La Planète des Singes : l’impossible revanche rêvée de Pierre Boulle

par

Lorsqu’il hérite du remake de La Planète des Singes à la fin des années 90, Tim Burton sait que la 20th Century Fox lui offre un cadeau empoisonné. Le studio souhaite développer au plus vite une franchise. S’il flaire très vite l’embrouille, Burton fonce quand même tête baissée. Le responsable de la production exerce sur lui « une pression bien supérieure à celle qui avait accompagné Batman » se souvient le réalisateur dans un livre d’entretiens dirigé par Mark Salisbury. A deux mois du tournage, Lawrence Konner et Mark Rosenthal, auteurs du Diamant du Nil (1986) et de Mon ami Joe (1998), réécrivent ainsi l’intégralité d’un scénario bien trop cher aux yeux de la Fox. Pour mener son vaisseau à bon port, Burton doit « sabrer dans le budget » pourtant indispensable à l’envergure de sa « réinvention » et mettre les bouchées doubles. Hollywood tout craché. Pierre Boulle, auteur du roman originel, avait déjà pressenti la débâcle quarante ans plus tôt…

Un homme vêtu d’un simple pagne, agenouillé face à la Statue de la Liberté sur une plage déserte. Un cri de désespoir : « Vous avez tout foutu en l’air ! Allez tous au diable ! » L’astronaute Taylor n’a jamais quitté cette bonne vieille planète Terre… La très célèbre séquence finale de La Planète des Singes (1968) a bien failli ne pas être imprimée sur un ruban de celluloïd. Du moins si le producteur Arthur P. Jacobs s’était contenté de donner le feu vert à la version écrite par Rod Serling, pionnier de la télévision américaine à l’origine du succès de La Quatrième Dimension. Dans les dernières pages de son très court roman paru en 1963, Pierre Boulle réexpédie sur Terre le journaliste Ulysse Mérou (Tayor à l’écran) qui découvre, horrifié, une planète envahie par des hordes de singes avant de s’exiler dans l’espace. Les premiers jets de Serling réservent un tout autre sort au personnage principal, un temps baptisé Thomas. Selon les versions, l’astronaute égaré s’échappe à bord d’un vaisseau spatial, s’en va fonder une civilisation humaine sur une autre planète avec l’aphasique Nova ou pire, la met enceinte avant de tomber sous les balles des singes – un sous-entendu sexuel de « très mauvais goût » selon la morale corsetée en vogue dans les hautes sphères de Hollywood. « La fin du livre est celle que je voulais utiliser dans le film, même si j’adore l’idée de la statue de la Liberté », certifie Serling. « J’ai toujours pensé que c’était mon idée. » Un propos contesté par le scénariste lui-même en 1974 lorsqu’il confiera avoir conçu la fin de concert avec le producteur. Car c’est bien Arthur P. Jacobs qui lui a « vendu » ce twist à l’époque où Blake Edwards s’engage à réaliser La Planète des Singes pour le compte de Warner Bros.

Flashback. Dans un delicatessen de Burbank, juste en face du studio, le producteur rechigne autant à grignoter son sandwich au jambon-fromage qu’à offrir la moindre miette à la concurrence. Pas question de brader La Planète des Singes. Il vient à peine de gagner la confiance de Zanuck en lui montrant une courte séquence test à 1000 dollars la minute. Jacobs rumine cette fin qui lui reste en travers de la gorge. « Ça ne marche pas, c’est trop prévisible. » Puis, entre deux bouchées, un éclair de génie. « Et s’il était resté sur Terre depuis le début et qu’il ne le savait pas ? » Face à lui, Blake Edwards exulte : « C’est génial ! Allons voir Rod. » Alors qu’ils s’apprêtent à régler l’addition, les deux conspirateurs remarquent la Statue de la Liberté sur le mur derrière la caisse. Et le tandem de s’exclamer en chœur, les yeux dans les yeux : « Rosebud ! » C’était avant que le studio n’abuse de la patience du réalisateur, prisonnier d’une production qui clampine. Avant qu’il ne claque la porte. Avant que Jacobs ne confie son bébé à la Fox et à Franklin J. Schaffner. Avant que la Fox ne réclame une franchise.

