Pourquoi faut-il découvrir The Christian Licorice Store ?

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Filmer le sport , « c’est maintenir une certaine vérité. Le corps ne ment pas. » La question taraude Jean-Luc Godard comme bon nombre de ses congénères, du moins à celui qui se plaît à garder l’œil vissé à l’œilleton d’une caméra. Aussi, la relation profonde et passionnelle entre le sport, ceux qui le pratiquent et le filment traverse plus d’une centaine d’années de cinéma, comme en témoigne l’anthologie époustouflante sobrement intitulée Sport et cinéma (éd. Amphora) composée à quatre mains par Gérard et Julien Camy. Dans ce livre pensé par ses auteurs comme une « discussion d’après-match, un débat d’après-séance », Régis Wargnier côtoie Teddy Riner, Michel Drucker clame son amour pour Rocky et Richard Burton raconte son dernier match de rugby dans un coin perdu du Pays de Galles. Pour Gone Hollywood, Julien Camy évoque, lui, The Christian Licorice Store (1971), une savoureuse pépite cinéphile dans laquelle se croisent Monte Hellman, Tim Buckley et le frenchie Jean Renoir.

A L’ORIGINE, UNE CHANSON DE TIM BUCKLEY

Le titre énigmatique de The Christian Licorice Store s’inspire des paroles de « Pleasant Street », une chanson de Tim Buckley dans l’album Goodbye and Hello (1967). Il chante : « Walking ’round in christian licorice clothes ». Pour Buckley, cela faisait référence à un drogué qu’il connaissait à Brooklyn car si l’on traduit prosaïquement, cela donne « On se promène dans des habits de réglisse chrétienne ». La chanson évoque une personne en quête existentielle, sans doute en dépression. Buckley semblait toujours sur le fil du rasoir dans ses chansons, naviguer entre deux états de joie et de tristesse. Son album suivant s’intitulera d’ailleurs Happy Sad (1969). Il mourra d’une overdose en 1975. Le récit de cette chanson rejoint ainsi l’état d’esprit du film qui réfléchit à notre monde et aux chemins qui s’offrent à nous pour trouver notre place dans les artifices d’un bonheur artificiel que propose la société. The Christian Licorice Store parle de cette marchandise que peut représenter notre histoire. C’est pour cela que les « habits » de la chanson se sont transformés en « magasin » (store). Buckley joue d’ailleurs cette chanson dans une scène à la fin du film.

The Christian Licorice Store sort en 1971 et se situe parfaitement dans le courant du Nouvel Hollywood qui débute au milieu des années 1960 et s’étire jusqu’au début des années 1980. Il y a déjà ce choix d’un personnage principal à l’opposé des héros que pouvaient produire le cinéma américain classique. Les films du Nouvel Hollywood ont porté ces anti-héros sur les écrans, ces personnages à la marge, qui hésitent, prennent des chemins de traverse pour raconter une histoire éloignée des schémas traditionnels et souvent critique de la société américaine et du spectacle. C’est aussi une nouvelle génération d’acteur et d’actrices que l’on voit sur les écrans. Ici les deux rôles principaux sont tenus par Beau Bridges et Maud Adams, future James Bond Girl. On sent également une nouvelle esthétique avec l’influence du cinéma direct, cette nouvelle vague documentaire arrivé à la fin des années 1950 par Richard Leacock grâce aux caméras légères et à la synchronisation du son. La caméra à l’épaule est privilégiée dans le film pour être au plus près des acteurs, à côté d’eux dans la voiture ou même sur le terrain de tennis lors du match de Cane (Beau Bridges) contre Butch Bucholtz, vrai joueur de tennis professionnel. Ainsi, on monte à la volée avec les joueurs. Et puis, beaucoup de séquences sont prises sur le vif, volées dans la rue ou même improvisées car Frawley venait de l’école de l’improvisation. Il y a aussi l’utilisation du téléobjectif à de nombreuses reprises et le choix de plans séquences qui sont des marqueurs de ce nouveau courant esthétique du cinéma et de cette période.

