DreamWorks, maison de rêve créée en 1994 par Katzenberg, Spielberg et Geffen, « jeune » studio dans la jungle hollywoodienne, a réussi en bientôt trois décennies à rivaliser avec son grand concurrent Disney sur le terrain de l’animation. Et en effet, nous ne cesserons jamais de rire et de s’émerveiller devant les productions « exemplaires » devenues des références cinématographiques évidentes, bien souvent grâce à une véritable prouesse scénaristique combinée à une mise en scène audacieuse et réussie. On pense au Prince d’Égypte, sorti en 1998, la même année que Fourmiz, puis dix ans plus tard, les trilogies Kung Fu Panda (2008-2016) et Dragons (2010-2019).

Une œuvre unique en son genre donnera à DreamWorks ses « lettres de noblesse » : Shrek (2001), l’ogre vert acariâtre mais terriblement sympathique, incarne à lui seul l’esprit innovant et culotté des équipes créatives à l’œuvre. En studio, c’est surtout un inimaginable tremplin pour développer le département animation et ainsi faire « gentiment » un doigt donneur à la grande maison Disney. A l’occasion des 25 ans de la firme, le président du musée Art Ludique, Jean-Jacques Launier, qui a lui-même autrefois taté du stylo (on lui doit dans les années 80-90 les affiches françaises de films de Wim Wenders, Stephen Frears ou encore Quentin Tarantino) propose une promenade dans les coulisses de DreamWorks en compagnie de sa collaboratrice (et compagne) Diane Launier, après avoir exploré celles de l’oncle Walt (2016), des superhéros de Marvel (2014) ou encore d’Aardman (2015). L’événement est programmé pour quelques jours (du 14 octobre au 8 novembre, au cœur de Saint-Germain-des-Prés) dans le cadre d’une exposition « hors les murs ». Nous avons eu le plaisir d’avoir un avant-goût des festivités en compagnie du commissaire de l’exposition… *

Nous ne faisons pas des histoires pour les enfants, et pour les enfants qui sommeillent en chacun de nous, mais nous faisons des films pour les adultes, et pour les adultes qui existent en chaque enfant.

Jeffrey Katzenberg

© Christopher Poulain

© Christopher Poulain

L’ESPRIT DE FAMILLE

Christopher Poulain : Au-delà de la date-anniversaire, qu’est-ce qui a motivé la création d’un événement autour de DreamWorks Animation ?

Jean-Jacques Launier : Nous avons été les premiers, avec Diane, à avoir consacré une exposition sur les héros de Marvel avec Stan Lee dans un musée que nous avons nous-mêmes créé, Art Ludique. Nous avons renouvelé l’expérience avec Blue Sky, mais également avec Disney et Pixar. DreamWorks était l’un des derniers grands studios américains atypiques qui manquaient à notre musée. Nous avons d’ailleurs souvent l’occasion de nous rendre dans leurs magnifiques locaux, près de Los Angeles, à Glendale, où travaillent de très nombreux français, dont quelques-uns de nos amis. C’est un endroit très agréable avec un grand restaurant en plein air où seuls nos compatriotes mangent dehors et les américains à l’intérieur, pour une histoire de climatisation (rires)… DreamWorks a commencé à s’intéresser à notre travail et nous avons travaillé ensemble sur la trilogie Dragons, il y a un an et demi [l’exposition avait été présentée à Paris puis au festival d’Annecy, NDLR]. Lorsqu’on nous a proposé de collaborer à nouveau pour les 25 ans du studio, nous étions bien évidemment aux anges. Nous sommes aujourd’hui très heureux de présenter l’exposition à Paris mais également au château de Voltaire, de mi-mars à mi-juin prochain.

Au départ, donc, il y a le projet de votre musée, Art Ludique…

Avec le projet Art Ludique, nous avions envie de montrer le travail des artistes de la bande-dessinée, de l’animation et du jeu vidéo. Pour certains d’entre eux, c’était la première fois qu’on leur demandait d’exposer leurs œuvres. Je pense qu’il est important de rendre hommage à tous ces artistes, qu’ils viennent de Disney ou DreamWorks, et de mettre en évidence leur influence sur l’éveil artistique des enfants. Depuis la Préhistoire, les hommes dessinent pour communiquer avec d’autres hommes. C’est une façon de raconter ce qu’ils sont, de parler de leurs peurs et de leurs rêves, et ainsi permettre aux générations futures de les comprendre. Ce sont aujourd’hui les artistes de l’animation qui ont pris le relais. Contrairement aux idées reçues, l’animation est un genre à part entière qui parle à tout le monde. C’est même le premier genre cinématographique français à l’export. Rendre hommage à l’animation, et donc à DreamWorks, s’imposait donc presque naturellement.