Arthur P. Jacobs
Arthur P. Jacobs, 1967 © 20th Century Fox
Rod Serling sur le tournage de La Planète des Singes
Rod Serling, 1967 © 20th Century Fox

LA PLANÈTE DES HOMMES

« Je n’avais jamais pensé qu’on pourrait en faire un film. Ça me semblait trop difficile et ça risquait de paraître ridicule. » Le romancier français Pierre Boulle a pourtant inspiré à Hollywood une œuvre séminale de la science-fiction en racontant les péripéties du journaliste Ulysse Mérou (George Taylor dans le film) sur une planète aux confins de la galaxie où une société simiesque a asservi les hommes. Porté à l’écran par Franklin J. Schaffner sous l’égide de la 20th Century Fox, La Planète des Singes ne dément pas son succès dès sa sortie en avril 1968. La concurrence est pourtant rude dans les salles obscures. Dès sa première semaine d’exploitation, le film joue en effet des coudes avec une autre célèbre odyssée spatiale, 2001 de Stanley Kubrick. Si les deux films font la part belle aux créatures simiesques, la dystopie darwiniste de Franklin J. Schaffner offre à l’humanité le singe pour seul et unique point de fuite. Pierre Boulle ne goûte d’ailleurs guère les dernières minutes de La Planète des Singes, un final revu et corrigé par Rod Serling, à qui la Fox passe d’ailleurs commande d’un second opus. Le studio lui propose, de même, de signer le scénario d’une suite dans la continuité immédiate du film. Une première pour le romancier qui tient là enfin sa revanche rêvée sur Hollywood. Ainsi naît La Planète des Hommes, scénario d’une centaine de pages daté du 22 juin 1968, soit deux mois à peine après la sortie du premier opus.

Dans ce script inédit, Pierre Boulle raconte comment Taylor (Charlton Heston) retrouve foi en l’humanité lorsqu’il découvre la grossesse de Nova (Linda Harrison). Ce « signe du ciel » incite l’astronaute revigoré à bâtir une nouvelle société humaine dans l’ombre de la cité des singes. Lorsque les hommes réapprennent à maîtriser les armes, le docteur orang-outan Zaïus et le général gorille Urus précipitent leur cousins primates dans une guerre sans merci au cours de laquelle Taylor trouvera la mort, entraînant le suicide de ses amis chimpanzés Cornélius et Zira. La société simiesque vaincue retournera finalement à l’état sauvage. La Planète des Hommes s’achève sur le spectacle cinglant de Zaïus, cigare en bouche, haut-de-forme fixé sur le crâne, devenu « le singe le plus savant de son époque » dans un cirque improvisé au milieu des ruines de la cité dont il fut jadis le ministre des sciences. S’il réécrit brillamment la fin « trop sophistiquée » de La Planète des Singes, le scénario « trop littéraire » de Pierre Boulle ne parvient pas plus à convaincre Richard Zanuck, patron de la Fox, que celui nihiliste et cafardeux de Rod Serling baptisé The Dark Side of the Earth. Arthur P. Jacobs appellera à la rescousse Paul Dehn, co-scénariste de Goldfinger, pour renouer avec « le choc et la surprise du rebondissement du film original » dans Le Secret de la planète des singes, sympathique série B post-apo’ dans laquelle infusent le spectre de la guerre du Vietnam et la peur d’un éternel hiver nucléaire. Pierre Boulle estime quant à lui avoir « joué le jeu ». Il refusera de publier La Planète des Hommes, un manuscrit aujourd’hui conservé à la Bibliothèque Nationale de France.

Pierre Boulle
Pierre Boulle © AFP/Getty Images
Franklin J. Schaffner
Franklin J. Schaffner, 1967 © 20th Century Fox

MONNAIE DE SINGE

En une décennie, la Fox a épouillé son grand singe pour finir par le tondre. La formule magique d’Arthur P. Jacobs s’est dissolue tout au long des seventies dans une série de produits dérivés sur grand et petit écran. Au tournant des années 90, le studio souhaite relancer sa franchise. Adam Rifkin, futur scénariste de Small Soldiers (J. Dante, 1998), propose à Richard Zanuck de prolonger la pentalogie orignale en racontant le combat de Taylor et César, fils de Zira et Cornélius, en faveur d’une société « mixte ». Une idée restée lettre morte, ou presque.  En décembre 1993, la Fox envisage sérieusement de repenser de fond en comble la saga à partir d’un pitch d’Oliver Stone détaillé dans les pages d’Entertainment Weekly. Le réalisateur conçoit une œuvre post-apo’ fondée sur la découverte d’un message secret de la Bible censé annoncer la fin des temps. Ainsi naît The Return of The Apes, scénario signé Terry Hayes, plume de George Miller sur les deux premiers Mad Max. Le projet séduit d’emblée Arnold Schwarzenegger, tête d’affiche annoncée d’une relecture gore et violente dont il s’assure de pouvoir choisir le réalisateur. L’acteur devrait interpréter Will Robinson, un généticien, envoyé au Paléolithique pour protéger l’humanité d’un virus létal conçu par des singes évolués.

