackson Five dans l’émission Soul Train, ou lors des pauses publicitaires du non moins célèbre programme télévisé musical American Bandstand. Quel parfum dégage sa galette fumante ? Celui, sulfureux, du scandale. On accuse en effet la direction de vendre des vinyles volés dans les stocks du Wherehouse, son concurrent sur Glenoaks Boulevards, et des copies pirates d’enregistrements de Neil Diamond et Jimmy Buffett. Certains employés profitent du désordre ambiant pour promouvoir leurs propres créations. Ainsi du tout jeune Matt Groening qui écoule des exemplaires photocopiés de ses premiers comics dans le magasin sur le Sunset Strip dans le quartier de West Hollywood. Licorice Pizza invite aussi régulièrement les jeunes talents issus de la scène musicale émergente à rencontrer son public. Tom Petty et Blondie viennent ainsi y dédicacer leurs albums  à des foules de groupies agités. Et si le rock s’écrit majoritairement au masculin tout au long des seventies, la boutique affiche clairement sa volonté de promouvoir les artistes de tous genres. Seule compte l’ivresse du trip musical.

Au tournant des années 80, James Greenwood sent que la sauce ne prend plus. Ses fins gourmets boudent de plus en plus la musique dont il a rassasié leurs oreilles. Dans les salons, les platines cèdent leurs places aux premiers magnétoscopes. La vague du « home video » s’abat sur la vallée de San Fernando. Licorice Pizza fait sa mue et propose à ses clients de louer des VHS, une activité qui finit d’ailleurs par constituer désormais plus de la moitié de son chiffre d’affaires (70% selon les chiffres de l’époque). La concurrence sévère des vidéoclubs qui pullulent aux quatre coins de la vallée met à mal le commerce de Greenwood. Licorice Pizza est désormais un vestige du passé que le disquaire, épuisé, revend en 1985 à une société de Caroline du Nord, Record Bar. Un triste sort dont Allan Moyle offrira un reflet troublant et idyllique dix ans plus tard dans son film Empire Records. A des kilomètres de là, David Cook, un entrepreneur texan, inaugure alors le premier vidéoclub Blockbuster dans un mall de Dallas. Ses VHS inonderont la planète dans les deux décennies à venir. Lorsqu’il découvre L’Arme fatale (1987), James Greenwood se sent très sûrement l’âme d’un Roger Murtaugh. Il n’a tout simplement plus l’âge pour ces conneries. Le groupe Musicland vient d’engloutir la trentaine de parts de sa pizza au réglisse. La facture s’élève à 13 millions de dollars. Un chiffre inférieur au nombre de ventes du White Album des Beatles. Peu importe. Les Doors sommeillent quelque part dans un carton moisi. David Bowie a enterré Ziggy Stardust. Paul Thomas Anderson a troqué son Walkman contre un caméscope pour tourner The Dirk Diggler Story (1988), ébauche de Boogie Nights (1997). Le reste appartient à l’histoire…

Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson avec Alana Haim et Cooper Hoffman, actuellement en salles.

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