Avez-vous conçu l’exposition en collaborant avec les fondateurs historiques du studio ?

Jeffrey Katzenberg ne travaille plus pour DreamWorks. L’exposition revient, bien entendu, sur la genèse de la société et notamment son travail au sein du studio. Katzenberg n’a jamais caché sa rivalité avec Disney qu’on retrouve jusque dans les films qu’il a produits, dont Shrek, qui regorge de clins d’oeil à son rival. Il a quitté DreamWorks Animation en 2016 en laissant derrière lui des succès incroyables. Nous avons collaboré avec la présidente actuelle du studio, Margie Cohn, mais également avec beaucoup d’artistes qui travaillent chez DreamWorks depuis 20 ans et peuvent donc témoigner de l’état d’esprit atypique du studio. La force de DreamWorks, c’est d’avoir un esprit de famille, un esprit ouvert, moderne, sans jamais s’appuyer sur un style unique. Regardez par exemple Trolls, c’est fou ! C’est fondamentalement différent de Dragons

© Christopher Poulain

© Christopher Poulain

L’ART SELON DREAMWORKS

Comment avez-vous composé la scénographie de l’exposition ?

Nous avons d’abord échangé avec les artistes pour mieux comprendre leur travail et ainsi nous aider à le montrer de la meilleure des façons possibles. Ils n’ont ensuite pas changé une virgule du projet que nous avions en tête. Nous sommes partis dans un sens chronologique, tout en démontrant que DreamWorks n’a pas un style prédéfini. La réalisation de vidéos a été également très important pour établir la scénographie. Il s’agit d’interviews de nombreux artistes qui ont participé à un nombre considérable de films du studio et qui permettent aux plus curieux des visiteurs d’en apprendre davantage sur les processus de fabrication d’un long-métrage d’animation. Trois voyages à Glendale ont été nécessaires pour discuter avec les réalisateurs notamment. Il a fallu au final un peu plus d’un an et demi pour parvenir à monter l’exposition telle que nous la présentons aujourd’hui. C’est quand même 25 ans d’histoire… Et c’est passionnant !

Quels films de DreamWorks Animation ont exercé une influence majeure sur vous ?

Le premier, c’est Shrek Forcément ! DreamWorks amenait à l’époque quelque chose de pratiquement sulfureux, anti-Disney. C’était très intelligent. Ils ont inventé un nouveau ton irrévérencieux. Cette réinterprétation des contes était risquée mais au final, une grande réussite. C’est très spectaculaire de voir la princesse préférer rester une ogresse. Shrek reste très novateur et unique en son genre. Il y a également Fourmiz. Extraordinaire. Tellement novateur. Les personnages se marient parfaitement avec les gens qui les doublent. Z, c’est vraiment Woody Allen. Et ils ont gardé cet esprit par la suite. Vous souvenez-vous du personnage de Martin Scorsese dans Gang de Requins ? Stupéfiant ! 

Vous avez écrit sur Pixar, sur les studios Ghibli, Aardman, Disney mais pas DreamWorks. Pourquoi ?

En plus des catalogues de ces expositions, j’ai écrit un livre sur l’Art Ludique mais aussi un autre en collaboration avec Moebius. Je suis en train de préparer un gros bouquin de 400 pages sur DreamWorks. Mais je suis un peu en retard. A vrai dire, très en retard (rires) ! Vous savez, l’animation c’est la somme de tous les arts. C’est le dessin, c’est la peinture. C’est l’art fondamental. Quand j’étais enfant, ça me passionnait. J’ai envie de montrer aux enfants que ce qu’ils aiment, c’est de l’art. C’est essentiel qu’on puisse montrer que l’animation, la bande-dessinée, les jeux vidéo, c’est de l’art !

* Propos recueillis à Paris, le 12 octobre 2020.

 Exposition Art Ludique « Hors les Murs » : 25 ans Dreamworks Animation, du 14 octobre au 8 novembre 2020, 2A rue Montalembert, 75007 Paris.

Copyright illustration en couverture : Raquel Aparicio.