On y est presque : plus que quelques mois avant la sortie, cannoise on l’espère, de Benedetta, le nouveau film de Paul Verhoeven. Depuis que son affiche internationale (Virginie Efira en soutane dévoilant un sein) et son synopsis (une nonne lesbienne en proie à des visions en pleine Renaissance italienne) ont été rendus publics, notre imagination est en ébullition. Verhoeven nous refait-il un thriller érotique à la Basic Instinct (1992), avec Virginie Efira en nouvelle Sharon Stone, mais dans une version cape et épée façon La Chair et le sang (1985) ?

UNE ŒUVRE SOUS LE SIGNE DU DIVIN

Si la forme est intrigante, le fond l’est encore plus. C’est qu’en 2015, alors qu’Elle se tournait à Paris, Verhoeven parlait toujours de faire son film sur Jésus. Mais voilà que son nouveau long-métrage est consacré non pas à la superstar du Nouveau Testament, mais à l’une de ses groupies, Benedetta, une femme bien connue du monde universitaire – grâce au livre passionnant Immodest Acts (éd. Oxford University Press USA, 1986) de l’historienne Judith C. Brown – mais peu en dehors. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le film de Verhoeven va changer cela… Du cinéma de Verhoeven, on retient surtout deux thèmes : le sexe et la violence. Pourtant, un troisième tout aussi majeur habite sa filmographie : la religion. Dans Black Book (2006), Rachel (Carice van Houten) dessine une croix avec du miel dans son bol d’avoine, avant de la faire disparaître en mélangeant vigoureusement la bouillie. Plus tard, un résistant catholique prénommé Théo hésite à appuyer sur la gâchette pour sauver un de ses camarades sur le point d’être tué par un collaborateur nazi. Le coup parti, le traître mort, Théo s’écrie être désormais damné. Damné, dans les limbes, l’officier Murphy l’est aussi dans RoboCop (1987), après son démembrement aux airs de crucifixion par des malfrats. Plus loin dans le film, Verhoeven le fait même marcher sur l’eau. Dans Turkish Délices (1973), Olga (Monique van de Ven) se laisse tomber les bras levés, son corps en forme de croix, sur un lit où est allongé Eric (Rutger Hauer), un diablotin blondinet auquel on donnerait le Bon Dieu sans confession. Il est encore question du divin à propos de Showgirls (1995), aussi bien dans le film – on pense aux convulsions de Nomi dignes d’un exorcisme lors de ses ébats dans la piscine avec Zack (Kyle MacLachlan) – que pendant son tournage. Une journaliste du Première américain rapporte qu’entre deux prises, Glenn Plummer (qui joue le premier chorégraphe/prétendant de Nomi) lit Le Kybalion, un livre de tradition hermétique publié en 1909, qui perpétue « une ancienne philosophie religieuse étudiée par Moïse et Jésus durant leur séjour en Égypte ». Paul Verhoeven, entendant la discussion entre la journaliste et son acteur, les interrompt : « Jésus n’est jamais allé en Égypte. Il est né à Nazareth et y est resté toute sa vie ». Au milieu des néons et des strings à paillettes s’ensuit une conversation entre Plummer, Verhoeven et Gina Ravera (la meilleure amie de Nomi) sur la foi et le doute.

Paul Verhoeven sous le signe du divin sur le tournage de RoboCop, en 1986 © Deana Newcomb/Orion Pictures

Quand la foi s’insinue entre les néons et les paillettes de Showgirls, sorti en 1995 © Murray Close/Carolco Pictures

LA SPIRITUALITÉ SELON VERHOEVEN

Fasciné par Jésus depuis l’enfance, Verhoeven avait été admis en 1986 dans le Jesus Seminar de Los Angeles, bien qu’il ne fût pas théologien. C’est son projet de film sur Jésus qui l’avait motivé à rejoindre ce groupe d’érudits, même s’il semble s’être résolu depuis à ne lui consacrer qu’un livre, publié en 2008. Dans les premières pages, on découvre avec étonnement que l’obsession accrue de Verhoeven pour le christianisme dans sa jeunesse est loin d’être une simple curiosité intellectuelle : le désir puissant de croire s’est au contraire emparé de lui. Pendant son adolescence à La Haye, le réalisateur se plonge en effet dans l’occulte, s’instruisant sur la « magie noire, les OVNIs et l’énergie cinétique ». Il s’adonne aussi à des séances d’hypnotisme sur ses amis, tentant de leur faire se remémorer leur vie antérieure. « La Bible avait parfaitement sa place dans tout cela, comme une autre forme d’occultisme », explique-t-il. Cependant, en 1966, Verhoeven traverse ce qu’il qualifie de « crise spirituelle profonde », en raison d’une situation personnelle dont il ne pouvait en apparence pas s’extirper. Le réalisateur se décrit alors comme ayant été « presque psychotique », voyant des signes partout. À la suite d’une rencontre fortuite, il se rend à l’église évangélique de La Haye et, tandis que les fidèles conjurent le Saint-Esprit, Verhoeven a l’impression d’être traversé par une chaleur intense. « Jésus était dans cette salle. Je sentais sa présence ». Cependant, cette extase, une part de Verhoeven la rationalise : elle est sûrement causée par la musique grégorienne venant de l’orgue, assez puissante pour décupler des émotions déjà exacerbées. Après des mois de tourments, et une solution à son problème, Verhoeven tourne le dos au surnaturel sous toutes ses formes.

