« Enfin le cinéma ! » : le musée d’Orsay revient aux origines du septième art

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 « Enfin le cinéma ! ». Alors que la VOD et les plateformes de streaming accaparent un peu trop dangereusement l’attention des spectateurs des salles, le Musée d’Orsay invite à redécouvrir le septième art qui s’approprie le monde, les corps et les représentations à l’aide d’une collection rare de photographies, de peintures et d’objets offrant la possibilité d’un parcours unique. L’utilisation de dispositifs interactifs et de technologies sophistiquées permet de vivre et revivre un voyage inédit au cœur de l’histoire d’un art qui fascine et donne à rêver. L’exposition est ainsi conçue comme un parcours initiatique autour des grands principes du cinéma jusqu’à l’arrivée des salles obscures. Pour raconter au mieux son histoire, elle met en regard le cinéma et la peinture mais aussi la photographie tout en plaçant en toile de fond les différentes évolutions technologiques de la fin du XIXe siècle. Parmi les extraits de films diffusés, certains sont anonymes, d’autres signés de quelques grands noms de ce cinéma primitif : Auguste et Louis Lumière, Loïe Fuller, Alice Guy ou encore Léon Gaumont. Conservatrice en chef au musée d’Orsay, Marie Robert se charge depuis dix ans de la photographie et du cinéma dans une institution qui consacre tout un étage au septième art depuis quelques années déjà. Rencontre.

Christopher Poulain : Comment est née l’envie de concevoir une exposition comme « Enfin le cinéma ! » ?

Marie Robert : C’est un vieux rêve d’appréhender la naissance du cinéma. Je dirais même plus que c’est associé à la naissance du musée, ouvert en 1886 en tant que musée d’art et d’histoire, ce qu’on a tendance à oublier. Très vite, il y a eu des espaces consacrés au cinéma, non pas pour son histoire mais pour son aboutissement technologique par les appareils inventés, les objets liés à sa création. Tout au long de l’histoire de ce musée, il y a eu des expositions consacrées au cinéma à titre illustratif. D’une certaine façon, nous suivons une tradition. On était dans la même énergie avec Laurence des Cars, ancienne présidente du musée, qui nous a donnés l’opportunité de réactiver cette envie en invitant Dominique Païni, commissaire général de l’exposition, à penser avec Paul Perrin, conservateur des peintures, et moi-même, à une exposition qui raconterait cette plongée dans l’univers du cinéma au XIXe siècle.

Pourquoi Orsay ?

Le musée d’Orsay, c’est déjà le musée de la deuxième moitié du XIXe siècle et du tout début du Xe siècle. Institutionnellement, il s’inscrit entre le musée du Louvre et le musée d’Art moderne National. Nous sommes limités par cette période. On avait envie d’appréhender les dix premières années du cinéma, le cinéma des premiers temps et montrer comment il a trouvé ses bases, ses racines, son ancrage dans les arts et spectacles de cette époque. C’est un renversement conceptuel. Il ne s’agit pas non plus dire simplement que le cinéma est l’art du XXe siècle, mais que c’est aussi un spectacle du XIXe siècle.

Comment a été conçue la scénographie ?

Nous l’avons conçue en étroite collaboration avec Martin Michel qui vient, rappelons-le, du monde de la décoration et du théâtre avant d’être scénographe d’exposition. Notre souhait était de montrer que le cinéma est un objet « intermédia ». C’est avant tout l’aboutissement de nombreuses pratiques dans les techniques d’enregistrement des sons et des images qui ont eu une répercussion dans le monde du spectacle, dont les loisirs populaires entre autres. C’est un médium boulimique qui puise dans pleins de répertoires d’images. Il fallait donc être capable de présenter de façon équilibrée films, photographies, peintures et autres objets d’art sans aucune hiérarchisation. Raconter l’avènement du cinéma de cette manière est assez inédit. On oublie souvent que la photographie n’était pas considérée comme un art au même titre que le cinéma car elle est issue des milieux scientifiques, commerciaux et non des beaux-arts. Par la suite, le cinéma s’est institutionnalisé avec l’apparition des salles surtout après 1907, une période que l’exposition d’aborde pas. Nous avons en tout cas essayé de sélectionner des œuvres susceptibles d’illustrer ce propos, par exemple à l’aide de la la photographie séquentielle ou du trucage.

Enfin le cinéma !
Enfin le cinéma !

Ça n’est pas frustrant de se limiter au début du XXe siècle avec l’apparition des salles, justement ?

Dans une exposition, il faut faire des choix. On propose. On teste en sachant qu’on est limité sur une période. On a longtemps hésité à choisir entre internationaliser notre propos ou simplement se concentrer sur Paris. Finalement, nous sommes restés sur Paris qui est l’épicentre de la naissance du cinéma. Donc frustration, certes, mais nous offrons au spectateur un complément. Nous avons installé à la fin de l’exposition un grand écran avec des projections de films de l’époque. Le public a aussi à sa disposition une trentaine d’extraits de films, peu connus du grand public, une variété de genres, qui je l’espère, enthousiasmera avec des projections de films signées des frères Lumières, Méliès ou encore Loïe Fuller.

On imagine que c’est un travail de longue haleine, non ?

Nous avons mis trois ans avec des respirations bien entendues (rires). La difficulté était surtout d’avoir un discours cohérent. Nous sommes trois commissaires avec des profils et des intérêts très différents. Il a fallu accorder nos points de vue, d’autant plus que certains viennent de l’université, d’autres de l’école du Louvre. L’un a une approche plus spéculative et moins historienne, l’autre plus formaliste. Pour ma part, je me mobilise davantage sur les sciences sociales, les études culturelles, mais aussi sur la politique. Cela amène foncièrement des débats au sein de l’équipe. Nous avons, je l’espère, trouvé le bon dosage. Le public sera seul juge de notre travail et on l’espère positif. Nous sommes vraiment ravis, en tout cas, de pouvoir enfin présenter notre exposition sur le cinéma.

« Enfin le cinéma ! », La Cinémathèque, Paris, du 28 septembre 2021 au 16 janvier 2022. Commissaires d’exposition : Dominique Païni, Paul Perrin et Marie Robert.

Copyright photos : Christopher Poulain

Copyright couverture : Léonce Perret (1880-1935).