Audrey Hepburn : pour le meilleur et pour le pire

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Dans la lignée d’un Kubrick, réalisant peu mais réalisant culte, Audrey Hepburn a su sélectionner avec soin ses rôles. Il suffit de se pencher sur sa filmographie pour être pris de vertige : plutôt succincte, elle s’avère d’une densité difficilement égalable, au regard des chefs-d’œuvre qui la ponctuent.

Cela est d’autant plus impressionnant que les rôles qui lui ont été attribués dès ses débuts partagent peu ou prou les mêmes grands traits, dans des intrigues aux canevas pas si dissemblables : il s’agit pour Hepburn de révéler sa magnificence, derrière une jeune fille plus ou moins mal dégrossie. A partir d’une image en apparence lisse de princesse de l’art cinématographique, Audrey Hepburn a su modeler des personnages riches, complexes, à la personnalité aussi forte que son physique ne le paraît pas. Cette apparence frêle, Audrey Hepburn en a d’ailleurs joué très volontiers : ses personnages sont souvent voraces et gourmands, comme pour mieux montrer qu’il vaut mieux ne pas s’arrêter aux évidences, dans les figures qu’elle incarne. Il n’a pas fallu attendre Breakfast at Tiffany’s (Diamants sur canapé, 1961), où mondanité et luxe ne sont que des oripeaux d’une forme de prostitution, pour qu’Hepburn joue avec les niveaux de lecture et les apparences, et ne fasse exploser un talent s’appuyant sur de merveilleux non-dits et de subtils dévoiements.

Audrey Hepburn incarne l’art de la variation délicate. Comme il est vain de vouloir attribuer des « scores » à des films, d’autant plus quand il s’agit de rassembler des films disparates choisis aléatoirement et ayant pour trait commun leur actrice principale, nous nous contenterons de trier, en toute subjectivité, les films suivants du pire au meilleur. Le critère de notation ? Appelons-le la « jauge Hepburn ».

Guerre et Paix de King Vidor (1956) : « Édité chez Plon »

  • Jauge Hepburn 30% 30%

La note est ingrate. Le film est un honnête blockbuster des années 1950. Disons-le franchement : il s’agit même, pour le pire comme pour le meilleur, de l’archétype du blockbuster d’époque, de facture classique. Parlons déjà du meilleur : la technique est soignée ; les reconstitutions des batailles travaillées ; le casting somptueux (Henry Fonda, Audrey Hepburn, mais aussi le légendaire Vittorio Gassman, Anita Ekberg, et même Herbert Lom, le commissaire Dreyfus de La Panthère rose, en Napoléon)…

Parlons ensuite de ce qui ne fonctionne pas, comme trop souvent lorsque les ambitions d’un studio prennent le pas pour faire primer la technique. Pour demeurer de (plutôt) bonne foi, laissons de côté Mel Ferrer, M. le mari Hepburn à la ville. Les productions les moins mémorables de l’actrice ont d’ailleurs M. Hepburn comme point commun, qu’il soit acteur comme ici ou réalisateur (Green Mansions, 1959) : le cœur a ses raisons… Comme souvent à l’écran, il horripile : il incarne ici tout ce que le spectateur est amené à détester du personnage d’Ashley dans Gone With The Wind (Autant en emporte le vent, 1939)… Sauf que, là où le personnage d’Ashley prend peu à peu consistance, s’avérant faussement naïf, si véritablement fragile, si humainement touchant, celui incarné par Mel Ferrer demeure au stade de la statue de cire, certes idolâtrée par l’héroïne, mais n’en restant pas moins au stade de la cire.