Paul Verhoeven emmène la bande de Spetters sur la voie du divin, en 1980 © Sabina Sarnitz/VSE Film

Le beau Herman (Thom Hoffman), se change en Jésus dans Le Quatrième Homme, en 1983 © Rob Houwer Productions

UN CINÉMA DE L’HALLUCINATION

Montrer la vie telle qu’elle est : un leitmotiv assumé du cinéma de Paul Verhoeven. Ce parti pris ne s’explique pas par une envie juvénile de choquer pour choquer, comme on a pu le reprocher au réalisateur, mais par le tiraillement de Verhoeven. « Cette compulsion venait d’un besoin purement psychologique : un tel réalisme me permettait de garder les pieds sur terre », confiera-t-il. Comme le révèle Verhoeven, Spetters (1980) est le premier de ses films dans lequel il dévoile cette partie de sa vie. Rien (Hans van Tongeren), son alter ego, est un jeune motard qui se retrouve paralysé et se remet un bref instant entre les mains d’un prêtre dans l’espoir de remarcher, avant de rapidement chasser de son esprit cet espoir illusoire. Verhoeven fit aussi notablement de la petite amie de Rien, Maya (Marianne Boyer), une infirmière, une personne qui préfère la science aux prières. Le deuxième film dans lequel Verhoeven explore plus ouvertement la question de « l’instinct religieux », pour emprunter le terme de Jung, est Le Quatrième Homme (1983). Le héros, Gerard Reve (Jeroen Krabbé), un écrivain alcoolique, est sujet à des hallucinations de plus en plus intenses et terrifiantes : son nom se lit sur un cercueil qui n’est pas le sien ; une femme avec son enfant dans les bras se transforme en Madone ; l’objet de son désir, le beau Herman (Thom Hoffman), se change en Jésus attirant sur sa croix avant de lui apparaître horriblement mutilé, surgissant des eaux enveloppé d’un linceul ensanglanté. Une succession d’images qu’il finit par interpréter comme des prémonitions l’ayant protégé des noirs desseins de Christine (Renée Soutendijk), son hôtesse et amante qui est peut-être une veuve noire, mais avant tout une sorcière aux yeux de Gerard. Reste que ce n’est pas Renée mais la frénésie de la surinterprétation qui a raison de ce dernier, chez qui le mysticisme est le symptôme d’un délabrement mental. Fièvre à laquelle Verhoeven nous fait goûter en multipliant à outrance les symboles à l’écran (par exemple, l’araignée sur le crucifix du générique d’ouverture se rappelle à nous par le nom du salon de beauté de Christine, Spin, tandis que la peinture de Samson et Dalila vu par Gerard dans le train prend vie lorsque Christine lui coupe les cheveux).

