Des écoles, églises, bars, théâtres et cinémas fermés. Des hôpitaux saturés. Des transports en commun partiellement désertés. Des supermarchés dévalisés. Le monde semble vraiment se faire un très mauvais film, les zombies et Will Smith en moins. Ses protagonistes portent le masque et ne se découvrent qu’une fois confinés. Pas de super-pouvoirs et de gadgets, juste un pain de savon et un thermomètre pour tout accessoire. En attendant l’arrivée d’un homme ou d’une femme providentielle, l’ONU en appelle à la « coopération internationale » et à l’unilatéralisme pour faire face à la pandémie de Covid-19, pire crise sanitaire depuis 1945. Cette année-là justement, Gene Kelly et Frank Sinatra faisaient escale à Hollywood. Le Technicolor embrasait la beauté incandescente de Gene Tierney à l’affiche de Péché mortel (J. M. Stahl). Tarzan explorait la cité secrète des Amazones pendant que Frankenstein et le Loup-Garou pénétraient dans la maison de Dracula. 

PANIQUE À HOLLYWOOD

Une pandémie plus tard, la machine à rêves est à l’arrêt. Hollywood a suspendu les ordres de mission de ses héros. Inutile de compter sur la Veuve noire de Marvel pour nous sauver. Mulan, quant à elle, s’en ira guerroyer l’été prochain. Les Ghostbusters devront se confiner dans leur caserne jusqu’en 2021. Indiana Jones reprendra du service avec un an de retard également. James Bond, enfin, attendra encore quelques mois pour mourir… Alerte rouge ! C’est la panique à Hollywood : il y a péril en la demeure. Les principaux circuits de distribution américains ont cessé leurs activités les uns après les autres depuis le 17 mars, soit deux mois après le recensement du premier cas de coronavirus aux États-Unis. Dans la panique générale, le circuit de salles AMC Theatres essaie de pallier le manque à gagner en mettant à la disposition de sa clientèle un catalogue de plus de 3500 films via son propre système de vidéo à la demande. L’initiative fait cependant redouter le pire à la profession, inquiète d’un possible boom de la VOD à l’heure du confinement dans pas moins de 37 états. Cause ou symptôme de la catastrophe annoncée ? John Fithian, président de la National Association of Theatre Owners, y voit plutôt la preuve que « les gens aiment toujours le cinéma et retrouveront avec d’autant plus de plaisir la pratique sociale de la sortie cinéma ». Lui-même ne cache pas sa colère contre Universal, premier studio à « brader » l’une de ses productions en VOD, Les Trolls 2 : Tournée mondiale (disponible le 10 avril), en plus de pouvoir louer ou acheter à moitié prix des titres du catalogue de DreamWorks Animation jusqu’au 17 avril. D’autres, comme Paramount, trouvent une parade grâce aux services de vidéo à la demande (SVOD). Ainsi de la comédie romantique The Lovebirds, initiallement promise à une sortie en salle le 3 avril, puis « rétrogradée », direction Netflix. La plateforme s’est d’ailleurs engagée à aider la profession à hauteur de 100 millions de dollars. Malgré ces adaptations, Fithian espère quand même pouvoir compter sur la réouverture des salles américaines fin mai-début juin pour entamer dès juillet la « saison des blockbuster » sous le signe de la distanciation sociale – comprenez : des capacités d’accueil réduites de 50% et des coupes budgétaires drastiques. A croire que Donald Trump ne s’y trompe pas lorsqu’il affirme que « pleins de bonnes choses vont arriver » dès le 1er juin ! Les 65 000 employés licenciés ou en « congés forcés » des trois plus grands circuits de distribution du pays (AMC, Regal, et Cinemark) rient jaune… Le TCL Chinese Theater de Los Angeles, ouvert depuis 1927, aurait ainsi mis fin à la plupart de ses 50 contrats dans la plus grande discrétion au moment même où le Congrès et la Maison Blanche ont approuvé un plan d’aide exceptionnelle de plus de 2 billions de dollars pour soutenir l’octroi de prêts et l’extension de prestations de chômage aux entreprises en difficulté. Car pourtant jusqu’ici, « tout va bien » : la Will Rogers Motion Pictures Pioneers Foundation promet une subvention de plus de 2 millions de dollars à ses ouailles dans le besoin. 