Pour qui recherche avant tout dans un film des émotions, des personnages appelant la colère comme l’empathie, l’attraction comme la répulsion, avec War and Peace, il s’agit de repasser. Avouons qu’il est difficile de ne pas s’ennuyer devant un film à rallonge (3h30, belle bête), qui, s’efforçant de ne pas trancher, en vient pourtant à retenir principalement de l’œuvre littéraire la chronique historique plutôt que le drame humain. Les moments de grâce se concentrent principalement dans la première moitié du film, autour des personnages incarnés par Henry Fonda et, précisément, Audrey Hepburn. Ils se démènent pour donner corps aux personnalités de leur personnage, personnalités malheureusement écrasées par l’ambition par trop démesurée ; arrivé à la moitié, le film semble laisser de côté le portrait d’une société, d’une époque, à travers ses individus, pour se contenter de représenter des batailles épiques artificiellement reliées à l’intrigue. Le drame vécu par les personnages devient le drame plus impersonnel de champs de bataille anonymes, réduits à des drapeaux et à des fonctions. Vu de loin, derrière un écran, cela ne fait guère trembler.

Si les 30% de plaisir devant ce film doivent un peu à Henry Fonda (qui se donne, mais l’écriture de son personnage est limitée), ils le doivent surtout à Audrey Hepburn, pas aussi blasée que la légende Fonda. Contrairement à ce dernier, elle n’a pas l’impression de se demander ce qu’elle fait là, face à une écriture rendant peu hommage à celle de Tolstoï. Hepburn tâche en toute bonne foi et avec une énergie communicative de prendre le relais de Scarlett O’Hara, malgré une écriture à mille années-lumière de son modèle indépassable. Dommage, une fois encore ; pour citer les personnages, la production a manifestement négligé de mettre la guerre sur la liste des choses amusantes.

En Bref

Points forts : Audrey Hepburn. La photographie. Audrey Hepburn.

Points faibles : Fred Astaire. L’intrigue amoureuse. Fred Astaire.

Funny Face de Stanley Donen (1957) : « Voyage à creux »

  • Jauge Hepburn 50% 50%

Donen est un génie visuel. Un génie scénaristique. Un génie du mouvement. Un génie tout court. Mais il arrive que les génies se reposent et qu’Aristote laisse sa tête au placard.  Parlons peu, parlons bien : si vous trouvez que Jacques Demy est un génie, alors ce film est un chef d’œuvre historique de la comédie musicale. Si, par contre, vous n’avez jamais pu supporter plus de cinq minutes les films du réalisateur français, que le kitsch abyssal vous répugne et que la vision fantasmée et hors d’âge d’un couple hétérosexuel tout ce qu’il y a de plus normé par rapport à son temps, où l’homme a quarante ans de plus que la femme, ne vous inspire guère : fuyez. Dans le cas contraire, ce film est fait pour vous, mais peut-être pas cette critique.

Funny Face est indéniablement parcouru de traits de génie : la mise en scène est redoutablement travaillée, la photographie est à tomber par terre (Think pink !)… Mais, surtout, Audrey Hepburn porte de manière dantesque l’ensemble. Comment ne pas succomber et fondre jusqu’au centre de la Terre quand celle-ci apparaît dans le rôle d’une bibliothécaire plus attirée par la philosophie française que par les relations amoureuses ? Son rôle de fille sage, trop brillante pour un monde extérieur superficiel qui s’immisce chez elle contre sa volonté, est clairement la meilleure idée scénaristique du film. Les réparties les plus brillantes, c’est elle : la philosophie pseudo-sartrienne de l’empathisme (empathicalism dans le texte) suffisait à elle seule à remplir le scénario d’idées délicieusement satiriques, romantiques, délicatement absurdes. Sa vision prosaïque des relations sentimentales sauve l’insupportable duo, absolument pas crédible, qu’elle forme avec Fred Astaire ; citons par exemple : « une bouche avec du rouge n’en est pas plus fonctionnelle ».

