Jules Verne x James Cameron : une histoire de filiation

par

Quel est le point commun entre Méliès, Stan Lee, Le Clézio et le commandant Cousteau ? Jules Verne. Le romancier nantais prolifique aura réussi à imprégner post-mortem une bonne partie de la (pop) culture par-delà les frontières françaises, en signant pas moins d’une centaine d’œuvres (romans, nouvelles, essais, œuvres théâtrales), toutes imprégnées par son goût pour l’aventure, la découverte et la science. « Mon but a été de dépeindre la Terre, et pas seulement la Terre. » Le père de la science-fiction moderne était en effet passionné aussi bien par les voyages intergalactiques que par les fonds marins. Cette marotte, il la partage avec un cinéaste canadien porté sur le gigantisme, James Cameron. S’il fut dans son enfance un fervent lecteur d’Arthur C. Clarke, le réalisateur convoque pourtant bien la mémoire du romancier français dans sa filmographie partagée entre voyages extraordinaires (Avatar, 2009) et odyssées subaquatiques (Abyss, 1989). Son adaptation la plus vernienne ? Titanic (1997), selon Nicolas Allard, auteur du fabuleux essai Les mondes extraordinaires de Jules Verne. Explications.

UNE VILLE FLOTTANTE

 Une ville flottante est un roman de Jules Verne publié en 1871. C’est l’un de ses premiers Voyages extraordinaires, une collection qui comporte plus de soixante textes romanesques. L’écriture de ce texte trouve son inspiration dans un voyage que Jules Verne a effectué avec son frère Pierre en 1867 à bord d’un transatlantique reliant l’Europe aux États-Unis. Le roman Une ville flottante a précisément pour cadre un gigantesque paquebot, le Great-Eastern. Le narrateur est un personnage de l’intrigue. Au cours de la traversée, il retrouve l’un de ses anciens amis, Fabian McElwin. Ce dernier est mélancolique car l’amour de sa vie, Ellen Hodges, a été mariée de force à Harry Drake, un homme qu’elle n’aime pas. Incroyable hasard, Fabian s’aperçoit qu’Ellen se trouve elle aussi sur le Great-Eastern. Malheureuse dans sa nouvelle vie d’épouse, la jeune femme dépérit. Sans dévoiler la fin de l’intrigue, on peut se borner à dire que Fabian ne voit pas ce mariage comme une fatalité et va considérer qu’il reste un espoir pour Ellen et lui. Deux thématiques majeures dominent ce récit. La première est l’amour destructeur, qui peut engendrer la douleur, le désespoir, voire la folie et la mort. La seconde est une critique du gigantisme et de l’orgueil humain. En écrivant ce roman, Jules Verne souhaitait inviter les hommes à une plus grande humilité dans leurs rapports avec la nature. En effet, son unique expérience sur un transatlantique lui a montré que l’être humain, même lorsqu’il dispose d’une technologie avancée, est bien peu de chose face à la puissance des éléments naturels.

Lors de l’écriture d’Une ville flottante, Jules Verne est un écrivain reconnu. Plusieurs de ses romans désormais les plus célèbres ont déjà été publiés (Cinq semaines en ballon, Les Aventures du capitaine Hatteras, Voyage au centre de la Terre, De la Terre à la lune, Les Enfants du capitaine Grant, Vingt mille lieues sous les mers, Autour de la Lune). Ses textes sont alors lus aussi bien en France qu’à l’étranger. Jules Verne est un écrivain dont l’aura est internationale, au point que son éditeur lui demandera de changer l’idée qu’il avait eue initialement pour le capitaine Nemo. En effet, il avait envisagé de faire de ce personnage un prince polonais, qui aurait créé le sous-marin Le Nautilus pour se venger de l’empire russe, à l’origine du massacre de sa famille et ses amis. Pierre-Jules Hetzel, l’éditeur de Jules Verne, craignait que le lectorat russe rejette le roman et se détourne des Voyages extraordinaires. Il redoutait même des tensions diplomatiques entre la France et la Russie ! Il demanda donc à Jules Verne de faire du capitaine Nemo un homme dont l’identité n’était pas explicitement évoquée, ce que l’écrivain français accepta de faire.