Ces travailleurs de l’ombre, ce sont ces « autres personnes », des « gens qui travaillent dans les snacks, qui s’occupent des équipements, des caisses, qui programment des films, qui sont en charge du marketing et qui nettoient les toilettes dans les cinémas de quartier et sont  « souvent payés à l’heure plutôt qu’avec un salaire fixe » comme le rappelle Christopher Nolan dans sa tribune du Washington Post datée du 20 mars 2020. A sa suite, l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences annonce faire don de 6 millions de dollars à ses membres confrontés à de sérieuses difficultés financières. Leonardo DiCaprio, toujours si prompt à s’engager pour la « bonne cause », a lui aussi répondu à l’appel avec une donation conséquente à l’America’s Food Fund monté par Apple pour assurer l’accès à la nourriture aux populations vulnérables des États-Unis. Si la pandémie est en train d’opérer « une transformation dans les goûts et tendances du public » selon The Hollywood Reporter, l’industrie du cinéma est-elle vraiment confrontée au « plus grand défi de son histoire en 125 ans d’existence » comme l’affirme un programmateur berlinois interrogé par le quotidien allemand Berliner Zeitung ?

Le TCL Chinese Theater, un monument historique et culturel de Los Angeles © Carol M. Highsmith

HOLLYWOOD A L’HEURE DE LA GRIPPE ESPAGNOLE

Septembre 1918. A un siècle de distance environ, Boston commençait à compter les premiers morts de la grippe espagnole, virus tout aussi, voire bien plus, dangereux que le Covid-19, responsable de plus d’une vingtaine de millions de décès dans le monde entier, et de plus de 500 aux États-Unis. Pendant que les soldats américains s’enlisent dans une guerre de tranchées en Europe, une autre bataille violente se livre en Californie. La First National, une association qui réunit 26 des plus grandes chaînes de cinéma depuis à peine un an, se découvre un ennemi aussi puissant qu’indépendant en la personne d’Adolph Zukor, cofondateur de Paramount Pictures. Le businessman culotté est sur le point de réunir les 10 millions de dollars nécessaires au développement de son propre circuit de salles. Les intimidations fusent de toutes parts jusqu’à ce que l’irruption de la grippe espagnole ne menace les 20 000 cinémas américains. L’épidémie frappe à la porte du pays sur la côte Nord-Est et n’inquiète donc pas outre-mesure les studios californiens pendant un certain temps. C’est d’ailleurs à quelques kilomètres du littoral qu’un jeune ambulancier de la Croix-Rouge contracte en septembre le virus. L’engagé volontaire de 17 ans regagne le foyer familial depuis Chicago où sa mère s’occupe de lui pendant trois mois. Il s’appelle Walt Disney… Début octobre, la National Association of the Motion Picture Industry (NAMPI) commence à enregistrer des pertes d’argent conséquentes et met donc un embargo sur les prochaines sorties en salle. Les cinémas n’attirent plus les foules. Des rumeurs inquiétantes parviennent aux oreilles des cadres californiens, heureux d’avoir récemment délocalisé leur industrie [les premiers studios de cinéma implantèrent leurs activités à Fort Lee, dans le New Jersey, jusqu’en 1918 environ, N.D.L.R.] L’acteur comique Bryant Washburn, porteur du virus, aurait en effet contaminé sa collègue, Anna Q. Wilson, sur un tournage à New York, où les cinémas resteront d’ailleurs ouverts pendant la crise. La grogne monte dans la profession lorsque des municipalités somment les exploitants de cesser leurs activités alors que les bars et les églises bénéficient d’un passe-droit. A Los Angeles, certains directeurs de salle distribuent des masques de protection à leur personnel et clientèle, une blague pour d’autres. La température monte ensuite d’un cran au point de contraindre le maire d’ordonner la fermeture de ses cinémas à compter du 11 octobre. Des exploitants continuent pourtant de fanfaronner. Sid Grauman, fondateur de l’actuel TCL Chinese Theater, se vante dans les pages du Los Angeles Times d’avoir « pleins de films sous la main » dans son établissement, le Million Dollar Theater, plus grand cinéma de la décennie… Où il n’a d’ailleurs jamais entendu personne renifler !