Le producteur de la Fox Peter Chernin détient non seulement « l’un des meilleurs scripts [qu’il ait] jamais lus », mais surtout la dream team qu’il n’aurait jamais osé réunir dans ses rêves les plus fous. Oliver Stone à la production, Phillip Noyce (Sliver) derrière la caméra, Stan Winston (Jurassic Park) au maquillage. Seul Dylan Sellers ne partage pas l’enthousiasme de ses pairs. Au cours d’une réunion, le directeur de la production de la Fox émet le souhait d’insérer dans le film une scène de base-ball primitif. « Personne n’a dit mot. Terry, Don et moi nous sommes regardés. Et puis, je crois que Don a un dit un truc du genre « Euh, super », et nous avons poursuivi notre conversation sur l’histoire comme si nous ne l’avions pas entendu », se souvient la productrice Jane Hamsher dans ses mémoires, Killer Instinct (éd. Crown, 1998). Une demande que Terry Hayes prend soin d’ignorer dans le manuscrit rendu au printemps 1995. « Terry a écrit un Terminator et la Fox voulait Les Pierrafeu », concluera le producteur de Don Murphy (Tueurs Nés) dans Tales From Development Hell: The Greatest Movies Never Made? (éd. Titan Book, 2012) de David Hughes. « Après s’être débarrassés de nous, il ont fait appel à Chris Columbus. J’ai entendu dire qu’ils ont fait des tests avec des singes qui skiaient, ce qui me paraissait assez ridicule. »

Planet of the Apes
La Planète des singes, la série, 1974 © CBS
Return to the Planet of the Apes
Return to the Planet of the Apes, 1975 © NBC

LES QUATRE FANTASTIQUES

Après avoir échoué à adapter Les Quatre Fantastiques chez la Fox, le réalisateur de Maman j’ai raté l’avion et Sam Hamm, scénariste du premier Batman de Tim Burton, développent une version plus consensuelle de La Planète des Singes. Selon Hamm, cette nouvelle relecture rend à la fois hommage à la pentalogie des années 70 et à l’œuvre matricielle de Pierre Boulle. « La première moitié du scénario ressemble très peu au livre, mais une grande partie des éléments de la seconde moitié en sont directement issus ou inspirés », explique-t-il au magazine Creative Screenwriting. Hamm et Columbus envoient, eux, Alexander Troy, un scientifique de la Zone 51 et Susan Landis, une doctoresse du Centre de contrôle des maladies, remonter la trace d’un virus mortel apporté dans les bagages d’un astronaute simiesque dont le vaisseau spatial s’est écrasé dans le port de New York. Au lieu de trouver un remède, le tandem découvre une planète peuplée de singes en tous points identique à celle décrite par Pierre Boulle. Troy et Landis ne rentreront chez eux avec l’antidote que soixante-quatorze plus tard, alors que la Terre a été colonisée par des primates. Le scénario de Hamm et Columbus ne convainc pas plus la Fox que celui de Terry Hayes. Le second claque la porte alors que sa mère vient de mourir.

Il est aussitôt remplacé par l’insubmersible James Cameron. Une bonne nouvelle révélée par une journaliste de Variety en janvier 1997. Pas encore débarrassé du tournage de Titanic, le réalisateur discute activement avec la Fox au sujet d’un reboot inspiré du film de Franklin J. Schaffner et de sa suite directe, Le Secret de La Planète des Singes (T. Post, 1970), dont il assurerait l’écriture et la production. Cameron et Schwarzenegger de nouveau réunis après Terminator et True Lies ? La Fox jubile d’avance. Mais au mi-temps de la quarantaine, le réalisateur ne souhaite plus prendre ses marques dans un univers qui ne lui appartient pas : « Je fais un film tous les deux ou trois ans – il faut que ce soit quelque chose que je crée. C’est ce que j’ai toujours fait, à l’exception d’Aliens. Terminator était ma création, tout comme Titanic et Abyss. » Michael Bay, Roland Emmerich ou encore Peter Jackson : personne ne souhaite s’embarquer à bord du vaisseau de la Fox. Allen et Albert Hughes, les frères jumeaux derrière le succès de Menace to Society (1993), ne refuseraient pas de réactualiser La Planète des Singes. « Le film original parle de la race aux États-Unis », confiera plus tard Albert au magazine Empire. « [Notre version] aurait plus insisté sur le commentaire social et la réalité [que le film de Tim Burton] ». Une idée elle aussi abandonnée.

