Second long-métrage d’Abel Ferrara tourné dans la foulée de Driller Killer (1979), le trop méconnu Ms. 45 – distribué dans nos contrées sous le titre de L’Ange de la vengeance – sortait il y a exactement quarante ans. S’il a malheureusement survolé les quatre dernières décennies dans l’ombre des grands classiques de l’auteur, la criante actualité de son propos — les violences sexuelles — le fait resurgir aujourd’hui sur le devant de la scène. Après une ressortie discrète en 2013, Ms. 45 n’a rien perdu de son aura féministe et interroge encore à plusieurs égards, comme en témoigne Alexandra Heller-Nicholas, auteure d’un essai critique sur Ms. 45, avec laquelle nous nous proposons de revisiter un ovni du cinéma de genre « tourné à la volée, sans permission » qui « nous donne un aperçu saisissant du New-York de [son] époque. » * 

L’histoire, d’abord. Thana, couturière mutique dans une maison de confection, entretient un rapport délicat avec la gente masculine. Au retour de son travail, elle est violée coup sur coup par deux individus distincts. D’abord sidérée par l’événement, la jeune femme finit par achever l’ultime agresseur d’un coup violent à la tête. Désormais armée de son calibre 45, elle s’emploiera à débarrasser New-York de toute sa vermine.

UNE ŒUVRE À LA CROISÉE DES GENRES

« It’s no longer a man’s world » peut-on lire sur certaines affiches d’époque de Ms. 45. Comment interpréter cette gracieuse provocation ? Cette saillie fait naturellement écho à la montée en puissance des féminismes qui militent pour se soustraire à la domination millénaire du patriarcat. Mais il nous révèle aussi à quel point les problématiques féministes faisaient déjà sens quarante ans plus tôt. Revoir L’Ange de la Vengeance en 2021 n’est pas innocent : « Ms. 45 est aussi électrisant à voir aujourd’hui qu’il ne l’était à l’époque » avance Alexandra Heller-Nicholas, « et je ne vois pas pourquoi cette étincelle disparaîtrait soudainement. » Peu avare en éloges, la critique australienne pose ici les jalons de son interprétation. Loin d’être un film à thèse, Ms. 45 s’arc-boute sur une pensée féministe encore très peu diffuse au sein de la société américaine. Mais le tour de force de Ferrara, c’est d’avoir fait de cette question un élément concomitant à l’élaboration du drame. C’est un film à plusieurs strates qui peut aussi bien plaire au cinéphile aguerri qu’à l’adepte de cinéma de genre, en passant par le tenant des gender studies. Le féminisme sous-terrain de Ms. 45, catalogué, rappelons-le, dans la catégorie du « rape and revenge », souffre de la réputation de son auteur, taxé par endroits de cinéaste « male gaze » — théorie développée par l’américaine Laura Mulvey qui désigne le fait de filmer à travers le prisme du regard masculin. Ms. 45 repose pourtant avant tout sur le talent d’une actrice, Zoe Tamerlis Lund, poétesse maudite et étoile filante de l’underground newyorkais disparue à la fin des années 90 des suites d’une overdose. Bad Lieutenant (1992), dont elle est la coscénariste, lui donnera l’occasion de se faire connaître du grand public en apparaissant dans deux séquences mythiques de « défonce » : elle administre une première fois du crack et ensuite de l’héroïne en intraveineuse à Harvey Keitel. Son monologue final à la noirceur confondante finira d’enivrer le pauvre Keitel alors en proie à une vilaine montée de brown sugar : « Les vampires sont chanceux ils peuvent se nourrir des autres. Nous ? Nous devons nous dévorer nous-mêmes. Nous devons puiser dans nos membres, y saisir l’énergie nécessaire pour nous mouvoir. Nous devons jouir pour pouvoir avancer. Nous devons nous ponctionner. Nous devons nous dévorer nous même jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien d’autre que notre appétit. Il faut donner, et donner, et donner jusqu’à devenir dingue pour donner du sens à quelque chose qui n’en vaut pas la peine. » L’identité poétique de Zoé Lund tient à elle seule entre ces quelques lignes dont elle est l’auteure. En 1981 la comédienne en devenir n’est alors qu’une jeune activiste découverte au détour d’un casting raté. Ferrara, conseillé par une connaissance, la choisit dans l’instant et lui offre le rôle de Thana. Bien avant Bad Lieutenant, l’influence de l’actrice est ici déjà palpable, ce qui place le film dans une section à part de la filmographie d’Abel Ferrara. A cet égard l’interprétation d’Alexandra Heller-Nicholas est sans appel : « C’est la collaboration avec l’actrice principale, Zoe Lund, qui a fait passer Ms. 45 d’une œuvre intéressante, à une œuvre en tout point radicale. »