Jules Verne
Jules Verne, 1892
James Cameron
James Cameron par George Rose © Getty Images

LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES

James Cameron est avec Steven Spielberg l’un des fils spirituels de Jules Verne. Le réalisateur canadien a en commun avec l’écrivain français une même passion pour la mer. Bien des Voyages extraordinaires de Jules Verne ont un cadre maritime, ce qui est également le cas de plusieurs films de James Cameron, comme Titanic, Avatar et bien sûr Abyss. Avec ses droits d’auteur, Jules Verne s’est offert trois bateaux au cours de sa vie, qui lui ont permis de faire plusieurs croisières, notamment en Atlantique et en Méditerranée. Vingt mille lieues sous les mers illustre une véritable fascination de l’écrivain français pour les grands fonds marins. On retrouve ce même intérêt chez James Cameron. En 2003 sortit son documentaire Les Fantômes du Titanic, réalisé à plus de quatre mille mètres de profondeur. En 2012, à bord du sous-marin Deepsea Challenger, Cameron explora en solitaire le site le plus profond de la croûte terrestre : la fosse des Mariannes, située dans l’océan Pacifique. Verne et Cameron sont également deux écrivains qui ont une vraie sensibilité écologique, même si le terme n’était pas employé du temps de Jules Verne. Dès la fin des années 1860, le roman Vingt mille lieues sous les mers se positionne en faveur de la préservation de l’écosystème marin. Or, le film Avatar est un grand film écologique, sa conclusion étant une célébration du triomphe de la nature sur une technologie jugée délétère. Indépendamment de leur passion commune pour la mer et la nature, Jules Verne et James Cameron sont deux artistes qui accordent une place de premier choix à l’aventure dans leurs œuvres respectives. L’évasion est une notion que l’on peut mobiliser pour évoquer plusieurs de leurs créations artistiques. Ce sont également deux monuments de la science-fiction : ils ont chacun eu un apport décisif dans l’évolution de ce genre relativement récent. Verne comme Cameron ont en commun un certain scepticisme face au progrès scientifique. On le voit dans Paris au XXe siècle, un roman d’anticipation que l’éditeur de Jules Verne avait refusé de publier, car il le trouvait trop sombre. Même si Terminator est une œuvre bien différente du texte de Jules Verne que je viens de mentionner, il est indéniable que l’on a là aussi une dystopie qui remet en cause les supposés bienfaits des avancées technologiques.

Abyss et Avatar sont deux héritiers des Voyages extraordinaires de Jules Verne. Mais il existe une filiation beaucoup plus directe entre Titanic et Une ville flottante. Dans mon essai Les mondes extraordinaires de Jules Verne, je montre d’ailleurs que ce film de James Cameron est une adaptation officieuse et libre du roman de Jules Verne. Les deux histoires ont pour cadre un transatlantique et se déroulent dans des périodes relativement proches (fin des années 1860 – début des années 1910). Dans son roman, Jules Verne évoque le danger représenté par les icebergs, lesquels seront à l’origine du naufrage du Titanic (au point que l’écrivain français ait été parfois considéré comme l’annonciateur de cette tragédie). Il y a un passage d’Une ville flottante où l’orgueil humain est dénoncé, ce qui sera également le cas à plusieurs reprises dans le film de James Cameron. Cet extrait du roman de Jules Verne me semble particulièrement évocateur : « Mais, répétons-le aussi, quelle que soit sa puissance, il ne faut pas l’opposer sans raison à une mer démontée. Si grand qu’il soit, si fort qu’on le suppose, un navire n’est pas « déshonoré » parce qu’il fuit devant la tempête. Un commandant ne doit jamais oublier que la vie d’un homme vaut plus qu’une satisfaction d’amour-propre. En tout cas, s’obstiner est dangereux, s’entêter est blâmable, et un exemple récent, une déplorable catastrophe survenue à l’un des paquebots transocéaniens, prouve qu’un capitaine ne doit pas lutter outre mesure contre la mer, même quand il sent sur ses talons le navire d’une compagnie rivale. » Enfin, James Cameron reprend au roman de Jules Verne l’idée d’un triangle amoureux tragique. Dans son film Titanic, Rose DeWitt Butaker doit épouser Cal Hockley, qu’elle n’aime pas. Elle envisage avec désenchantement sa future vie d’épouse. Son amour réciproque pour Jack Dawson constitue à ses yeux un motif d’espoir, tout en permettant au réalisateur de mettre en place une tension dramatique forte pendant une grande partie de son film. Enfin, les deux œuvres artistiques prennent le temps de décrire la vie à bord d’un transatlantique, un cas assez peu fréquent en littérature et au cinéma.