MONTE HELLMAN FAIT UNE APPARITION

The Christian Licorice Store est aussi l’œuvre d’un certain Floyd Mutrux, scénariste et réalisateur du Nouvel Hollywood qui a travaillé avec le réalisateur Monte Hellman sur son film Macadam à deux voies (1971). Il aimait les personnages à la marge, ceux qui ne rentraient pas dans les cases de la société moraliste et puritaine américaine. Il mit en scène plusieurs films mineurs comme Dusty and Sweets McGee (1971), Aloha Bobby and Rose (1975). Son travail sur ce film est singulier. On a l’impression d’assister à un essai poétique, une sorte de dérive narrative autour d’un personnage en plein doute. Le film alterne des séquences presque documentaires avec de longues scènes où les personnages se questionnent. Cela donne la sensation d’un faux rythme, d’une œuvre un peu bancale mais qui trouve une forme cohérence dans ce déséquilibre.

Monte Hellman a d’ailleurs un petit rôle lors de la séquence du pique-nique sur l’herbe vers la fin du film. Au départ, le producteur Michael Laughlin lui avait proposé deux scénarii, celui-ci et Macadam à deux voies. Mais il n’était pas convaincu par The Christian Licorice Store et le refuse malgré l’insistance du producteur, lui proposant même de modifier des lieux du film comme bon lui semble. Il réalisera uniquement Macadam à deux voies mais comme Mutrux n’est pas à la Guilde des scénaristes, ce dernier ne sera pas crédité. Alors est ce pour le remercier qu’il vient faire ce petit cameo dans le film finalement mis en scène par Frawley ? Cependant, cette apparition participe à la réflexion sur le cinéma et le spectacle filmé que propose le film. En effet, dès les premières scènes, les auteurs effectuent une mise en abîme du cinéma et d’Hollywood. Dans une soirée où se retrouve Cane, les participants de cette sauterie, composés de gens du cinéma dont les vrais producteurs Mike Medavoy ou Robert Kauffman, partent regarder un film dans une salle de la maison et c’est le générique du film qui débute. Le cinéma se regarde et l’œil de Frawley alterne entre la nostalgie d’une période révolue et la critique d’un petit monde gangrené par le nombrilisme et l’égocentrisme.

JEAN RENOIR EST AU CASTING

The Christian Licorice Store pourrait se résumer à une love story classique entre un joueur de tennis professionnel et une jeune photographe talentueuse. Mais c’est plus compliqué que cela évidemment. Le personnage de Beau Bridges, Cane, joueur de tennis au succès grandissant, est cependant perdu dans son existence. Ce dernier ne veut pas s’attacher et craint de tomber amoureux. Il préfère rester dans une vie de faux-semblants. Le film devient alors un emballage réflexif sur la culture pop, sur Hollywood et sur ce qui reste de notre histoire. Il se positionne dans ces films ou les personnages sont victimes de douleurs psychogènes comme Five Easy Pieces de Bob Rafelson (1970).

Au détour d’une séquence, vous ne manquerez pas de rencontrer Jean Renoir. Pourquoi ? Le producteur Michael Laughlin était marié à l’actrice Leslie Caron qui connaissait bien la famille de Jean Renoir. On lui a proposé et il a accepté. C’est certainement une des dernières apparitions (ou même la dernière) de Renoir dans un film. Cette séquence qui intervient dans le premier tiers du film est complétement improbable. Maud Adam et Beau Bridges se rendent dans sa villa californienne. Ils sont accueillis par sa femme Dido. La scène est improvisée. Renoir explique aux deux tourtereaux qu’il est en train d’écrire son livre « de souvenirs » et non pas « une autobiographie ». Il leur dit d’ailleurs qu’ils sont beaux et qu’ils pourraient être amoureux dans la vraie vie. Que regarde-t-on alors ? Un film ou la fabrication d’un film ? C’est tout le charme de ce film. On s’y perd comme les personnages. La balade qu’ils effectuent ensuite dans son jardin lui permet de parler d’amour et des arbres ! Cela confirme encore (s’il le fallait) que Jean Renoir est éternel, et un des plus grands. Célébré par la Nouvelle Vague française alors qu’elle dézinguait la plupart des autres cinéastes français, il apparaît ici, pour le Nouvel Hollywood, comme un sage que l’on vient honorer. La scène avec Jean Renoir chez lui, dans sa villa californienne, est inouïe. Elle mérite presque à elle seule de voir ce film.