© Drafthouse Films

© Drafthouse Films

Le personnage mutique de Thana porte le film physiquement. « Son handicap, d’abord ressenti comme une faiblesse, devient par la suite un atout. Son silence la rendant plus mystérieuse et dès lors plus puissante. » Cette figure mutique empruntée à Deux mains, la nuit (R. Siodmak, 1946) et They Call Her One Eye, (B. A. Vibenius, 1973) alimente le fantasme tout au long du récit. Rien n’explique ses actions, et pourtant le corps tétanisé du premier viol se transforme au gré des séquences en machine de mort. Car Ms. 45 raconte à la fois l’histoire d’un corps qu’on met à l’épreuve, et de surcroît un corps féminin, et celle d’une femme qui, confrontée à la sidération du viol se redécouvre « en puissance d’agir ». L’importance donnée à l’expérience corporelle dans le film de Ferrara nourrit le récit et esquisse les premières intentions féministes de l’œuvre. Le premier viol puis le second instituent un cheminement salvateur, qui voit muter le corps de Thana en une entité agissante et maîtresse d’elle-même. Ce cheminement annonce par ailleurs la scène d’horreur de l’épilogue où, Thana, la nonne vengeresse, prise d’un accès de rage, se charge de dézinguer tour à tour tous les mâles en présence. Touchée mortellement, elle recouvre la parole l’espace d’un instant, prononçant un dernier mot à peine audible, avant de s’effondrer. Tout « ferrarien » qu’il est ce tour de force dramatique actualise la vertu cathartique de la parole, en libérant Thana de son carcan physique.

Le drame du double viol inscrit d’emblée le film dans l’arbre généalogique du « rape and revenge » et comme le souligne si bien Alexandra Heller-Nicholas « Ms. 45 a changé la donne » dans l’histoire du genre. La filiation est évidente. Le film, lui, a fait date, car « bien en avance sur son temps à propos de certaines questions ». « La vengeance que Thana déchaîne s’abat non seulement sur les hommes mais aussi contre le système » abonde dans ce sens la critique australienne. Si le genre du « rape and revenge » a été associé à tort au cinéma d’horreur, on trouve à son origine aussi bien des westerns que des drames plus conventionnels. En l’occurrence, les prémices de ce genre à part se signalent dans La Source (1960) d’Ingmar Bergman, certes moins représentatif de la série B que de la modernité cinématographique. D’autres genres plus discrets complètent l’esthétique singulière de L’Ange de la vengeance : le film de super-héros, le film d’auto-défense — Un justicier dans la ville (M. Winner, 1974) est au demeurant l’une des inspirations majeures de ce film — et même le film d’horreur, facilement identifiable dans l’empreinte musicale de la B.O. de Joe Delia et la scénographie de l’épilogue, qui rappelle étrangement le Carrie (1976) de Brian De Palma. Une série de scènes inscrivent d’ailleurs plus que jamais l’ancrage de l’œuvre dans l’univers du film d’exploitation. A deux instants distincts, Thana, assise face à son miroir, se grime en justicière de la nuit et mime d’un clin d’œil astucieux les super-héros de comics. A l’issue de sa première métamorphose, en « femme fatale », elle prend conscience des « pouvoirs » que lui confère le précieux revolver et son nouvel accoutrement. En se sexualisant en nonne vengeresse dans une séquence de fête, elle se joue des codes de l’ordre dominant pour les retourner contre lui. Interprétant une Wonder Woman ordinaire, elle intercède en faveur de son calibre 45 et entend prendre la défense de ses consœurs opprimées. L’ arme lui permet de garder le mal/mâle à distance et devenant ainsi un garde-fou contre l’injustice ô combien efficace.