La Planète des Singes de Tim Burton
Tim Burton et Michael Clarke Duncan © 20th Century Fox
La Planète des Singes de Tim Burton
Helena Bonham-Carter, Tim Roth et Tim Burton © 20th Century Fox

LE VISITEUR DU FUTUR

Aux dernières heures des nineties, la Fox courtise assidûment William Broyles Jr, un habitué des grands espaces. Le scénariste a envoyé Tom Hanks dans l’espace (Apollo 13) puis sur une île déserte (Seul au monde). Le voyage intergalactique de La Planète des Singes ne devrait être qu’une promenade de santé. Tom Rothman, président de la Fox, donne carte blanche à William Broyles Jr. Le scénariste hésite, puis se laisse séduire par la possibilité d’aborder des thématiques « difficiles à traiter dans un film plus réaliste ». « Il n’y avait pas de producteur. Il n’y avait personne pour me dire ce que je devais mettre ou ne pas mettre. C’était un acte de foi intéressant de la part de la Fox, qui m’a donné une feuille blanche et m’a dit : ‘Vas-y’ », se souvient Broyles dans les colonnes de Creative Screenwriting. Tom Rothman l’encourage à prendre ses distances avec la saga, quitte à bidouiller l’ADN de l’univers de Pierre Boulle. Quelques semaines plus tard, William Broyles Jr lui envoie un manuscrit intitulé The Visitor, « premier épisode des Chroniques d’Aschlar », point de départ d’une trilogie consacrée à un astronaute dont la navette s’est écrasée sur une planète où des singes civilisés ont réduit les hommes en esclavage. Une version remaniée du scénario finit par attirer l’attention du vétéran Richard D. Zanuck et de Tim Burton, échaudé par les échecs successifs de Mars Attacks! (1996) et d’un Superman Lives dont il ne viendra jamais à bout . « Lorsque vous dites Planète des singes et Tim Burton dans la même phrase, cette idée est instantanément explosive, comme un éclair sur l’écran », s’enthousiasme le producteur. Le scénario à 300 millions de dollars remanié par Broyle à la demande de Burton se disloque dans les réécritures de Lawrence Konner et Mark Rosenthal, en charge de revenir à l’essentiel, c’est-à-dire au « monde à l’envers » selon Zanuck. Cette fois, l’astronaute campé par Mark Wahlberg parvient à s’échapper de la planète des singes pour découvrir que le chimpanzé génocidaire Thade (Tim Roth) a colonisé la Terre. 

Pierre Boulle ne vivra pas assez longtemps pour voir La Planète des Singes ressuscité des tréfonds du development hell. Le romancier français s’est éteint en janvier 1994 alors que la Fox pensait enfin réexploiter sans vergogne son grand œuvre. « Avec le recul, nous avons été peut-être un peu dépassés par les événement », admet Don Murphy. « C’est devenu un gros truc assez rapidement. Tout le monde a commencé à essayer de s’y accrocher. Et nous avons vite été éliminés ! Je ferais les choses différemment aujourd’hui, mais… C’est comme ça. » En 2001, le producteur découvre, consterné, le primate boiteux de la Fox. Cette Planète des Singes lui évoque « un mauvais épisode de La Quatrième Dimension. » Si les simiens ont de nouveau « dominé la planète » le temps d’un été, Tim Burton, fourbu, prétend préférer « se jeter la fenêtre » plutôt que de s’embourber dans la moindre suite. Peu importe si personne ne comprend la fin de La Planète des Singes : « Disons que la Fox veut faire un autre film. Si j’explique cette fin, ça fout en l’air d’autres choses. » Pour lui, « quelqu’un qui revient et atterrit à un endroit où il pense se trouver, et qui découvre ensuite qu’il n’y est pas, ça me semble logique. » Burton sait déjà que la Fox dispose d’un nombre incroyable d’idées dans ses tiroirs. Des concepts à l’origine d’un prequel développé dès 2006 à partir d’un pitch de Rick Jaffa et Amanda Silver (La Main sur le berceau, 1992), qui signeront le scénario de La Planète des Singes : Les Origines, produit par Peter Chernin. Mais il faut se rendre à la raison : « Cette fin, on ne peut ni la surpasser ni la reproduire. Et si vous optez pour une approche différente, elle ne correspondra pas à ce que le public attend de vous. » Et si Tim Burton tenait là le vrai secret de La Planète des Singes ?

La Planète des Singes (2001) de Tim Burton, disponible en avril 2022 sur Ciné +.

Copyright photo de couverture : Tous Droits Réservés.