L’intrigue amoureuse, d’une inconsistance totale, est le principal fardeau du film. Le propos donne envie d’hurler, face à ses éléments les plus datés : les si en avance sur leur temps Hepburn et Donen se condamnent ici à des mièvreries, d’autant plus agressives pour le spectateur qu’elles affirment presque de but en blanc des valeurs horripilantes concernant la place de la femme. Il y avait de quoi faire un nouveau chef-d’œuvre, tant pour Donen que pour son actrice ; il fallait pour cela Hepburn sans Astaire : heureusement, ce sera chose faite, une décennie plus tard, dans le brillant Two for the road (Voyage à deux, 1967).

En Bref

Points forts : Audrey Hepburn. La photographie. Audrey Hepburn.

Points faibles : Fred Astaire. L’intrigue amoureuse. Fred Astaire.

La Rumeur de William Wyler (1961) : « La vérité sort de la bouche des amants »

  • Jauge Hepburn 85% 85%

Wyler sait magnifier Hepburn ; d’une certaine manière, il l’a découverte : le premier film à offrir à la star le rôle-titre est son Vacances romaines. L’enjeu de The Children’s Hour est bien différent, l’ambition plus conséquente ; il s’agit non plus de jouer de la fraîcheur d’une jeune première cinématographique, mais de lui proposer un nouveau défi, un tournant dans sa carrière : jouer dans un drame qui susciterait, à n’en pas douter, la controverse chez son public états-unien de 1961. Le défi était de taille : traiter d’un sujet encore difficile à aborder dans le cinéma américain de l’époque, à savoir l’homosexualité féminine. Le constat est triste à dire, mais il s’agissait d’une prise de risque, pour une actrice au pinacle de sa carrière. A ce titre, le cinéma américain n’a pas tant changé que cela : autant voir deux femmes ensemble à l’écran ne porte plus guère préjudice à ses interprètes, autant cela demeure encore un certain tabou chez ces messieurs.

Autre défi, et pas des moindres : ne pas proposer à Hepburn de faire face à un rôle-titre masculin, où chacun des acteurs, beau et brillant, brillerait dans son pré carré, un pré carré défini par son genre et se terminant par la constitution du couple hétérosexuel idéal. Ici, il s’agit de placer l’actrice dans la situation inconfortable de devoir partager son statut de protagoniste féminin, en la plaçant aux côtés d’une actrice tout aussi brillante et tout aussi au sommet. Pour rendre compte du défi en un nom : Shirley MacLaine. Cette dernière vient de jouer dans ce qui est probablement le plus grand rôle de sa carrière : The Apartment, de Billy Wilder (1960). Elle interprétera deux ans plus tard le rôle-titre d’un film non moins légendaire du même réalisateur, quoique bien plus sous-estimé : Irma La Douce (1963).

Voilà la recette d’un film prêt à marquer les esprits et, plus généralement, l’histoire du cinéma : Hepburn, prête à se mettre en danger sur un sujet d’actualité aux connotations sulfureuses, dans un face-à-face avec une autre légende du cinéma. Mieux, même, qu’un face à face : une collaboration induisant une touchante proximité, à travers la relation plus ou moins ambiguë entre les deux personnages. Certes, le film échappe peut-être au rang de chef d’œuvre, du fait de certaines scènes longuettes, parfois académiques, de personnages secondaires souvent univoques : William Wyler n’est pas un Billy Wilder. Pourtant, la sobriété du film est également son maître-atout : sobriété de la mise en scène, sobriété du scénario qui effleure les drames sans les exhiber, sobriété de la démonstration de l’intolérance, montrée comme si familière, et d’autant plus monstrueuse par là même. Le rare personnage masculin du film n’échappe pas à cette tension entre familiarité et rejet, ce qui fait la force de son écriture.

Quoi qu’il en soit, tout cinéphile ne peut que se ruer sur ce duo d’actrices : elles livrent une composition d’une justesse rare, tout dans l’euphémisme et la litote. Elles affrontent à deux l’adversité, la société, leurs sentiments contradictoires, et le plus beau est qu’elles le font chacune de sa manière. Aucune n’est éclipsée, aucune ne sacrifie son jeu : toutes deux, différemment et côte à côte, vivent et nous font vivre un grand drame à une échelle intimiste.