© Drafthouse Films

© Drafthouse Films

UNE FABLE FÉMINISTE SIGNÉE ABEL FERRARA

A l’image de la mutation physique de Thana, L’Ange de la vengeance laisse entrevoir par endroits un soupçon de female gaze (cf. Le Regard Féminin, I. Brey, éd. de l’Oliver, 2019). S’il échoue au fameux test de Bechdel – qui permet d’identifier si le film satisfait ou non aux schèmes du patriarcat -, le film de Ferrara n’en reste pas moins préoccupé par la question féminine. Très tôt dans le drame, la caméra rejoint Thana et ses collègues dans une rue passante. Décidées, les quatre jeunes femmes se frayent un chemin entre une marée de zonards incommodants. S’ensuit une pluie de commentaires virulents et d’invitations obscènes, pendant que la foule éparse continue de les épier avec insistance. Quelques coups d’œil irrités et un « fuck off » bien senti en guise de réponse cloisonnent la scène. A priori anodin, l’épisode se révèle en réalité empreint d’une extrême violence, elle-même par ailleurs clairement conscientisée par Abel Ferrara. La question du regard féminin prend tout son sens dans cette chorégraphie étrange qui cristallise la soumission des femmes au patriarcat tout en matérialisant en quelques plans les enjeux du récit à venir. Les hommes incarnent une menace dont il est impératif de se prémunir. Ferrara, par le truchement de la caméra subjective, s’immisce au cœur de la scène. Notre regard et celui des jeunes filles tendent à se confondre et les insultes des passants nous atteignent irrémédiablement. De la structure du montage à la charge émotionnelle des plans, la séquence fait mouche et provoque la nausée escomptée. The Addiction (1995), film de vampire ésotérique mis en scène par Ferrara, reprendra ce motif du harcèlement de rue dans des conditions quelque peu similaires. Inconsciemment ou non, il semblerait que le trublion newyorkais ait fait de cette cause son cheval de bataille. La seconde séquence du viol occupe l’autre grand chapitre nauséeux du drame, à savoir le viol de Thana à son domicile par un cambrioleur. Le temps semble alors se dilater jusqu’à ce que la jeune femme ne débarrasse de son agresseur d’un coup de  fer à repasser. Ce viol, certes répugnant, permet néanmoins à sa victime de renouer avec ses instincts. Sa résistance soudaine à l’agression lui fait prendre conscience des capacités de ce corps qui jusqu’à présent la trahissait — par sa tétanie et son mutisme. L’autre volet de l’agression, c’est la durée attribuée au viol qui s’étend irrémédiablement pendant lequel le calvaire de Thana se soustrait à la fiction et vient nous affecter directement. Iris Brey notait l’importance des scènes de viol dans la série inspirée de La Servante écarlate ainsi que la prise de conscience de la temporalité dans le ressenti du spectateur, cette même temporalité étant tout aussi insoutenable et sidérante que le calvaire de Thana. Le féminisme latent de L’Ange de la vengeance s’inscrit non seulement dans un discours mais aussi dans un corps, celui de Zoe Tamerlis Lund. Il s’avère aussi que Ferrara, assurément étranger aux théories de la grande prêtresse du « male gaze », Laura Mulvey, s’est emparé avec brio de la thématique épineuse des violences sexuelles. Sa gageure ?  Se situer à cheval entre ses élucubrations esthétiques et sa volonté de rendre toujours plus lisible la teneur politique de son discours. Aussi puissant soit l’ancrage féministe de ce long-métrage, « cette œuvre, conclut Alexandra Heller-Nicholas, reste en tout point un formidable film d’exploitation, porté par une bande son du tonnerre et une actrice incroyable, et qui quarante ans plus tard s’affirme encore comme l’un des grands classiques de son époque ».

* Alexandra Heller-Nicholas est également l’auteure de Rape-Revenge Films: A Critical Study (2011), disponible aux éditions McFarland & Company.

Copyright illustration en couverture : Drafthouse Films/Vexels/Gone Hollywood