LE BUSINESS DE LA CROYANCE

Le regard que porte Verhoeven sur la croyance prend toutefois un tournant dans La Chair et le sang (1985), où le religieux devient politique. Pour rendre explicite l’incompatibilité entre la foi et la science, Verhoeven place son histoire à la frontière du Moyen Âge et de l’époque moderne, et oppose Martin (Rutger Hauer), le mercenaire illettré, à Steven (Tom Burlinson), fils du seigneur Arnolfini, féru de science et poliorcète en formation. En somme, il faut choisir son camp. C’est d’ailleurs l’apprentissage central que fait la jeune Agnès (Jennifer Jason Leigh). Celle qui au début du film déterre de la mandragore aux pieds des pendus pour en faire des potions d’amour comprend rapidement que la magie ne la sauvera pas des griffes de Martin et de son groupe. Pour survivre, elle ne s’en remet pas à Dieu, mais à son intelligence, et à l’enseignement reçu plus tôt de sa servante. Elle convainc Martin qu’elle est sous son charme pour gagner sa protection et, ce faisant, prend son destin en main. Devant La Chair et le sang, on se demande même qui a sincèrement la foi. Hawkwood, bras droit du père de Steven, enjoint, le regard menaçant, un médecin à faire un miracle en sauvant la nonne qu’il a accidentellement blessée de son épée. Il s’avère entendu qu’une prière n’aurait que peu d’effet. Aussi, le prêtre qui accompagne Martin est un bien étrange serviteur de Dieu. Avant le siège, au début du film, il ordonne aux guerriers de s’agenouiller pour recevoir l’hostie, et son ton trahit une velléité de domination pas très chrétienne. Peu après, à la découverte de la statue d’un saint, il délivre une prophétie : Martin va être riche… Et partager tous ses biens avec ses compagnons, y compris lui. Son message fait mouche auprès du groupe, à part auprès d’un seul de ses membres que le prêtre s’empresse de pourfendre. Ce qui préoccupe ici Verhoeven n’est donc plus tant l’engrenage de la folie que les ficelles du pouvoir. Il fait une distinction entre les idéologues et les fidèles : ceux qui croient peut-être, mais qui sont avant d’être des hommes de foi des entrepreneurs, pour lesquels le business de la croyance est un business comme un autre, et ceux qui croient réellement, par superstition et simplicité d’esprit (Martin et sa troupe) ou par désœuvrement, à l’image de Verhoeven dans sa vingtaine. Corollaires de l’idéologie, la manipulation et l’endoctrinement sont un autre thème phare du cinéma de Verhoeven. Il est particulièrement explicite dans Starship Troopers, où à la tête du gouvernement et de l’armée siègent des idéologues qui à coup de propagande patriotique persuadent des hommes et des femmes d’aller se faire dévorer par des insectes géants. À l’instar du sexe, le surnaturel peut être un outil d’ascension et d’asservissement. Et ce motif, cher à Verhoeven, est justement au cœur de l’histoire de Benedetta. Comme l’explique Judith C. Browne, les honneurs et stigmates que Benedetta disait avoir reçus du Très-haut firent d’elle une nonne atypique : autorisée à délivrer des sermons lorsqu’elle était en transe, elle fut de plus élue abbesse à l’âge surprenant de trente ans. Mais son exceptionnelle carrière dans les ordres fut courte et mouvementée. 

Paul Verhoeven et Casper Van Dien sur le tournage de Starship Troopers, en 1996 © Stephen Vaughan/Buena Vista International

Benedetta (Virginie Efira), groupie du Nouveau Testament sous la direction de Paul Verhoeven, en 2018 © Guy Ferrandis/Pathé

En effet, Benedetta fut destituée une première fois de son titre le temps d’une enquête faisant suite à son mariage en grande pompe avec Jésus – qu’aucun témoin présent n’avait été capable de voir -, et dont la conclusion avait été que Benedetta ne mentait pas. Trois années s’écoulèrent avant que les sœurs du couvent n’émettent à nouveau de doutes quant à la légitimité de leur abbesse, lasses de la main de fer avec laquelle Benedetta œuvrait à leur édification. Ce qui précipita une seconde investigation à son encontre n’est néanmoins pas clair – peut-être que ce ne fut pas ce vent de rébellion, mais une dénonciation provenant d’un couvent rival. Quoiqu’en fut la cause, l’inspection fut cette fois plus consciencieuse. « Les gens avaient encore en tête le cas de Maria de la Visitation, une nonne de Lisbonne, qui, par ses stigmates et son don de visionnaire, était devenue l’une des femmes européennes les plus influentes des années 1580, consultée par des dirigeants et des dignitaires de l’Église, jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’elle était une fraude », rappelle l’historienne. Pour garder leur emprise sur le troupeau, les ecclésiastiques se devaient de débusquer les charlatans, et ils trouvèrent finalement de quoi faire déchoir Benedetta… Cette dernière croyait-elle sincèrement être en communication avec Jésus et qu’elle avait reçu son cœur par transplantation? Ou avait-elle sciemment manipulé les autres nonnes pour assouvir ses ambitions ? Au-delà de la question de la foi et de son instrumentalisation à travers l’histoire, ainsi que de son traitement au cinéma (comme avec Les Diables de Ken Russell, en 1971, ou La Chasse aux sorcières de Nicholas Hytner, en 1996), Benedetta offre à Verhoeven une nouvelle occasion de dresser un portrait de femme complexe et transgressive. Il nous tarde de le découvrir…

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