En Bref

Points forts : La délicatesse du jeu des actrices ; le déploiement d’un drame intimiste n’hésitant pas à écorcher la bonne société américaine ; le traitement plein de pudeur des émotions.

Point faible : Le classicisme, parfois feint, parfois empesé, peut rebuter, au même titre que le jeu des enfants, insupportable (ce qui était peut-être l’objectif, mais peut-être un peu trop atteint).

Vacances Romaines de William Wyler (1953) : « Ville ouverte »

  • Jauge Hepburn 95% 95%

Supposons une échelle de l’inventivité scénaristique allant de 1 à 10. Le 1 correspondrait à l’inexistence scénaristique, ou, pour le dire plus simplement, à Marvel (coucou Scorsese). Le 10 correspondrait à la formule du scénario ultime, une équation qui aurait été découverte par Einstein en collaboration avec Kubrick, Coppola, les Monty Python et autres dieux de l’Olympe. Sur cette échelle, pour être clair : le film de princesse se situerait à zéro. Que ce soit au niveau de la réalisation à la Disney, de l’écriture du personnage principal, de ses motivations et de ses nuances… De même pour la qualité d’interprétation de l’actrice principale, trop heureuse sans doute d’être choisie pour maintenir dans une grille de lecture subalterne les rôles proposés aux femmes, saisissant l’opportunité d’opérer un bond en arrière dans l’histoire de la représentation des femmes à l’écran. Puis Hepburn vint.

Pour son premier rôle-titre au cinéma, la voici embarquée dans une itération de ce sous-genre cinématographique promettant toute carrière aux abîmes de l’intérêt critique. Résultat : l’Oscar de la meilleure actrice. Certes, les Oscars ne sont pas nécessairement la garantie d’une réussite cinématographique. De fait, comme souvent chez Wyler, le film est d’une solide facture, avec de redoutables moments, mais ne peut prétendre, par son côté enfant sage et parfois académique, au statut de chef d’œuvre. Wyler tutoie pourtant ici son meilleur (tout comme il le fera dans The Children’s Hour) : transformer l’inconnue Audrey en légende Hepburn en l’espace d’un film est une sacrée performance, quand bien même cette performance est avant tout celle de son actrice.

Mais par quel miracle celle-ci est-elle parvenue à une telle prouesse, malgré une intrigue aussi limitée ? D’abord, par la qualité d’écriture de son personnage et la finesse de son interprétation : princesse désœuvrée se livrant à un jeu de faux-semblants, elle fait tout pour faire oublier qui elle est, incarnant à merveille un être jadis corseté et qui, le temps d’une fugue, va retrouver pleinement sa joie de vivre. Hepburn semble avoir déjà mille ans d’expérience, non pas protocolaire ni diplomatique, mais bien d’actrice. L’on attend d’elle de la naïveté, celle d’une princesse désireuse de découvrir la vie loin du palais ; l’on attend, en même temps, une prestance digne de Sa Majesté. Hepburn éprouve un malin plaisir à jouer et surjouer les deux, toujours avec taquinerie et un entrain communicatif. Elle navigue entre ces deux poncifs, entre naïveté et majesté, mais, fort heureusement, elle ne s’en contente pas ; un troisième pôle vient se superposer et faire le véritable intérêt du film : montrer un être solitaire qui aspire à vivre, et qui va réussir à nous faire oublier la princesse pour n’y voir qu’un être humain en quête d’humanité. Ce poncif est ridicule : Hepburn le rend non seulement crédible, mais dramatique. Chapeau l’artiste.