Une dactylo portant le masque à New York, en 1918 © DR

Un plateau de tournage de la Vitagraph à Hollywood, en 1917 © USC Libraries

DU DEUIL ET DES GERMES

L’embargo de la NAMPI contraint la plupart des studios à suspendre leurs activités. Parmi eux, la Metro, ancêtre de la MGM,  pleure la mort de l’une de ses stars, Harold Lockwood, disparu à l’âge de 31 ans le 19 octobre, suivi de près par Myrtle Gonzalez, 27 ans, première actrice hollywoodienne latino, et John H. Collins, 28 ans, auteur d’une quarantaine de films. Les fermetures en cascade n’augurent rien de bon non plus pour les petits acteurs de l’industrie incapables de survivre à la conjoncture. Des conglomérats se forment dans l’urgence. Robert Brunton, un voisin de Zukor, réuni avec deux autres productrices, Kitty Gordon et Hellen Keller, adresse une lettre à un député californien pour demander un soutien financier à une industrie dont les activités en extérieur ne risquent pas de participer à la propagation du virus. L’argument est aussi patriotique : comment continuer à participer à l’effort de guerre s’il n’y a plus aucun moyen de payer ses propres employés ? Une première réponse viendra de Hollywood. Deux grandes stars de l’époque, Constance et Norma Talmadge, renoncent à leur salaire pour aider les studios encore en activité. Car oui, les tournages continuent à Los Angeles, même si le chef de la police a interdit de filmer des scènes de foule et ordonne à ses agents de disperser les attroupements intempestifs autour des plateaux. Les agents de sécurité aspergent le personnel de spray désinfectant à l’entrée des studios. En plateau, chacun y va de sa recette maison pour se prémunir des germes. Sur celui de Thomas Ince, on porte des masques qui filtrent la fumée des cigarettes. Mack Sennett, lui, impose à son équipe de porter autour du cou des petits sacs de coton remplis de camphre, une méthode censément préventive. La propagation du virus continue de faire son grand œuvre, irrémédiablement. La première dame du cinéma américain, Lillian Gish, contracte la grippe en novembre sur le tournage d’une œuvre mythique de D.W. Griffith, Le Lys brisé (1919). Aurait-elle croisé le chemin de « la garçonne » Olive Thomas, mariée au frère de la célèbre Mary Pickford, elle-même malade ? Ou peut-être celui de la scénariste Frances Marion, elle aussi fidèle collaboratrice de la « petite fiancée de l’Amérique » ? A Fort Lee,  Alice Guy-Blaché, première femme cinéaste de l’histoire, tombe malade à son tour. Les bonnes nouvelles n’arriveront qu’à la fin du mois de novembre.