Une ville flottante
Une ville flottante de Jules Verne, 1871 © DR
Titanic
Titanic de James Cameron, 1997 © 20th Century Fox

AU-DELÀ DE CAMERON

L’œuvre de Jules Verne a exercé une forte influence sur le cinéma dès les origines de cet art. En effet, le premier véritable réalisateur de l’histoire, le français Georges Méliès, a adapté librement plusieurs textes de Jules Verne. Or, Méliès est considéré comme une figure tutélaire majeure du cinéma. Le cinéaste américain Martin Scorsese lui a d’ailleurs rendu hommage en 2011 dans son film Hugo Cabret. S’il ne fallait citer que deux réalisateurs, je mentionnerais Steven Spielberg et George Lucas. La saga Indiana Jones, qu’ils ont co-créée, est une réécriture moderne des Voyages extraordinaires de Jules Verne. Des analogies sont souvent établies entre le roman Les Indes noires et Indiana Jones et le Temple maudit. Jean-Pierre Godard en parle dans son livre Steven Spielberg, Mythes et Chaos. Indéniablement, les Voyages extraordinaires et Indiana Jones possèdent un même ADN. George Lucas est un héritier indirect de Jules Verne. Dans son enfance comme au moment d’écrire la trilogie originale Star Wars, il s’est inspiré d’artistes qui étaient de grands lecteurs de Jules Verne, et qui plaçaient les Voyages extraordinaires sur un piédestal. On peut notamment citer Edgar Rice Burroughs, le père de Tarzan et du Cycle de Mars, et Frank Herbert, le père de Dune. Une véritable lignée artistique relie Verne, Burroughs, Herbert et Lucas. Si Dune et Le Cycle de Mars sont des ancêtres de Star Wars, la saga de George Lucas doit aussi beaucoup aux Voyages extraordinaires, à l’origine des projets littéraires d’Edgar Rice Burroughs et de Frank Herbert. En écrivant L’Empire contre-attaque, George Lucas a d’ailleurs repris et popularisé un concept inventé par Jules Verne dans son roman L’Île mystérieuse : celui de continuité rétroactive, également connu sous le terme de « recton ». Ce procédé consiste à apporter des informations complémentaires au passé d’une histoire en cours, afin de la complexifier ou de la rendre surprenante. C’est précisément ce qui se passe lorsque Dark Vador annonce à Luke qu’il est en réalité son père. L’information n’avait pas été donnée dans le film précédent mais, au moyen des explications communiquées lors du Retour du Jedi, on finit par adhérer sans difficulté au lien de parenté entre Luke et Vador. Jules Verne avait lui choisi à la fin de L’Île mystérieuse de donner une identité au capitaine Nemo, en en faisant un prince indien. Cette humanisation du mystérieux capitaine, si elle ne va pas de soi, ne s’oppose toutefois pas de manière forte à la cohérence des deux romans dans lesquels il apparaît (Vingt mille lieues sous les mers et L’Île mystérieuse). Jules Verne continue à exercer une influence forte sur le cinéma en particulier et sur le monde des arts de manière plus générale. Le nombre de ses héritiers artistiques est considérable.

Les mondes extraordinaires de Jules Verne, de Nicolas Allard. (Armand Colin, 240 pages, 19,90 euros).

Copyright illustration : Tous droits réservés.