ON PARLE DU CINÉMA GRÂCE AU TENNIS

Il y a ensuite la scène où le personnage de Gilbert Rolland décède. Un travelling circulaire intervient juste après une scène onirique ou Cane semble jouer contre lui-même sur un terrain de squash-tennis sorti d’un cauchemar. Gilbert Rolland est allongé dans son lit, le mouvement de caméra balaie les murs de sa chambre où l’on voit des photographies de lui plus jeune, sur des terrains de tennis. Il reste donc de lui ces images glorieuses. La scène où Rolland, encore lui, explique que c’était mieux avant, que c’était une époque plus paisible est également frappante. Gilbert Rolland est un acteur qui a traversé tout le cinéma classique américain alors évidemment, les auteurs, au travers du tennis et de son personnage, parlent du cinéma. Il y a aussi celle où Cane tourne une publicité alors que Maud photographie Tim Buckley. Parallèle émouvant d’un être se perdant dans un miroir aux alouettes.

L’autre atout du film, c’est sa bande originale signée Lalo Schifrin, dont on reconnaît aussitôt la signature avec pas mal de piano, beaucoup de mélancolie et de mélodies vaporeuses. Il s’y dégage une nostalgie inquiétante nous plongeant dans le drame psychologique que vit Cane. Sa musique crée une autre dimension, une autre réalité. C’est un univers à elle toute seule.

Le film n’a pas vraiment marché et il a même été plutôt mal accueilli par la critique américaine de l’époque. Il faut dire qu’il semble expérimenter son scénario et sa mise en scène au fur et à mesure qu’il avance. Le récit est moins tenu que dans d’autres films sortis à cette période avec les mêmes thématiques et réflexions. Et puis comme Frawley n’a pas fait beaucoup parler de lui ensuite, il est donc tombé dans l’oubli assez facilement. D’autant que les personnages sportifs et le sport au cinéma, sont souvent une source de mépris, d’apriori de la part des milieux intellectuels qui faisaient/font la pluie et le beau temps de l’actualité culturelle.

C’EST UN FILM POÉTIQUE SUR LE SPORT

The Christian Licorice Store mérite aussi d’être redécouvert aujourd’hui parce que l’on ne réalise plus vraiment de film où « tout semble possible ». Où la liberté de ton, de jeu, de narration, de mise en scène priment sur les règles de la fabrique du cinéma. C’est un film poétique, nostalgique, qui parle d’un monde en perdition. C’est presque un film révolutionnaire dans un sens. De plus pour moi qui ait beaucoup travaillé sur le sport au cinéma et sa représentation dans les films de fiction, il est également rare de voir un film finalement très intellectuel, évoquer nos questions existentielles, réfléchir sur le cinéma, par le biais du sport ou au travers d’un personnage de sportif. Il y a toujours dans ce choix une volonté de se reconnecter avec une réalité brute et populaire que nous impose la pratique sportive. C’est la force du sport. Vers la fin du film, Cane regarde à la télévision un reportage sur Babe Ruth, une légende du baseball puis sur Fred Perry, le tennisman. Cela le renvoie à l’image qu’il va, lui, laisser au monde : une publicité pour de la laque à cheveux alors que son entraîneur, Gilbert Rolland, laisse des photographies accrochées au mur. C’est la vacuité de notre société et de ses héros modernes qu’elle pervertit. Et puis la dernière raison de voir ce film, ce sont les décors. On découvre la région de Los Angeles sous tous ses angles et certains moins connus, et à toutes heures. Cette volonté de tourner en décors naturels est encore une marque de ce Nouvel Hollywood qui prend vie au travers de ces scènes en bord de mer, sur des jetées, de ces rues et vie nocturnes, de ces terrains de tennis ou ces villas somptueuses et délabrées symboles d’un âge d’or à l’abandon.

Sport et Cinéma de Gérard et Julien Camy (Amphora, 512 pages, 49,95 euros)

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