Des enfants et leurs colliers de camphre, en 1917 © Bettmann Archive

Charlie Chaplin dans son film Une idylle aux champs, en 1919 © DR

Deux rescapés de la grippe viennent de mettre en boîte un film ensemble : le cinéaste Allan Dwan et une certaine Anna Q. Nilsson… Interviewé par un journaliste du très influent Moving Picture World, le réalisateur se réjouit d’avoir à sa disposition pléthore de « players » et de techniciens prêts à travailler par temps de disette. Les cinémas rouvrent enfin leurs portes au public les uns après les autres à partir du 2 décembre. Leurs directeurs estiment avoir perdu des millions de dollars par semaine. Des petites salles marginalisées font banqueroute sans pouvoir compter sur le retour de leurs spectateurs, ébranlés par la crainte d’une seconde vague. L’impact économique de la grippe espagnole demeure néanmoins difficile à déterminer, notamment à cause de la dette publique en forte augmentation pendant la Première Guerre Mondiale. Le public oublie bien vite ces quelques sombres mois dans une Amérique trop occupée à compter ses morts. Lillian Gish se souviendra plus tard de la grippe comme d’une période désagréable pendant laquelle elle dût porter des chemises de nuit en flanelle tout l’hiver. Zukor, lui, profitera de la situation pour asseoir son pouvoir dès 1919 grâce à son nouveau réseau de 135 cinémas dans le sud des États-Unis, en plus de produire et distribuer ses propres films, une première dans l’industrie. Cet été-là en salle, les spectateurs découvrent Une idylle aux champs (Sunnyside), pastorale burlesque de Chaplin en phase avec son temps…

ET POUR QUELQUES ÉPIDÉMIES DE PLUS

Hollywood n’en avait pas fini pour autant avec les épidémies. La poliomyélite vient se rappeler au bon souvenir des américains dans les années 40. Les infections concernent en majorité de très jeunes patients, gratifiés d’une paralysie quand ils ne succombent pas tout bonnement au virus. Les états imposent des restrictions de déplacement, des quarantaines aux villes et aux individus contagieux, des annulations d’événements culturels, etc. Des cinémas perdent leurs jeunes audiences confinées à domicile, et annulent en conséquence leurs projections du week-end. La lutte contre la polio devient très vite une cause nationale. Hollywood met la main à la patte en 1944 et propose à Greer Garson de porter son étendard, un choix judicieux puisqu’elle vient d’interpréter Marie Curie dans le biopic de Mervyn LeRoy, mais aussi de recevoir un Oscar un an auparavant en récompense de sa remarquable performance dans le rôle-titre de Madame Miniver (W. Wyler, 1942). L’actrice participe ainsi à une collecte de dons en apparaissant dans une courte bande-annonce diffusée en salle avant chaque film. L’initiative porte ses fruits : plus de 4 millions de dollars sont ainsi récoltés. Un autre film, une fiction de près deux heures, place le sujet au cœur de son scénario. En 1946, Rosalind Russell, la « dame du vendredi » de Hawks, incarne Sister Kenny dans le biopic consacré à l’une des fondatrices de la physiothérapie, un traitement controversé pour venir à bout de la polio. L’épidémie atteint son apogée six ans plus tard. On recense alors exactement 57 628 de contaminations en 1952 aux États-Unis. Quelques dix ans et un vaccin plus tard, la polio ne sera qu’un lointain souvenir pour nombre d’adolescents. Les plus célèbres d’entre eux s’appellent Francis Ford Coppola, Joe Dante, Alan Alda, Mia Farrow et Donald Sutherland. 

Dans la catégorie des records, la palme revient à Norman Lloyd, célèbre pour ses collaborations avec Alfred Hitchcock au cinéma (Cinquième Colonne, 1942) et à la télévision (Alfred Hitchcock présente), mais aussi et surtout grâce au rôle de l’intraitable directeur de l’académie de Welton dans Le Cercle des poètes disparus (P. Weir, 1989). Le doyen des acteurs hollywoodiens, né en 1914, est parvenu à « passer entre les mailles du filet » de la grippe espagnole puis de la polio. Le confinement pourrait-il donc être bénéfique à la cinéphilie ? A l’heure du streaming et de la SVOD, ce sont peut-être ces nouveaux canaux de diffusion alternatifs qui permettront de « rester connectés, structurés, et préparer le plus grand renouveau pour le cinéma », n’en déplaise aux chantres des salles obscures, à Christopher Nolan, et à tous les initiateurs des #MoviesTogether et #Oniratousaucinema.

Norman Lloyd à Hollywood, le 13 avril 2019 © Stefanie Keenan/Getty Images

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