Ensuite, pour que miracle il y ait, il faut une alchimie. Pour faire face à l’or massif Hepburn, il fallait une seconde pierre précieuse, permettant au film de décrocher la pierre philosophale : elle s’appelle Gregory Peck. Dans un jeu de la belle et du clochard, celui-ci va jouer avec fraîcheur et matoiserie le journaliste qui sent avoir un scoop sous la main, et qui va tout faire pour le faire fructifier. Un tel duo, une telle magie qui opère entre acteurs vedettes, associé au charme du décor, aux couleurs des situations, ne peut qu’emballer le public le plus réticent à se plonger dans un énième canevas de princesse malgré elle. Sans rien gâcher, le dernier quart d’heure du film est inégalable : il tue à lui seul toute velléité de retenter l’expérience un jour. L’humour, la mélancolie, le public, l’intime, le non-dit et le clin d’œil, l’art du travelling, toutes les émotions à fleur de peau s’entrecoupent pour aboutir à l’une des plus belles conclusions de film romantique qui soit. Non plus chapeau l’artiste, mais couronne, majesté.

En Bref

Point fort : Réussir l’exploit de réaliser un conte de fées moderne et de carte postale sans verser dans la vacuité et la gratuité.

Point faible : Le tourisme un peu frivole… Qui fait également le charme du film, soyons honnêtes.

Deux têtes folles de Richard Quine (1964) : « Fleur de Paris »

JAUGE CASSÉE PAR EXCÈS DE PRESSION

Formellement, Paris When It Sizzles est moins travaillé que les deux films de Wyler ; son ambition artistique est sans doute moindre, au sens où il s’agit moins de faire réfléchir sous couvert de larmes et de rires, que de crier haut et fort son amour du cinéma. Le film est pourtant d’un génie consommé dans son domaine : faire un film ludique et charmant qui exsude la passion pour Hollywood et la passion du réalisateur, comme du public, pour son duo d’acteurs. William Holden y joue, toujours à merveille, la rouerie tantôt taquine tantôt blasée, avec un art de la rhétorique consommé. Il incarne un auteur contraint à demeurer cloîtré le temps d’accoucher d’un scénario : il ne lui reste plus que deux jours. Aussi, la secrétaire maline et gentiment amourachée Audrey Hepburn arrive-t-il pour lui donner un coup de main.

Le but du film ? Profiter d’un huis-clos avec deux acteurs aussi charmants pour porter à l’écran leur ébullition amoureuse et intellectuelle. Il s’agit moins d’un film que de deux films en un : le propos alterne avec un art consommé, d’une part, les scènes à deux où les protagonistes tentent de (ne pas) écrire le scénario dans l’appartement, et, d’autre part, une intrigue d’espionnage… celle-là même qui est en train d’être ébauchée par Holden et Hepburn. Les deux acteurs jouent ainsi tout autant les auteurs inventant que les personnages inventés, dans un permanent film in progress qui refuse obstinément d’avancer… L’occasion de présenter, dans ce film dans le film répondant au doux nom de The Girl who stole the Eiffel Tower, des guest-stars incomparables. Citons seulement le rôle parfaitement tordant accordé à Tony Curtis, dans la peau d’un proto-OSS 117 (tendance Dujardin) prenant en permanence la pose et au prénom problématique.

L’histoire d’amour est fine comme du papier, pur prétexte à mettre en scène les idées baroques des deux personnages, qui sont autant de pistes de scénario affectueusement parodiques et délicieusement satiriques du système hollywoodien. Les deux auteurs tombent dans les bras l’un de l’autre un peu trop facilement ? Ce n’est qu’une mise en abyme taquine de ce qui se fait pourtant généralement à l’écran ; et comment ne pas succomber face à deux acteurs aussi délicieux, par ailleurs connus pour avoir développé de réels sentiments l’un envers l’autre à l’occasion du tournage de Sabrina de Billy Wilder ? Rarement un film n’aura autant saisi et assumé ce qu’est l’amour d’un scénario bien fait : développer des intrigues est une intrigue en soi, toutes douteuses que soient ces intrigues.

Cette danse à quatre mains entre les deux auteurs est le prétexte à des réparties amoureuses particulièrement bien écrites, où l’intelligence de l’un est un défi lancé à l’autre, où le plus brillant attisera la passion de l’autre. Comment ne pas succomber face à leurs piques, comment, surtout, ne pas complètement céder face à l’amusement communicatif d’Audrey Hepburn, qui joue et surjoue volontairement, mais toujours avec finesse et brio, les jeunes premières, comme elle sait si bien le faire ? Des scènes reposent entièrement sur sa gestuelle et les traits de son visage, comme lorsqu’elle essaie de bouger sa lèvre vers le haut pour créer un « semblant de sourire », se révélant dès lors bien davantage imiter un lapin. Lorsqu’elle croise Holden jouer une créature de l’enfer, elle outre délicieusement son expression pour mieux se mettre dans la peau, je cite, de ce « genre de fille » qui ne « laisse [pas] un vampire mettre ses dents sur son cou le premier soir »… Chaque trait de séduction dardé dans le monde réel de l’appartement sera l’occasion d’une idée scénaristique mettant en valeur tantôt Holden, tantôt Hepburn, dans un film d’espionnage à la Charade reposant lui aussi, avant tout, sur l’alchimie de son couple star. Quand ils se chamaillent au sujet de numéros, les numéros en question fusionnent pour devenir le nom de code de leur faux James Bond : la séduction amoureuse devient création artistique à part entière ; le public ne peut être lui-même que conquis.

Plus généralement, les deux apprentis-auteurs qui cherchent à se séduire semblent avoir conscience d’être eux-mêmes des personnages attendant l’un de l’autre des réparties fines pour se laisser tomber dans les bras adverses, d’où des saillies très wilderiennes : « J’ai eu une bonne idée : arrêter de boire. Mais ce n’était pas suffisamment photographique » ; « Les six premiers mois à Paris, je me suis lancé dans un module d’analyse du vice » (comprehensive study of depravity). Quand les personnages dansent trop longuement, ils s’arrêtent soudain : « désolé, mais nous n’écrivons pas une comédie musicale ». L’amour du cinéma et l’amour tout court s’entremêlent à plusieurs niveaux tout le long de ce film charmant, au premier niveau du récit (l’appartement) comme du second (le film dans le film). Les piques à l’attention de l’actualité du 7e art sont fines et bons enfants, par exemple à l’attention de la Nouvelle Vague : « Le plus important, dans un film, est ce qui n’y est pas ». Certaines répliques, d’un brio absolu, heurtent le 4e mur : « Plus vite, Philippe ! – Je m’appelle Maurice ! – Mon dieu, tu es un personnage tellement insipide » (My god, you’re such a dull character !). Parfois, un simple fondu vient tirer les personnages d’affaire ; à d’autres moments, un personnage fait passer un briquet pour une arme, une arme se fait passer pour un briquet… Le propos touche avec talent aux films d’auteur, au cinéma populaire et aux coulisses de l’industrie hollywoodienne, à travers des vignettes aussi gratuites que parfaitement jouissives pour tout amoureux du cinéma : Audrey Hepburn dans un avion de chasse ; Audrey Hepburn dansant en costume pseudo-médiéval ; Audrey Hepburn face à un vampire…

A ce titre, difficile d’imaginer une plus belle mise en scène d’Audrey Hepburn : tous les rêves de fan sont dans ce film, et le metteur en scène le sait et en joue. Paris when it sizzles pourrait être nommé : Tout ce que vous avez toujours voulu voir d’Audrey Hepburn sans jamais le demander. On en redemande.

En Bref

Point fort/faible : Tout est délicieusement léger, et vient nous rappeler que le cinéma, après tout, n’est qu’un jeu.

Ciné + Classic propose un cycle Audrey Hepburn tous les jeudis en juillet 2022.

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